‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 83 sur 193 · Î08 NORMANDIE. - ASSIETTE DES INDUSTRIES · texte numérisé non relu

Î08 NORMANDIE. - ASSIETTE DES INDUSTRIES

la halle; tout chef de maison de Bolbec, d'Yvetot, de Neufchâtel a son dépôt particulier; quelques quartiers de la ville, comme la galerie du Commerce, le passage Saint- Jean, la rue du Tambour, servent en outre de marchés tantôt temporaires, tantôt permanents, où les transactions se renouent. Parfois des diversions pittoresques animent le tableau. Au milieu de ces groupes où domine le costume du campagnard normand, on découvre avec surprise des hommes vêtus du burnous arabe ou des mulâtres du Sénégal mal travestis en Européens. Ce sont des clients de la halle de Rouen, et la saison ne s écoule jamais sans qu'ils y viennent faire de copieuses empletles. On compte sur leur passage et on a soin de tenir en réserve des marchandises appropriées à leurs goûts. Les Maures du Séné- . gai achètent ces toiles bleues que l'on nomme des guinées et qui sont fabriquées sur un type presque immémorial. Quant aux Arabes, ils font des assortiments de mouchoirs , de fichus, de toiles de fantaisie, auxquels ils ajoutent un approvisionnement de tissus blancs dont la consommation est considérable dans nos possessions du nord de l'Afrique. Pour cet article encore il faut compter avec les habitudes et les préjugés du lieu de destination. Le fabricant n'est libre ni sur les longueurs, ni sur les largeurs, ni sur le nombre des duites ; on lui impose des dimensions irrégulières, et sur chaque chef de pièce des invocations à Dieu et au prophète qui couvrent sans doute aux yeux des tribus ces petites irrégularités.

Dans toute la série de ces fabrications, la Normandie, à quelques exceptions près, se suffit à elle-même. La matière première lui arrive du Havre, qui est notre grand marché d'approvisionnement. La filature y roule sur une exploitation importante, qui aujourd'hui comprend au

moins quinze cent mille broches ; le tissage mécanique a près de dix mille métiers en mouvement. Une partie de ce travail se dissémine dans le bassin de Monville et de Malaunay et s'étend jusqu'à Bondeville et à Bolbec ; mais son siège principal est dans la vallée de l'Andelle, qui appartient au département de l'Eure. Là un petit cours d'eau, d'un débit tranquille et régulier, alimente une suite d'usines qui ont su mettre à leur service des pentes habilement ménagées. Nulle part, sur un espace plus limité, on n'a tiré plus de parti des ressources de la nature. L'œil se repose avec calme sur les accidents de ce paysage qui unit la richesse à la beauté et fournit un cadre incomparable à l'activité de l'homme. Chaque bourg, chaque village, chaque hameau est comme une ruche où s'agite une population*industrieuse. Péruel, Charleval, Fleury, Radepont, Douville, Rémilly voient se succéder des établissements qui luttent entre eux par la grandeur des constructions et la perfection des instruments. Quelques bons exemples ont aidé à ce mouvement, entretenu par des avantages naturels. Le seul inconvénient de ce site est l'emploi des colliers pour le transport du combustible quand les forces hydrauliques, et c'est presque toujours le cas, sont insuffisantes. Il est à désirer que, dans le réseau des chemins de fer secondaires, cette vallée si intéressante ne soit point négligée; elle y a des droits évidents, et occupe, dans l'industrie normande, une trop grande place pour qu'on lui refuse les moyens de la maintenir et de l'améliorer.

En général, la condition de ces ouvriers des campagnes est satisfaisante. Elle est incomparablement meilleure" pour ceux qui ont à leur portée des ateliers communs où le salaire est à la fois plus suivi et plus élevé. Même pour les jeunes filles et les adolescents, le prix de la journée n'y

descend guère au-dessous de 75 centimes, et c'est à peu près ce que gagnent les hommes faits en travaillant sur leurs propres métiers. Pour ces derniers, il y a en outre à déduire l'entretien de l'instrument, le chauffage, l'éclairage et quelques frais accessoires. Malgré tout, et dans tous les cas, on voit régner dans ces populations un air d'aisance qui frappe et charme le regard. A diverses reprises je les ai suivies le dimanche, soit dans les vallées de l'Eure, soit dans le pays de Caux; elles faisaient plaisir à voir sous leurs habits de fête. Ni dans les physionomies, ni dans la tenue, on ne découvre ces indices de misère si communs dans d'autres provinces. Les logements ont un bon aspect; les cultures sont bien entendues; il y a dans les allures quelque chose de délibéré qui appartient à la race et qui, très-prononcé sur les plateaux, le devient davantage à mesure qu'on se rapproche des falaises qui dominent la mer. Sur tous les points, la terre est féconde et donne des fruits abondants ; la vie est facile ; l'ouvrage manque rarement aux bras valides. Il est évident qu'à elle seule l'agriculture suffirait pour défrayer 1rs besoins et employer les journées; l'industrie n'intervient donc que comme supplément, et c'est ce qui explique comment les tisserands des campagnes supportent sans trop de souffrance ces réductions successives qui ont amené leurs salaires à des proportions presque dérisoires. Ici d'ailleurs, comme dans le Nord, le tissage à la main est destiné à disparaître; le bobinage, qui emploie les enfants et les vieillards, survivra seul dans les campagnes; les machines n'ont rien à entreprendre contre un travail qui ne rend que 25 à 30 c. par jour. Entre le métier mécanique qui produit 8,500 mètres par an, et le métier à bras qui, dans les meilleures conditions, n'en produit que de 14 à 1 ,500,

la partie ne saurait longtemps se poursuivre. Le métier à . bras cédera; pour les tissus écrus c'est déjà fait. La seule question en suspens, c'est de savoir si le changement portera aussi sur les tissus de couleur qui exigent l'emploi de plusieurs navettes. A Halifax, à Bradford, à Manchester, le problème n'en est plus un ; on y exécute mécaniquement les dispositions les plus compliquées du métier à la Jacquart. En Normandie, il y a une détermination à prendre. Peut-être la variété des genres sauvera-t-elle en partie et pour un temps le travail à la main ; mais de l'aveu des fabricants les plus éclairés *, l'arrêt de condamnation est irrévocablement rendu ; tout au plus peut-on compter sur le bénéfice d'un sursis. Quand ce sursis sera expiré, il ne restera aux chaumières que le travail des trames et des bobines, c'est-à-dire le pain des infirmes et des vieillards.

Autant le cadre où se déploie l'industrie est riant sur les plateaux et le long des vallées, autant il est sombre quand on se reporte vers les ateliers des villes. Aux champs, le réduit le plus pauvre s'assainit et s'anime sous l'influence de deux grands modificateurs, l'air et la lumière; dans les logements urbains, l'un et l'autre ne pénètrent que d'une manière insuffisante. Les logements d'ouvriers, à Rouen et dans ses faubourgs, sont au nombre de ceux dont l'aspect éveille les plus tristes impressions. MM. Vfllermé et Blanqui, et plus récemment M. Jules Simon en ont été péniblement affectés, et ce que j'en ai vu répond fidèlement au tableau qu'ils en ont tracé. Ce sont partout des allées basses et étroites, servant de lit à un ruisseau d'immondices dont le seul débouché est dans des cours

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