‹ Le coucouChapitre 7 sur 10 · LA CHANSON DE L'OISEAU JOLI · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE L'OISEAU JOLI

Chante un oiseau joli dans les bois, dans ma tête :

de saint Jean c'est la fête, bientôt, dans le pays*

Mon ami est en guerre,

pour obéir au Roy :

je lui donnai ma foi

et mon cœur pour bannière.

Avant qu il fût parti, de galante manière, m'offrit trois feuilles de lierre, une branche de gui.

Dans mon cœur, dans ma tête, n'est pas venu l'oubli; embaumant le pays, les lilas sont en fête.

Il dit, l'autre printemps, quand fleurissait la haie :

« — Il faut que, dans l'instant, je marche vers la Haye.

Tous les gars du pays, pour toi sont en conquête.

Poules, les coqs ont crête :

on prend la fille au lit.

Garde-moi bien le lierre, le gui et puis aussi la blanche rose fi ère de ton cœur en souci.

Si nul gars ne t'effeuille, mignonne, à mon retour, mes lèvres en amour tiendront faire la cueille. »

Chante un oiseau joli, dans les bois, dans ma tête :

«... Que la couche soit prête, quand viendra ton ami. »

Dayel sentait Marthe plus près de lui, à mesure qu'il la connaissait davantage, l'aimait d'autant plus qu'elle savait prêter à sa féminine personnalité des aspects divers. — Oui, elle était toujours la même et chaque jour différente, tour à tour paisiblement douce et passionnée, coquette pour lui; délicieusement perverse à ses heures, pour redevenir ingénue sans sottise et sans afféterie.

Ménagère experte, elle vaquait aux soins de son intérieur sans qu'en souffrît l'élégance

nécessaire à la durée de Tamour : elle savait cacher aux yeux de Tamant ses petites misères et ses malaises de femme, soucieuse de ne lui laisser voir d'elle que ses beautés.

Elle était respectueuse du travail de son mari et savait taire sa présence aux moments où travaillait l'artiste, de façon qu'il sentît son âme près de la sienne, laissant oublier qu'elle restait, corporellement, près de lui, silencieuse.

Une nouvelle joie survint, grandissant leur mutuelle tendresse ; une fillette naquit que Jean voulut nommer Marthe, du nom de sa mère, dont elle eut la blondeur des cheveux, les yeux larges et clairs.

Et ce fut une nouvelle phase de leur amour, personnifié dans la fillette vagissante, pour laquelle ils voulaient tous deux préparer, édifier, un palais de bonheur — et d'affection accrue par elle et pour elle.

Marthe et Dayel, qui avaient fini de déjeuner avec des amis, étaient accoudés à une fenêtre du café de la Paix, donnant sur la place de rOpéra. De ses yeux amusés, la petite blonde contemplait la houle incessante de peuple battant le pavé, du peuple curieux, dans l'attente d'un spectacle qui tardait à venir. La Mi-carême déchaînait un renouveau du Carnaval défunt.

Etait-ce de la joie, cette passagère cohue pleine de cris, de gros rires d'hommes égarant leurs mains aux hasards des jupes fourragées, sans prendre garde aux indignations, sincères ou feintes, des femmes quasi publiquement violées ? — Les arbres, poudrés à frimas d'artificielles et multicolores chevelures, dominant la foule endimanchée, en rut, semblaient de vieux seigneurs indulgents et dignes au milieu

d'une kermesse à laquelle ils eussent daigné mêler leur hautaine aristocratie.

La foule refluait, toujours renouvelée, bruyante, en une atmosphère surchauffée d'allégresse, parmi les nuages poussiéreux, les flocons minuscules nuancés de rouge, de violet, de bleu, de rose où éclataient des blancheurs, — les confetti légers. C'étaient un flux et reflux de têtes et de corps, vagues humaines au long des boulevards débordants de plèbes, de bourgeois en bandes familiales, hâtés vers le plaisir, heureux d'un jour de liesse publique.

