L'AMOUR EST BRUN, L'AMOUR EST BLOND
L'amour entra dans ma maison, je ne le connaissais, tournant autour de moi, tandis que je filais. L'amour est brun, l'amour est blond?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon !
Je n'ai pas bien vu, Madelon !
ce soir, quand je filais.
Mais pourtant il m'a dit qu'un beau gars j'aimerais. L'amour est brun, l'amour est blond?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon I
Je n'ai pas bien vu, Madelon !
Mais je sais qu'il avait l'œil noir et des écus qui dans ses mains tintaient. L'amour est brun, l'amour est blond?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon !
Je n'ai pas bien vu, Madelon I pendant qu'il me parlait.
Mais je sais qu'il est beau comme un seigneur d'Aaray. L'amour est brun, l'amour est blond ?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon !
Je n'ai pas bien vu, Madelon I Mais si gentil était que je fermai les yeux tandis qu'il me baisait. L'amour est brun, l'amour est blond ?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon I
Je n'ai pas bien vu, Madelon!
car les yeux je fermais :
mais très câlinement ses deux bras m'enlaçaient. L'amour est brun, l'amour est blond ?
... Je n'ai pas bien vu, Madelon !
Je ne l'ai pas vu, Madelon!
Mais à présent, je sais qu'il me faut élargir ma robe et mon corset.
L'enfant est brun, l'enfant est blond?
... Je le verrai bien, Madelon !
Dayel était content de l'accompagnement très simple que lui avait inspiré cette bluette : on eut dit que du bonheur était entré avec lui dans la pièce, dorant tout d'un charme inexprimable. Peut-être aussi l'âme d'une femme d'un siècle défunt, qui avait habité là naguère, hantait la chambre et lui avait soufflé cette musique frêle et gracieusement surannée.
Longtemps encore, Jean Dayel fit résonner les touches. Délicieusement l'inspiration passait, sans qu'un effort troublât sa mélodieuse rêverie, passionnée et plaintive tour à tour, frissonnante et rieuse, pour monter jusqu'à l'intense volupté, s'achever, mourir lentement en des notes perlées, égrenées, comme tombent en chantant, d'une roche moussue, une à une, les perles d'eau.
Jusqu'au matin, Dayel travailla, ou plutôt fit de la musique au hasard, pour lui, pour la jeune fille qu'il rêvait errant en esprit dans la pièce, pour les arbres — pour son intime joie.
Tard levé, Jean s'en alla, longtemps avant l'heure, guetter l'arrivée de Marthe. Elle ne l'avait pas autorisé à venir jusqu'à la maison où elle travaillait et il n'osa point se permettre une pareille hardiesse : elle aurait pu s'en froisser, craindre les commérages de ses camarades.
iO LE COUCOU
Un rhottïënt, corrtitie le jour baissait déjà, Jean fut pris d'une gi»atlde peur à l'idée qu'elle ne viendrait pas, qu'elle aVait pii changer son itinéraire : peut-être, en sa èérieuse petite tête, aVait-elle réfléchi posément à Tiilcident de la veille eft s' était-elle repfOchë soti imprudente indulgence ; elle avait pu se dire ^ùe ce suiVeur était settiblablé à tatit d'autres t[iii, gdtivëiït, TaVaietit obsédée. Elle h'avait J)aâ de raisôhfe de le feroire nldins comprOrtiettatlt t^ue cent aupârdv£iUt rencontrée; et Jean il'étàit point aôsez fat poUr oser penéèr qu'il flvait fait âa conquête si vite. De plus, il était certaiti qu'elle n'était pas légère; elle disait Vrai qUand, hier, elle laissait voir sort horreUt* dëâ banâleé aventUf-es, son désit* de se rései'Ver pour une affection qui viendrait plus tard, ou jamais peut-êti*e, inais doilt l'illuâion charmeuse et chàUde oùdtait de rêVe sa solitude, âon ànie aiaôoiffée de ôincèhe tcndhesse.
