SUISSE. - HABITUDES DES OUVRIERS
Par ce trait, on peut juger les qualités qui distinguent l'industrie suisse, une recherche persévérante servie par un art ingénieux, une vigilance sans trêve, qui des soins les plus proches s'étend aux intérêts les plus lointains, une grande variété de moyens pour tirer parti d'une position difficile. L'état de défense dans lequel elle a constamment vécu l'a fortement trempée; elle n'a point eu de langueurs ni de défaillances; si elle n'a pas fait de grandes conquêtes, elle n'a jamais perdu de terrain, et tout en comptant strictement, elle a eu des ménagements pour les hommes. Malgré des salaires modiques et une tâche de longue durée, les ouvriers se tiennent en général pour satisfaits de leur sort. J'en ai interrogé beaucoup, et je n'ai recueilli qu'un petit nombre de plaintes ; il est vrai que ce sont les ouvriers des champs, moins disposés aux doléances que les ouvriers des villes. En Suisse il y a peu de grandes agglomérations ; c'est dans les campagnes que le travail a gardé son principal siège, même pour les ateliers communs. Les habitudes y contribuent, mais l'emploi des chutes d'eau est la circonstance la plus déterminante. L'usine se fonde où est la force motrice et attire les bras des villages environnants ; les populations gardent ainsi leur caractère mixte ; elles vivent de la terre et de l'industrie. On ne saurait dire où ils prennent leur temps, ces hommes que le métier retient pendant treize heures par jour, ni comment ils peuvent cultiver le lot de terrain qu'ils possèdent, et pourtant aucun de ces enclos n'est négligé; on reconnaît, à leur état d'entretien, le passage de mains entendues et laborieuses. Il ne semble pas non plus que la vigueur des corps se ressente de ce cumul de labeurs. On m'a montré des ouvriers qui, attachés depuis 50 ans à la même fabrique, allaient à la besogne avec
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l'ardeur et l'énergie de la jeunesse. Sur des tempéraments pareils la misère a peu de prise; elle n'.est que l'exception et n'est jamais apparente ; quand elle vient d'infirmités on l'assiste; quand c'est un vice qui la cause, elle ne se montre pas; même chez les ouvriers les plus petitement payés, la gêne ne va pas jusqu'à la souffrance : il n'y a qu'une aisance moindre. Les tisserands, par exemple, n'ont en moyenne que 8 fr. par semaine, c'est bien peu ; mais ils ont une maisonnette et un jardin qui en dépend, quelquefois une tête de bétail, des vivres qui ne leur coûtent rien. Pour leur nourriture, 50 cent, par jour suffisent; l'ordinaire est très-borné, du laitage et des farineux; ils y sont faits, leur santé n'en souffre pas; la viande est un objet de luxe qui ne paraît sur les tables que dans les grandes solennités. Ceux qui mesurent le bien-être des populations sur la quantité de corps gras qu'elles consomment, trouveraient celles-ci bien malheureuses et bien dépourvues. Si maintenant au Salaire de l'homme réduit à 8 fr. par semaine, on ajoute celui de la femme qui est de 7 fr. et de deux enfants à raison de 3 fr. chacun, on arrive à une recette totale de 21 fr. pour un ménage de quatre personnes, contre une dépense de 14 fr. pour leurs aliments; il reste donc 7 fr. de disponible pour l'entretien, qui n'est pas coûteux, et au besoin pour l'épargne. Il est vrai que le calcul n'est exact que pour ceux des ouvriers qui sont propriétaires de leurs chaumières ; c'est le plus grand nombre de cas; pour les autres il faut ajouter une dépense de 50 à 60 fr., qui sont le prix ordinaire des locations. Remarquons en outre que ce budget est des plus modestes qu'on puisse dresser et que, dans les autres catégories du travail, aucun ne descend aussi bas. Les fileurs ont un salaire moyen de 9 à 10 fr. par semaine, les
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teinturiers et les imprimeurs de 12 à if fr. Avec les profits la condition s'élève; l'existence prend un peu plus de raffinement ; mais ce qui était à démontrer, c'est que, dans les termes les plus étroit?, une marge existe entre les besoins et les ressources, et que le pays qui paye le plus mal ses ouvriers n'est pas celui où leur sort soit le plus digne de compassion. L'équilibre, qui semble détruit à leur préjudice, se rétablit et au delà quand on va au fond des choses et qu'on ne se contente pas d'un rapprochement superficiel.
Un mot encore là-dessus : c'est que cette situatîon a un caractère définitif. Devant des perfectionnements vérifiés, la Suisse a dû, je l'ai déjà dit, supprimer le tissage à la main partout où il ne pouvait supporter la concurrence du tissage mécanique, c'est-à-dire pour tous les tissus émis ou livrés en blanc. Elle n'est donc plus exposée à voir, comme ailleurs, les métiers à bras avilir leur prix de main-d'œuvre et ne désarmer qu'après épuisement de forces, sous la fassitude et le découragement. Dans presque tous les cantons c'est une révolution accomplie ; les salaires actuels sont irrévocablement acquis et ne sont susceptibles que d'un accroissement. En deux cas seulement le tissage à la main s'est maintenu : d'abord pour les étoffes en fils de couleur qui, à raison de la variété des dispositions, demandent plus de soins et, vendus à de plus hauts prix, peuvent supporter de plus forts salaires; puis pour les tissus légers, organdis ou mousselines, qui ne sont convenablement traités que par la main de l'homme. Ici la Suisse qui, pour tout le reste, est livrée à limitation, montre un art vigoureux et plein d'originalité; . du second rang elle passe au premier. C'est sur les mousselines que se fixent ces broderies qui sont la branche la