A peine, de loin en loin, sur les trottoirs, un masque : Pierrot de calicot blanc^ à la bouche canaille ricanant dans la face enfarinée, les yeux bordés de rouge, ou quelque musicien ambulant, estudiantino râpé, cuillère au chapeau, mandoline en bandoulière, fendant le remous pour atteindre la terrasse d'un café, la figure anxieuse de la recette espérée ; ou encore, un fermier normand en gilet bleu, au col de papier largement évasé autour de la figure enluminée ; quelque athlète, acrobate de foire^ Ici des enfants las, — laitières et chaperons rouges portant une galette en carton peint, petits garçons vêtus d'accoutrements militaires» hussards bleus, dragons traînant péniblement leur sabre trop lourd aux petites mains crispées. Tout cela — sous l'enguirlandement des

branches noires où, par endroits, pointe le vert pâle des bourgeons déclos, perdus dans la floraison hâtive des lianes bigarrées, sous Tenguirlandement des serpentins en dômes flottants tombés des fenêtres et des balcons chargés de grappes humaines, des fenêtres grouillantes et noires où éclate, de ci, de là, l'or d'une chevelure de femme ou de fillette, frappée d'un rayon de soleil.

Sur la place de l'Opéra, des hommes cernent les filles, les grisettes en bande, qu'ils ensevelissent sous le vol incessant de la mitraille menue ; et des baisers claquent sur des joues imaginaires, tandis que, sournoises, des mains ^'aventurent aux aisselles proches et que volent les mots crus, compliments égrillards, orduriers parfois, et les rires.

Un vieux bourgeois à besicles escorte deux jeuties filles aux cheveux en tresse, s'irrite de l'obstacle que leur font des calicots en monôme, enserrant le trio de ses anneaux, apostrophant les fillettes : réjouis du spectacle, les passants accablent M. Joseph Prudhomme de confetti^ pendant que, etfarouchées, les ingénues poussent des cris aigus de pintades poursuivies. Et, à quelques pas, deux filles provocantes, choisissant leurs types en quête de bonnes fortunes tarifées, puisent à pleines mains dans des pochettes de soie, engagent des combats

avec les messieurs- L'une, blonde aux yeux gris, vêtue de crépon noir, revêche aux invites des jeunes gens trop gais, peu sérieux, est surprise par derrière à deux mains palpant les rondeurs du corsage. Elle récrimine, fâchée :

— Malotru !

Puis, se retournant, elle voit l'assaillant, correct en un overcoat égayé d'une boutonnière d'œillets roses; alors, ravisée et souriante :

— Si tu avais mis tes gants, monsieur, j'aurais rien eu à dire.

Des femmes en cheveux, au bras de rôdeurs en casquettes, se frayent un chemin à coups de hanches, insultant les passants paisibles qui ne s'écartent pas assez tôt. — Des jeunes gens^ de mises faussement élégantes de sportsmen, cravates voyantes et bagues aux doigts, en conciliabule au coin de la place, semblent guetter les arrivantes, discutent entre eux l'emploi de leur soirée. Leurs voix se perdent dans le brouhaha que cause le passage d'un landau chargé de filles de brasserie, aux corsages ponceaux, rouges et bleus, verts d'eau, d'où s'échappent les hémisphères tremblotants de seins gélatineux, usés; un beau garçon vulgaire, aux cheveux pommadés, le torse moulé dans un maillot de Méphistophélès, la barbe noire en fourche, un trident à la main, préside l'exhibition d'un air protecteur.

Enfin, aux strideurs des trompettes annonciatrices, les curieux, repoussés par les agents déblayant la voie, s'entassent en files serrées, pressés les uns contre les autres, et refluent les badauds de la chaussée vers les trottoirs. Et, à la suite des musiciens impassibles sur leurs chevaux de bronze, dans l'éclat des buffleteries, les éclairs d'acier des armes et des casques qu'illumine un pâle soleil de printemps,

— les chars arrivent.

Les acclamations se croisent, et volent les serpentins vers la foule et de la foule vers l'éblouissement des carrosses, où des femmes, en costume pailleté, des hommes aux tournures gauches en des pourpoints somptueux, paradent. Au passage des grotesques animaux de carton,

— gigantesques, monstres enluminés, la joie et l'enthousiasme éclatent pour les reines d'un jour, souriant aux acclamations, sous leurs couronnes, leurs oripeaux éphémères.

Des rires et des lazzis accueillent la cavalcade du quartier Latin, les chats montés sur des ânes, « l'armée du Chahut », dont les rangs s'égayent de frimousses pimpantes, de figures épanouies de jeunes hommes escortant le roi Carnaval, Gargantua de la fête, qu'il symbolise parmi l'emmêlement des serpentins, leurs ondoiements à travers la neige multicolore des confetti.