Elle craignait âûrertiertt de fourvoyer ses délicatesses, de se laisser prendre à de vaines J)aroles; bile ne se dbhnei*àit qu'à celUi qui èaUt^ail lui inspirer confiahce erlTàvehir, qu'elle sfeiitirait sien.
Sensitlf à Teicèâ, Dayfel peilfe^it déniéWr âdn âme déjà; qu'il avait feutëhdue cHânler', hier, dahs âeâ JJhtâses âittlJjleS; dans la criàtûlline fraîcheur de sa voix de fillette encore presque,
— mais déjà femme, instruite par la vie.
Et c'est parce qu'il avait compris cette pudeur spéciale, cette crainte des froissements qu'elle avait ressentis dans le milieu où elle était forcée de vivre, qu'il avait peur et se sentait plus seul encore qu'avant sa rencontre de la veille. Les raisoUs mêmes de son estime, causes dé son angoissd, lui faisaient redouter qu'elle évitât de le rencontrer de nouveau.
Mais, pourtant, elle avait dû voir son respect réel; elle avait apprécié, bien sûr, sa franchise si prompte, sa confiance étrange vraiment, et qui prouvait qu'elle l'avait pris tout entier d'un regard, d'un mot, d'un geste. Une autre l'aurait trouvé ridicule de dire sitôt sa vie passée, mais il avait été entraîné, désirant que, tout de suite, elle le connût, comme lui pensait deviner son âme, dès le premier moment de leur causerie.
Dayel arpentait le quai par où elle était venue la veille ; il s'était arrêté une minute sur la place du marché, puis devant Notre-Dame, à l'entrée même de la rue du Cloître où, la veille, chantait le camelot : peut-être la chanson avait-elle été cause de l'indulgence de Marthe ; elle était encore sous l'impression de sa musique, curieuse de connaître l'auteur d'un refrain aimé.
On croit à l'amour, à cet âge. Quel âge pouvaît-elle avoir ? dix-huit ans ? vingt ans ? — elle
semblait si grêle à la fois et si femme pourtant. — Elle avait vingt ans, tout au plus.
Le parvis de Notre-Dame semblait triste à Jean Dayel, ce soir, et morose la rue, au coin de laquelle il lavait vue, la veille, dans le groupe attentif autour du chanteur.
Des nuages passaient, alourdissant Tatmosphère, faisant plus noires les pierres séculaires de la cathédrale, laissant voir la laideur pittoresque de la rue du Clloître, coupée de ruelles anciennes : un chalet de bois peint en brun sur lequel un écriteau laissait lire : Dispensaire gratuit. Les lèpres des vieux murs s'accusaient, et la pauvreté des maisons — des linges étendus sur des cordelettes dans Tembrasure des fenêtres, des plantes maladives — disaient la misère laide et vulgaire que ne masquait plus le soleil, et dont ne distrayait pas Tanimation d'une chanson dans la rue.
Et plus menaçantes se profilaient les gargouilles ébréchées, dans la pénombre lourde; la masse énorme de Notre-Dame semblait peser sur les masures voisines qu'elle écrasait.
Vers le boulevard Saint-Germain, Dayel montait, roulant des pensées, navré selon qu'il espérait ou non la venue de Marthe. — 11 ne prenait pas garde à la foule, aux passants innombrables sillonnant les rues à cette heure ; il lui
semblait être seul, ne voyait rien de cette cohue où, machinalement, il évoluait inconscient des frôlements et du bruit.
Il sursauta stupéfait quand la jeune fille s'arrêta devant lui, tendant sa main franchement, en camarade. Espiègle, elle le plaisantait de sa distraction, riait, lui reprochant de ne s'être point fié à sa promesse.
— Je suis sûre que vous m'accusiez de manquer à ma parole d'hier ; je suis en retard, il est vrai, mais ce n'est pas ma faute... et vous saurez, monsieur, que je ne manque jamais à mes promesses.
