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leur; mais il s'est fait, grâce au génie propre des deux races, un partage de genres qui leur a épargné ce qu'une poursuite trop semblable eût éveillé entre elles de susceptibilités et leur eût causé de dommages. L'Alsace a sagement abandonné à la Normandie la fabrication des tissus communs, soit écrus, soit en couleur, dont le débit est inséparable d'une modération exemplaire dans les prix; elle a plutôt visé aux articles élégants, à ceux qui naissent avec la saison et passent quand elle a fini. Les attributions étaient si distinctes qu'aucun choc n'était à redouter; à l'une de nos deux provinces les consommations populaires; à l'autre les consommations raffinées. Toutes deux s'en sont tirées à leur honneur et à l'avantage commun; la Normandie a pu, sans sortir d'une bonne confection, livrer des tissus imprimés à 3o et 40 centimes le mètre; l'Alsace a versé en France et sur tous les marchés du globe des chefs-d'œuvre d'industrie et de goût pour lesquels, affranchie de toute rivalité sérieuse, elle ne peut avoir d'autre souci que de se surpasser elle-même.
Les mêmes contrastes se retrouvent dans les hommes. On a vu, en Alsace, les chefs d'industrie mettre leurs relations sur le pied de l'entente la plus sincère. Ils fondent une Société industrielle, la dotent généreusement, distribuent par an jusqu'à 200,000 francs de prix et y concentrent, pour l'usage commun, les découvertes que la science et l'art introduisent dans le domaine de la fabrication. En Normandie, nous ne trouvons l'équivalent ni de cette harmonie dans les vues, ni de cette grandeur dans les moyens. Il existe bien à Rouen une Société d'émulation composée d'hommes très-méritants qui ont constitué un foyer d'action et essayent de lui donner quelque puissance. Sans vouloir déprécier leurs efforts, on peut dire que les
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résultats sont restés au-dessous de leur zèle et que la Normandie n'a pas pris, au même degré que l'Alsace, son institution au sérieux. Cette distance se marque mieux encore pour les formes de patronage employées vis-à-vis des ouvriers. En Alsace, on a pu, en plusieurs occasions, obtenir là-dessus un concert et former un fonds commun, tantôt de 400,000 francs comme dans la Société de l'encouragement à l'épargne, tantôt de près de deux millions comme pour la création des cités ouvrières de Mulhouse. En Normandie, on ne découvre point de traces de pareilles combinaisons. Non pas que la charité ne s'y exerce et que les chefs d'industrie ne soient secourables pour les hommes qu'ils emploient; mais, sous ce rapport, comme sous tous les autres, chaque établissement a ses règles, ses coutumes, ses modes; l'enceinte est murée, môme pour les formes qu'y revêt la bienfaisance. C'est l'esprit normand, après tout, se défiant d'autrui et habitué à ne compter que sur lui-même, ne communiquant rien de ce dont il espère tirer parti, plus disposé à empiéter qu'à se laisser envahir, aimant la chicane plus que le bon accord, poursuivant à outrance les causes les plus désespérées, et n'étant jamais d'humeur à sacrifier ni un droit, ni un intérêt, ni un préjugé. Qu'il y ait dans ces dispositions une certaine trempe assez rare dans un temps où les caractères tendent à s'effacer, je n'en disconviens pas; mais l'excès est à craindre, et de ce rapprochement entre nos deux provinces on peut conclure que la Normandie industrielle a, sur plusieurs points, beaucoup à apprendre à l'école de l'Alsace.