La cavalcade est passée ; plus furieusement, de tous côtés, recommencent les escarmouches, les rires et les cris, les disputes, les algarades. Et pourtant, malgré ce bruit et ces rires, elle semble morne la masse des curieux évadés un moment des logis minables ou médiocres, et las d'avoir subi les heurts et les poussées, de Taffectation joyeuse de quelques-uns, à laquelle ils ont pu croire une heure, pour retomber aux réalités des lendemains laborieux, au bourrellement de la vie quotidienne, à la misère de chaque jour.

Est-ce delajoie vraiment qui mènecette cohue, marchands improvisés, empressés à vendre leurs produits inutiles demain, et que hante le souci de la vie en un jour gagnée, pour une semaine; filles en quête d'aubaine, chercheurs de plaisirs gratuits, dont la pensée bientôt se résume en rut peu cher, en chasse avide, d'où la volupté est presque entièrement exclue, par la brutalité des instincts ; — est-ce de la joie ?

Marthe et Dayel causent et regardent, heureux d'être à l'abri des coudoiements et des bousculades, fatigués un peu du défilé morne de la foule endimanchée. Marthe est joyeuse pourtant, c'est nouveau pour elle, cette vie bizarre qu'à peine elle a entrevue autrefois ; elle est contente de penser que son Jean sera l'un des

rois de la fête de nuit, fidèle à son rôle d'artiste, créateur de plaisir.

Elle s'est promis de le voir, cette nuit, au milieu de son orchestre, présider à la folie du bal, mêlant la mélodie aux grelots tintinabulants, aux rumeurs des danses échevelées.

Avec une de ses amies, soigneusement masquées et perdues dans les plis de coquets dominos, elles iront ensemble, Mme Delienne et elle, au bal de TOpéra, le dernier de Tannée.

Dayel autorisait l'équipée, sachant Thonnêteté de l'amie, raisonnable, chaperon ordinaire de Marthe les jours où il ne pouvait l'accompagner. C'était la femme de Tun de ses amis, bureaucrate, chansonnier et poète à ses heures. Bohème un peu et bourgeois à la fois, le ménage Delienne avait été des premiers à accueillir Marthe, pour Dayel qu'ils aimaient, très vite séduits aussi par le délicieux charme blond qui se dégageait d'elle .

Minuit. A travers les mille voitures convergeant vers la place de TOpéra illuminée, le fiacre où s'étaient blotties les deux femmes passa, vint s'arrêter au bas du perron devant le monument où le groupe, marbre vivant de Carpeaux, semblait, dans la lumière blanche des lampes électriques, se détacher et ilanser vraiment, devant les yeux éteints des bustes de pierre — musiciens défunts dont peut-être tressaillent les âmes aux bouffées de notes qui les viennent frapper.

Des haies d'agents, pareilles à des files de grosses fourmis noires, contiennent la foule, maintenue aussi par des gardes de Paris, drapés dans leurs manteaux noirs, raides et immobiles spectateurs de la place grouillante, en des attitudes de bronzes, sous Tirradiation

des casques. Claquent les portières des voitures, qui vont se ranger au long des sombres rues latérales, et font un continu roulement sourd, la basse où se détache la rumeur sur les boulevards gorgés de bandes hurlantes, de chansons clamées à pleines gorges, de rires.

X-.a foule des masques se presse, de marche en marche, en une mêlée de couleurs pimpantes, et de paillettes, et froufroutent les mantes, les dominos diaprés, boulant vers les portes. Des visages s'entrevoient, — malgré les loups, les demi-masques, — que rose le froid et qu'anime l'espoir de la nuitée joyeuse, des griseries. Des élégants se pressent, habits noirs et corrects, sveltes jeunes gens et bedaines de jouisseurs ou d'hommes sérieux, à qui une curiosité est revenue de l'orgie légendaire. Ce fut drôle une fois ou deux. C^est peut-être encore amusant. Qui sait? Faut voir.

Le flot monte des déguisements aux dessous douteux, des guenilles voyantes et des costumies improvisés, fantasques : les soubrettes et les arlequines, débardeurs et zerbinettes, libellules et papillons, danseuses espagnoles, Manolas, Carmencitas, Colombines, Paillasses et Pantalons, paysans et Méphistos se pressent, toutes les avidités et tous les vices, toutes les soifs, d'argent et de plaisir, — dans une hâte vers l'espoir, — visages gais ou

anxieux, yeux brillants de fièvre, de lucre ou de stupre, de volupté espérée, montent à Tassant pour l'amour, la griserie d'une nuit, Toubli des heures laides.