Dayel la remerciait, heureux à présent de la voir près de lui, si gaie et si jolie. — Comme la veille, il l'accompagna jusqu'à quelques mètres de sa maison, la décida même à s'asseoir une minute dans le square, contrit de la quitter si vite. Elle le congédia, disant l'ennui d'être remarquée par ses voisins, si elle rentrait tard, elle si régulière d'habitude.
Alors, comme Dayel s'étonnait qu'elle ne semblât point craindre pourtant d'être rencontrée à son bras, Marthe se récria :
— Mais je ne crains rien, ami, je suis un garçon, libre de mes actes. Et puis, j'ai coutume de ne m'en rapporter qu'à moi-même.
C'était bien elle, cette franchise d'allures : elle n'avait pas cette fausse pudeur de certaines
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moio3 hardieB et faisait ti des commérages, sûre d'elle, indépendante, soucieuse pourtant de ne point afficher un laisser-aller vulgaire.
Quand ils se furent séparés, Dayel se promena longtemps lencore sur les quais, avant de rentrer chez lui ; il fais^nit chaud déjà et il ne pouvait se résoudra à regagner son « home »
solitaire. Il voyait Marthie à son bras, fraîche et rieuse, babillant, disant ses impressions en ces termes enfantins à la fois et marqués d'observation personnelLe, qu'elle avait pour décrire les choses qui Tavaient frappée.
Elle le possédait déjà, et lui, TiartistG insour ciant de naguère, il était hanté de son image. Elle était auprès de lui, même après qu'il rayait quittée ; il emportait un peu d'elle avec lui ; son image Je suivait quand elle était partie. Assez souvent, au cours de précédentes aventuriers, Dayel avait cru s'éprendre sérieusement de femmes qui l'avaient conquis par leur grâce jolie ou leur silhouette preste : il avait eu ainsi des passionnettes en sa vie d'artiste, obligé de fréquenter des milieux divers. Certaines avaient duré des semaines, et deux plusieurs mois.
Quelques passagères lui avaient laissé un vague regret des fugitifs baisers auxquels les lèvres ont goûté à peine, mais il avait souvenir des déceptions que toutes les liaisons un peu durables lui ayai^ent laissées. Chaque fois qu'il
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avait voulu a^par^yapt, chjez §.ç§ m§îtr,esge§, éyeilljBr ajatre chp^e que la sensualité, la désillusion avait suivi, plus navrante d'autanj» qu'il avait supposé plus gei^tiJle Tape — ou remette
— de sa pamarajdç.
Jean Payel aimait encljâsser ^es ppopre^ sensations, sertir ses petites rêveries da^§ J^ beauté des femmes qui l'attiraient et, bien longtei^ps, il p'avait pu compf'eiidre qjae la ^érép^té des yeux ou l'haruxonie d.e^ former pût g'accorder avep la bassessje de f'eçpr^jt, U vujg^^rij^ des pensées ^t des paroles : une belle v.pix n'aurait dû pouvoir exprifl^^* qi^e 4^ belje^ chpseï^ ; une femme belle aurait dû être bonne — fatalement. Aussi Ips len.deijûain^ de 9jes amours éphép^^ères avaijentrils été d'afitaj^t plus pénibles qu7J ^yait prêté 4ay2iiitsig'6 4e la fejea^té qu'i^ avait en lui
— à Tidole pa^^agère.
Mais il ^vait trouyé, c.e;tte foi^, upe âme simple, loy^len^enjt virile, (jiaA^ «ne fprme harmonieuse et déjic^te, énergique et doi^ce à la fois, compréhensive — il ^e voy^ijt et le sentait — de tputes ses cl^imériqiijLes songeries; Martbe le d^yiu^ijt avant qu'il eût parlé. Leurs esprits s'entendaient et se ressemblaient, à ce poijjt que Payel ^'étonnait a.^ fond qu'une femme qui le connaissait d'hier ait pu le dépeindre à lui-mêpie jconujoie elle l'avait fait, ei^ le gro^d^^t de ses 4é^Our9geu;ients, de Ji'impor-
tance qu'il prêtait à des sensations, à des riens dont il s'avouait fréquemment troublé. Jean songeait que jamais, auparavant, il n'avait ressenti cette obsession d'une image féminine, que jamais encore il n'avait été ainsi dédoublé, car il était incomplet — songeait-il — quand elle était partie.