Peureuses, un peu, à travers cette cohue, les deux femmes passent, serrées Pune contre l'autre, attentives à éviter les frôlements, craintives des yeux qui dévisagent leurs masques. Elles gagnent les couloirs des loges, rassurées un peu par la lumière tombant des lampes, dans la chaleur qui les gagne, de la salle d'où s'échappent les accords tourbillonnants des valses.

Parmi le brouhaha, elles montent aussi Tescalier monumental, étincelant de lumières, entre des files d'hommes rangés en une parade, ennuyés guetteurs de voluptés, que tout lasse, muets ou presque, paresseux d'esprit, aptes seulement la plupart à des brutalités manuelles, prémices des marchés de la peau où ils assouviront leurs désirs veules, un moment surexcités.

Marthe Dayel, fragilité de statuette blonde, noyée dans les plis de son domino bleu pâle, la figure voilée d'un loup de satin, ascende les marches en tenant la main de son amie — domino rose doublé de blanc . Toutes deux se faufilent, prestes, vers le grand vestibule où, dans le mouvement des masques, Tétincelle-

ment des paillettes et les chatoiements, elles se sentent un peu perdues. De la loge retenue pour elles, réfugiées, elles regarderont, sûres de n'êtr« plus à la merci des gestes audacieux. Mais elles s'attardent là, où grouille un pêlemêle fripé de chatoyantes étoffes, où les habits mettent des taches noires, comme dinsectes tristes, parmi des papillons diaprés.

D'apercevoir quelques figures, déjà rencontrées, elles se rassurèrent. Marthe éclate de rire en reconnaissant Bisson, le critique, aux prises avec deux filles qui le veulent accaparer. L'une était vêtue en Transtévérine ; à l'échancrure du corsage deux plaques dorées s'agrafaient, coupant les chairs gélatineuses des seins. L'autre, une grande maigre qu'amincissait encore un travesti collant d^Arlequine, rouge zébré de noir, disait :

^ — Tu me feras retrouver « ce » que j'ai perdu ?...

Dans le vestibule, la tristesse planant sur la mascarade frappa les deux femmes ; des hommes d'affaires, dans un coin, parlaient des valeurs turques, discutaient des pronostics de bourse, — • liquidation, chances de hausse prochaine. Des masques, ohicards usés dont les travestis avaient roulé toutes les scènes de province, s'engueulaient en termes de trottoir. Un habit noir^ à moustaches blanches, portait les deux

ne LE coucou

mains au corsage rebondi d'une druidesse aux cheveux roux :

— Tu joues encore à ton âge ? dit la fille en le toisant de ses yeux bruns, hardis.

Des femmes passaient — marquises aux cheveux poudrés, bergères et clownesses, débardeurs et danseuses, folies tintinnabulantes de grelots enragés, Fathmas voilées de gaze, aux lourds bracelets d*àrgent et de cuivre, — dominos orangés, mauves, roses et blancs, pourpres, noirs. Et nombre de femmes aussi semblaient inquiètes, affairées, scrutaient les visages des hommes, dans un espoir de conquêtes lucratives, du souper final.

Dans les couloirs, des couples assis chuchotent; des mains happent des bras nus, au passage; des femmes enlevées de terre sont chatouillées, violées en leurs intimités, brutalement, par des doigs s'assurant de la qualité des chairs, avant Tadjudication au plus solvable. L'orchestre, près du foyer, noie tout ça dans Tentrainement d'un galop, où passent des strideurs de trompettes, des rires de sylvains en chasse à travers les bois reverdis.

Dans les corridors, une cohue sans cesse renouvelée, d'où de rares lazzis s'échappent, des mots fripons, brutaux, des marchandages.

Des pierrots de satin blanc, des clowns pailletés, des chevaliers, des Chinois, des sauvages

en maillots bruns, des polichinelles et des toréadors, des seigneurs aux visages masqués de faux nez grotesques, aux chapeaux empanachés de plumes énormes, harcèlent les passantes, font des propositions ironiques que coupent de fausses indignations, des cris, des gaietés.

Après le premier effarouchement, les deux amies, ravies de la nouveauté du spectacle, ont gagné la salle. Autour des masques payés — on ne danse plus pour rire, aux bals de l'Opéra: on travaille — des gommeux, des bourgeois fêtards ou débauchés d'une nuit, font cercle, pour les visions passagères de chair nue, à Tentre-deux d'un pantalon de femme, pour Tépileptique trémoussement des danseuses et des danseurs salariés; ils applaudissent les déhanchements canailles.