Or, il n'osait s'avouer l'immense désir qu'il avait d'elle, dans une piété qui lui faisait craindre d'offenser mentalement celle qu'il aurait voulu adorer, comme fait un croyant aux pieds de la sainte préférée entre toutes.
Chaque soir maintenant, Dayel allait à la rencontre de Marthe, Fescortait, respectueux, sans oser concevoir même l'idée d'un geste douteux ni d'un mot équivoque. Leurs causeries se faisaient chaque jour plus confiantes et plus intimes, plus longues aussi à mesure que s'allongeaient les jours, les incitant à des promenades à travers la ville.
Elle s'intéressait à ses travaux, lui faisait raconter ses projets; elle partageait ses préoccupations d'art et de métier, l'encourageait à la besogne. Marthe semblait comprendre le perpétuel effort où se tendent les esprits des artistes, vers une Beauté toujours plus grande que celle qu'ils ont réalisée dans l'œuvre précédente.
Dayel lui savait gré de le soutenir ainsi, de Faider dans sa lutte contre l'impuissance où il croyait toucher parfois, désespéré de ce qu'il ne rencontrait pas, aux heures de fatigue, l'inspiration nécessaire. Marthe se faisait une joie de cette tâche qu'elle s'imposait volontiers; elle se promettait beaucoup de bonheur d'entendre, un jour prochain, le succès de son ami. Il devenait ambitieux, rêvait à présent d'une œuvre grandiose, dont il tirerait de la gloire, la fortune aussi qui lui permettrait d'abandonner les besognes mercenaires, épuisantes.
Chaque jour, maintenant, — à moins d'importantes occupations, de travaux absolument urgents, — Jean Dayel allait au-devant de Mlle Liveil, guettait son arrivée. En une délicieuse promenade lente, il regardait autour de lui, pensant, à chaque minute, apercevoir au détour de la rue la silhouette fine, impatiemment, fiévreusement attendue. Il rajeunissait positivement, retrouvait auprès d'elle la fraîcheur de sensation des primes amours, semblables aux fleurs tardives et vite décloses, surgissant en arrière-saison desbranches déjà nues.
L'image de la frêle blonde le suivait partout, restait présente aux heures de travail : chaque jour, depuis leur rencontre, lui, paresseux plutôt naguère, il s'acharnait à ses besognes diverses d'art ou de métier, suivant que les
nécessités de l'existence lui laissaient (Je$ loisirs ou le talonnaient de leurs incessants rappels prosaïques.
La pensée qu'elle l'interrogerait sur ses trjavaux, lui demanderait quel nouvel effort il av^it accompli, lui donnait if»e ardeur, tpop rare autrefois, par le désir qu'il avait de pouvoir, loyalement, répondre à sa bienveillante quest^p^ journalière. Elle semblait aimer ses eomposi? tions, prenait part à ses ennuis et à ses bonheurs d'artiste, heureux de son œuvre présente qn momentanément découragé. Elle relevait son esprit las, savait calmer ce^ énervefnents que cause la fatigue inutile aux mauvais joj^rs inféconds. Ces périodes devenaient d'ailleurs moins fréquentes : on eût dit que de chaque phrase de Marthe, de chacun de ses gestes émanait une inspiration; chaque rendez-yous presque devenait pour Dayel une excitation féconde op. son esprit travaillait de luirpfiêrne. C'était une heure de la journée qù les motifs bourdonnaient dans sa tête, se dégageaient nettement, pour se dessiner souvent, tout d'un coup, dans leur forme détînitive.
De ça de là, rarement, le compositeur ^vait tenté de se faire poète, hanté par un rythme auquel s'unissait upe idée qu'il i^'en pouvait séparer : à ^ette époque, il composa des
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chansons dont les veps llaissai^nt, inséparables de rharn^onie qu'il y attachait.
L'une surtout le contenta, que lui dictèrent ses promenades au-devant de Marthe, leurs premières causeries : il était joyeux plus encore que de coutume, le soir où il en offrit à Marthe la dédicace, lui rapportant ainsi Fhonneur de son çeuvre nouvelle. Elle rougit beaucoup d'entendre Jean lui dire qu'elle seule, — dans leur nouvelle et déjà si intime affection, — avait fait naître ce poème et cette musique; Chanson d'avril.
« Je suis bien hardi d'oser déjà lui dire tant de choses, — pensait Jean — ; mais la poésie autorise de telles audaces... Marthe sera flattée aussi, peut-être, de me yoir sans cesse préoccupé d'elle... Qui sait? Ne m'en voudra-t-elle pa^ ? »
Alors, il se repentait des vers où il tutoya une imiiginaire héroïne, qu'en sa tendresse il assimilait à Marthe, qu'il ne pouvait se figurer autrement que blonde, de cette chaude blondeur de blé mûr dorant les cheveux de son amie. — Marthe n^ semblait point fâchée de sa prière d^acc^pter l'hommage qu'il lui voulait faire d'une chanson animée à deux personnages, — d'une œuvrette dont le^ paroles et la «ausique paraissaient à Dayel l'uûe de ses meilleures inspirations.
Comme ce jour long, ensoleillé, encore au déclin de la journée, autorisait une plus longue promenade à deux, Dayel avait entraîné la jeune fille le long des parapets, lui disant le charme des flâneries au bord du fleuve, écoutant les bruits de la rive, parmi les travailleurs des berges.
— Il y a des moments où Ton ne songe plus aux laideurs ; je n'entends plus rien que le clapotis de Feau, le long du quai, la chute des pelletées de sable sur les cribles, les airs que sifflent les mariniers oisifs ou les débardeurs aux gestes rythmés.
— Oui, des heures où tout chante autour de soi, où tous les bruits, toutes les formes font joli en nous.
— Me permettez-vous, amie, de vous inviter à venir entendre des airs que j'ai notés à ces instants de rêve? Depuis que je vous connais, tout en moi devient harmonie.
— Oh ! je serais heureuse d'écouter, entre autres, cette chanson d'avril ; je n'osais pas tout à rheure vous demander de... Mais...
aller chez vous ?
— Cela vous contrarie de venir chez moi ?
Soyez franche. Voyons, ne sommes-nous pas très amis ?
En souriant, elle répondit :
— Vous êtes comme un grand ami longtemps absent et que j'aurais retrouvé.
— Il me semble vous connaître depuis toujours, Marthe; vous ressemblez à une femme que j'aurais rêvée autrefois, dont vous avez la beauté et la voix...
— Chut ! — fît-elle. — C^est défendu de faire des compliments, monsieur Jean.
Déjà ils avaient passé la cathédrale, le pont de TArchevéché. — Or, derrière l'église, dans le jardinet plein de chants et de cris joyeux d'enfants en troupes, ils remarquèrent que ce coin de calme verdure faisait face à la maison sinistre des cadavres inconnus : la Morgue.
— La vie ? — murmura Dayel — des contrastes qui s'harmonisent, jusqu'aux fausses notes, les grandes maladies et les groschagrins ; puis c'est la mort, le silence de l'instrument, les cordes cassées.
Elle frissonna, serrée contre lui dans un recroquevillement, une minute :
— Bah ! — dit-elle — la fin du morceau !
Musicien, allez ! Vous êtes un poète, vous cherchez les tristesses dans le bonheur même.