Des déesses, Dianes tenant en main Tare débandé, causent avec des seigneurs Louis XIV, à perruque et à poudre. Une chatte blanche ronronne, tournant autour d'un monsieur à cheveux gris bedonnant, Tair morne dans le bacchanal, une chaîne d'or luisant sur le gilet blanc tendu. Et sept petites femmes en monômes parcourent les groupes* Chacune est une fleur; la marguerite, une blonde, dit :

— Qui m'effeuillera, cette nuit? Un peu...

beaucoup... Mon cœur est d'or...

Hd LE COUCOU

Suit une rose rouge, dont les lèvres, plus que les pétales de sa robe, semblent de sang, puis un lys de moire blanche, aux cheveux d'or émergeant du col ; un dahlia violet dont la chair mate semble faire éclater le calice — un corsage de satin vert sombre ; une fleur de pécher, rose tendre; une pervenche de gaze bleue.

Toutes ces fleurs étaient conduites par un frelon à casquette.

Dans les loges, les clubmen, consciencieusement, bâillent. De quelques-unes cependant partent des rires, des* exclamations, des bruits d'étoffes froissées; des portes claquent derrière des femmes enlevées de force, violemment enfournées, qu'entourent les hommes, fourrageant à pleines mains, au hasard. Une loge est silencieuse d'un silence que des soupirs entrecoupent à peine : sans doute elle abrite quelque vertu pour un soir égarée, la dernière intrigue romanesque, peut-être, fourvoyée dans ce marché officiel.

Un Arlequin — une grande brune en travesti — enlace une pierrette blonde et menue, aux yeux enfantins, et, sans souci des regards scandalisés, la baise aux lèvres. Une fille rousse, en mouche bleue, aux ailes de gaze, papillonne autour de quatre messieurs graves, iaffublés de nez de carton, enlumimés et pustuleux. Une pie — juponnée de peluche imma-

culée, ailée de noir — cherche à glisser sa main dans les poches d'un monsieur entre deux âges, monocle à Tœil, un boursier millionnaire : — Aux pies il est permis d'être voleuses. Tu dois être banquier, toi. Donne-moi des leçons, dis?

Au centre de Testrade, parmi ses musiciens, Dayel debout, l'archet en main, les yeux perdus dans le rêve que déroule la mélodie, blond et mince à la place où jadis se dressait Métra, — un autre mélancolique semeur de joie, — présidait la fête, menait la bacchanale effrénée au bruit, aux rires, ayant Tair de suivre des yeux, au-dessus de la foule, une invisible fée : Marthe, sans doute» heureuse du mystère du masque.

Jean devait la rejoindre en sa loge. Il ignorait la couleur du domino conjugal.

Marthe, si blonde et si frêle, perdue dans la cohue, durant une minute, contemple sa silhouette fine, suit les battements de son bras donnant Fessor aux valses et aux quadrilles, les gestes dont il fait s'exclamer les cuivres, jetant du plaisir à la masse bariolée, guidant l'harmonie mélodieuse où semblent, en des pizzicati, gazouiller des oiseaux, et s'alanguir, parmi des bruits de feuilles remuées, en des sites voluptueux les chants du matin et du crépuscule.

Des groupes circulent autour de l'orchestre, en

un cercle où les masques se font rares ; des amoureux du chant des violons et des flûtes, mélomanes, admirateurs du jeune maître, écouteurs attentifs qu'émeuvent, plus que le bal, les rythmes fous et tendres tour à tour où passent des cris, des pleurs nostalgiques, des mélancolies d'exil dans les bruyants éclats de joie.

Dans la salle tourbillonnent, en un tohubohu d'insensé vertige, les couples de danseurs soldés et de danseuses en oripeaux de rencontre ; une poussière lumineuse monte vers les cintres, une buée chaude d'haleines condensées où se mêlent les parfums vulgaires à 1 odeur acre des aisselles humides, aux émanations des fards et des poudres. Les hommes encerclent ces folies, massés, bouches bées, autour des masques, curieux des gestes des femmes et' de Tenvolement soudain des jupes.