Ils traversaient la rue Saint-Louis-en-l'Ile ; Marthe Liveil, intriguée par ce coin de la cité qu'elle ne connaissait pas, remarqua le clocher de l'église. Dayel lui conta son plaisir d'une visite qu'il y avait faite, un soir du précédent automne, et le charme indicible ressenti, dans la solitude recueillie du sanctuaire, que trou-
blaient à peitie les bruits des chaises remuées et les pas d'un bedeau^ le glissement discret d'un enfant dechodurou d'un prêtre quittant le temple, la journée finie.
Enthousiaste, Dayel expliquait comment il avait entendu monter, tout à coup, de son imagitiatioîi, les hôtes du plaiti^chant antique, . dans un ensemble de voix pures chantant pour lui seul l'anciertrte musique sacrée. Des voix d'enfants, de femmes se niêlaient aux voix plus fortes, et il avait revu, halluciué une minute, les dames d'antau, demoiselles ou bourgeoises, s'incliner sur leur prie-Dieu ou agenouillées sur les dalles.
Ils entrèrent. Dayel montrait à son amie, impressiotinée par ce silence peuplé de voix, les statuettes rongées et frustes des saints de bois aux uaïveS figures, les portraits de dames et de seigneurs défunts, enterrés dans les chapelles :
— J'aut*ais aimé vivï*e en ces temps — mUi*mura-t-il — où les hommes de foi savaient mettre leur âme dans des œuvres dont euxmêmes, souVeUt, ignoraient la beauté. Ils n'avaieut point le souci de plaire à leurs auditeurs, le& admirables musiciens qui composèrent les hymnes liturgiques, mais leur âme entière était possédée par la beauté, aveugle et sublime.
Marthe s'était ai:*rêtée devant Tuhe des chapelles latérales où se voyait, peinte sut* un pan-
ôeau du lambris, la figtiref àtoaigrle d'uhe rieille dame aux traits fins en une attitude recueillie» Fixfilrit les yeux à demi clos, là jeune fille chuchoia :
— Elle vit -^ Sëitlble-t-il ; on diraîi une ombre en j>rière.
De fait, le portrait aux contours usés, effacés p^t lé lëtrip^, pfëilèlit dans le dcimi^jour que laissaient tomber les verrières, une intensité d'ëxjJi'ëôsioti et comme Une vie factice. Impressionnée, Marthe se sé^ra contre Dayel, frissonnante un peu de cette absence d'elle-même, une mihutë partie dans d'autres temps, dans un ttiiliëu de silence peuplé de fantômes, d'âmes inconhues qui les frôlaient.
Ils sortirent, et, aussitôt, une grande gaieté les prit, du tnouvement de la rue, du soleil frappant le miroir de l'eau, et de la verdure, à la pointe de l'île. — Alors, Marthe ne résistait plus, consentait à venir entendre Dayel — et la chanson d'avril.
Dans la chambre, Marthe examinait les quelques objets d'art, des dessins, dons des amis de Dayel, des originaux d'illustrations de ses romances. Des fleurs, sur la cheminée, s'alanguissaient, des œillets blancs et rouges ; sur le piano, dans un vase svelte, en verre de Venise, trois roses rosesv
Jean Dayel s'était assis déjà devant le clavier dont ses doigts faisaient résonner les touches. A droite de lui, la silhouette de la jeune fille se détachait, accoudée au bras du fauteuil, attentive, penchant le front que les cheveux blonds insurgés auréolaient d'or sous le chapeau minuscule.
— Chantez pour moi, monsieur, votre chanson.
Elle rougit encore de ces mots, consciente soudain de son involontaire coquetterie : les sons s'envolaient clairs dans le soir, et s'égrenait le poème; tout cela, musique et paroles de son ami à elle, Jean Dayel, son amant demain, tout à l'heure peut-être, — et son mari plus tard, elle le pressentait dans une tendresse défaillante, — de son aimé enfin, de Jean.
Voici :