Marthe et son amie cherchaient à gagner leur loge, lasses de la mêlée et des frôlements, énervées par la rumeur sensuelle enveloppant la salle, l'hymne de rut que lançait sur le chatoiement des nuances le bourdonnement des mots murmurés ou criés, — les rythmes envolés de l'orchestre. Comme elles arrivaient aux corridors des loges, où se tenaient, ébahis ou guetteurs, des hommes en haie de chaque côté sur' le passage des masques et des femmes grouillants entre les murs, une haute silhouette

trapue de barbare septentrional, à la face rose, aux épaules carrées d'athlète, yeux bleus, se détacha d'un groupe et suivit les deux femmes. Un ami, boulevardier élégant, à la boutonnière fleurie, Fescortait, un camarade à qui, à haute voix, il disait son admiration pour la finesse de Marthe, la blonde si frêle dont il avait entrevu Téclair des yeux, sous le masque, et la bouche en arc pourpre.

Oseur, il rejoint Marthe, et — s'inclinant, découvert — met une main, musclée et fine à la fois, sur l'épaule de la jeune femme :

— Des yeux comme les vôtres, c'est plus qu'il n'en faut pour allumer un incendie.

Banale était la phrase, mais la voix chaude y prétait une éloquence. Prises dans un remous, les deux femmes ne pouvaient avancer, serrées contre le mur. Hardi, le galant continuait, hasardant des gestes explorateurs sous le domino, brûlant de son regard Mme Dayel qui se sentait rougir, intimidée, fascinée, tremblante et sans force, repoussant mal cette attaque soudaine.

— Mais, monsieur...

— Qui que vous soyez, masque m'amie, l'on vous adore sans vous connaître. Votre boucho est une rouge fleur de pourpre, et fraîche votre peau. Ne vous dérobez point si vite... J'aimerais baiser ces lèvres, admirer à loisir toutes

les beautés que vous cachez si jalousement .. D'un geste brusque, écartant le capuchon, il

soulève, un peu, le masque de satin. Marthe

put vite se dégager et s'enfuir, suivie de son

amie ; affolées lune et l'autre de cette audace,

elles parvinrent enfin à leur loge, sauvées.

Au-dessous d'elles, la fête battait son plein.

Plus vifs se faisaient les propos et plus provocants les gestes. Excitées, des femmes

criaient, dans la cohue, interpellaient les habits noirs, inertes spectateurs des « pelotages » obscènes, des danses échevelées.

Encore émue, Marthe disait à son amie le trouble que lui causait le mystère des yeux, qu'avive le masque, des trous lumineux qu'on aperçoit seuls dans Temmitouflement des capuchons ramenés. Elle restait palpitante et gênée, honteuse de ce que les regards de cet homme l'avaient, malgré elle, dévêtue; ses mains aventurières Pavaient violée un peu, et les mots caresseurs, énervants, qu'elle avait subis une minute, avaient mis à nu les fleurs cachées de sa joliesse, comme si — par avance — il l'avait connue.

Là-bas, dans la salle, l'orchestre reprenait une valse de Dayel, une valse célèbre déjà, qui embrasait Pair d'un souffle de volupté frémis-

santé. Plus vite, emportés dans un vertige, tournaient les couples enlacés, et plus luxurieuses semblaient les étreintes, les pâmoisons feintes ou réelles. Des hautes galeries tombait un murmure, le bruit indistinct de baisers échangés dans l'ombre, des caresses froufroutantes aux jupes froissées, loin des regards de la salle, dans les recoins assombris.

Gomme se mouraient les accords et que, pour une minute, se taisaient les violons et les cuivres, l'homme en habit noir au masque de corsaire normand s'arrêta près de l'orchestre. Son ami lui dit :

— Tu regardes Jean Dayel, celui en qui un peu de l'âme d'Olivier Métra, le musicien des Roses, est passée? Ne le connais-tu point, Robert?

— Je l'ai rencontré quelquefois, mais jamais on ne nous a présentés l'un à l'autre» Je ne Tai jamais si bien vu que cette nuit, dirigeant l'exécution de ses valses ; il semble qu'il suive les papillons de son rêve dans l'envol des notes tourbillonnantes .

— Viens donc; il admire tes vers et sera heureux de te connaître.

L'ami, un moment, insista, — louant Dayel de l'inspiration poétique dont étaient imprégnées ses moindres œuvres, disant aussi le charme de l'homme, de l'artiste simple qu'était le musicien

124 LE COUGOU

amoureux de la beauté, respectueux de tous ses prêtres, modeste au point qu'il ignorait peutêtre sa propre valeur. Ce charmant compagnon était un garçon riche, oisif dilettante, adorant se mêler aux artistes. Parisien effréné, il s'amusait à mettre en rapports des gens de tempéraments très divers et à les observer.

Il faisait, maintenant, les présentations :

— Mon cher Robert, mon ami Jean Dayel, dont, je le sais, vous appréciez le talent... M. Robert Entoc, député, le grand orateur.

Vers Robert Entoc, hautain et affable, Dayel tendait les deux mains, avec des paroles flatteuses et ardentes. Courtoisement, à son tour, le député complimentait Dayel de ses succès, évoquait Tombre de son prédécesseur, le populaire et exquis poète des lilas et des roses, Olivier Métra. Il disait le jeune maître seul capable de le remplacer.

Jean, confus, désireux de lier de plus intimes relations avec un des leaders fameux de la gauche républicaine, poète aussi, car il avait eu un drame en vers, représenté avec grand succès àrOdéon, pria Robert Entoc de venir souper au cabaret avec lui, tout à l'heure, quand ne le retiendrait plus son devoir de chef d'orchestre.

Entoc hésitait, mais son ami lui poussa le coude, en murmurant :

— Accepte donc ; tu verras, il a une femme charmante.

Les trois hommes prirent rendez-vous.

Robert Entoc et son ami cueilleraient Dayel à rheure convenue, après Téxécution de sa dernière polka : r Avril.

Ainsi, à la fin du bal, stupéfaites et confuses, Marthe et Mme Delienne reçurent les hommages de Robert Entoc que leur présentait Jean Dayel : le visage démasqué de Marthe s'empourpra de reconnaître, dans Thomme qu'amenait son mari, l'audacieux poursuivant des couloirs, respectueux à présent, mais sans embarras, fixant sur elle ses yeux bleus qui la transperçaient, et — songeait-elle — lisaient clairement chacune de ses pensées fugitives.

G aiment, tous les cinq soupaient au cabaret où Dayel avait retenu une table. Très en train, le député-poète repassait pour Marthe les « mémentos » des bals défunts et les joyeuses nuitées de carnaval, au temps de sa jeunesse à lui, Robert Entoc, quand ses camarades de bohème, venus du quartier Latin, envahissaient POpéra, pour y faire éclater leur exubérante et saine folie. La voix prenait tour à tour des sonorités cuivrées et des inflexions de chaude tendresse, aux souvenirs évoqués de ce passé.

— Où sont-ils les ardents et les fous aujourd'hui ? Où sont-elles les filles sincères au plaisir ? A présent, on n'nime plus que le Veau d'or. Paris n'est plus qu'un champ de bataille, où la mêlée est formidable. On n'entend plus que les cris des blessés, les morts de demain; et les triomphateurs de la grande lutte pour l'argent n'ont pas la joie des anciens barbares, quand ils étaient vainqueurs.

Marthe et Jean écoutaient, respectueux de ce lyrisme qui les enchantait*

— Oh ! — fit Dayel — Paris n^a pas exilé toute l'ancienne joie. Il est encore des gens qui aiment franchement rire; il suffit d'un mot, d'une chanson pour faire, dans l'âme populaire, reverdir l'arbre de gaîté.

— La soif de l'or a tué la joie, chacun a le souci du lendemain, aussi bien le banquier millionnaire dont la fortune est à la merci d'un morceau de papier où sont griffonnés quelques chiffres, que le pauvre hère qu'un chômage subit peut réduire à la faim. L'or a tué l'amour; les femmes, au milieu du plaisir, songent au bénéfice qu'elles tireront des caresses et choisissent les plus rémunératrices. Les belles émotions de l'intelligence sont étouffées par Tincessante obsession de l'or nécessaire, de l'or, source de toutes les possessions, de toutes les voluptés.

— Oh I — fit Marthe — vous soumettez à

ON PREND t)NB FEMME 127

Targent tous les hommes et toutes les femmes. Ce n'est pas bien sûr.

— Il est des exceptions, Madame. Mais combien ? A peine assez pour confirmer la règle. Certes, il existe des hommes pour qui toute beauté se résume en un idéal si haut qu'ils oublient les privations et la misère crochue qui les étreint pendant les meilleures années de la vie; mais ceux-là mêmes, à certaines heures, s'ils se voient — à cause de leur pauvreté — repoussés, bannis de Famour qu'ils rêvent, et déçus, maudissent leur rêve et le voudraient vendre.

— Des femmes se sont dévouées pourtant à d'immuables pauvretés.

— Et les autres les ont traitées de folles.

Oui, il est des femmes dévouées et bonnes, qui savent être femmes et supérieures en leur féminité, suprêmement douces, heureuses de Tatmosphère caressante qu'elles créent, qui émane d'elles. Mais que de tortures ne ressentent-elles pas devant leur impuissance au bonheur parfait, si elles ne sont point environnées d'aisance, indépendantes au moins, ^seules ou d'accord avec celui dont elles partagent la vie ? Tous les enthousiasmes, les élans vers la beauté ou vers l'amour, vers l'idéal, se taisent quand tinte le glas de misère, et toutes les compromissionst toutes les hontes, toutes les tristesses naissen.

de la nécessité de la richesse, fatale pour qui ne la possède avant de l'avoir cherchée.

Marthe et Dayel écoutaient, étonnés de cette éloquence âpre, de Téclat des mots et de l'apparente sincérité de la plainte. Une admiration poignait Jean d'entendre nettement, audacieusement, définir les causes d'un malaise, moral et physique à la fois, naguère éprouvé, des tentations même qui, à certaines époques, l'avaient assailli, auxquelles sa droiture, son instinctif souci de blancheur l'avait soustrait jadis.

Robert Entoc, un instant, écarta les rideaux de la fenêtre pour regarder la rue — dont montaient à eux les dernières rumeurs, roulements de voitures ramenant les attardés bruyants ou las, les amants d'une nilit, accolés au hasard d'une flambée de désir. Des fiacres passaient, laissant voir un profil d'homme sous la lueur terne du gaz ou quelque étoffe claire, un domino enîoncé datis l'angle de la voiture. Des masques en troupe, minables et loqueteux, regagnaient, à pied, les quartiers excentriques, en braillant des couplets, ou en se querellant dans la nuit où leurs voix s'éraillaient. Et les confetti multicolores faisaient un épais tapis mouvant que déjà déchiraient, par places, les balais municipaux.

Entoc s'était rassis, et,, maintenant, Dayel

disait sa joie de ce soir, la chance favorable qui lui avait dévolu cette place de chef d'orchestre du bal de l'Opéra, et ses efforts d'autrefois. Marthe écoutait, songeuse et souriante, causer les deux hommes, Tun faible, petit et châtain, à la voix pâle et nuancée, l'autre tout en dehors, grand et roux, claironnant ses pensées, sans prendre garde aux soupeurs des tables voisines chuchotant son nom, car de tous ceux qui savent les choses de Paris était connu ce masque de corsaire normand.

Sous les lustres fleuris des tulipes irisées des lampes électriques, chatoyaient les bijoux des filles décolletées, en dominos ou costumées. Les tables s'égayaient des nuances vives des robes éclatantes que le noir des habits faisait ressortir. Une gaité factice secouait, par moments, l'apathique torpeur des hommes éreintés ; quelques-uns s'amusaient à cette heure tardive, après l'entraînement continu de la nuit ; les convoitises sensuelles des mâles, les cupidité? des femmes dont brillaient les yeux avivés de fard, tout cela semblait de la gaité pour Marthe, incapable, dans ces murmures de fête, de démêler la tristesse latente, charmée des froufrous des toilettes chatoyantes, des bruits joyeux du restaurant illuminé.

Elle souriait de se voir, dans cette atmosphère de plaisir, aux côtés de Dayel, heureuse

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du parfum de fleur défendue qu'apportait, en leur amour calme, cette escapade d'une nuit.

Et Robert Entoc disait maintenant la vie tranquille* qu'après tant d'avatars il rêvait :

— Chaque année, avec ma femme, mes enfants, quand la Chambre est en vacances, nous allons à la mer. Notre chalet s'aocroche aux falaises voisines de Villerville, se détache, audessus des mousses à fleur d'argile, sur un fond verdoyant d'arbres inmombrables étages ' au flanc d'un coteau.

— Oh ! — dit Marthe — nous aurons aussi une maison, n'est-ce pas, Jean, une petite maison dans la verdtire ? Des fleurs entoureront les fenêtres, et, quand nous serons tristes, nous écouterons rire les feuilles et les oiseaux. Je jouerai avec notre fllte, dans les allées.

— Vous êtes. Madame, celle qu'il faudrait rencontrer quand il est temps encore d'aimer, simplement pour ta joliesse et pour la douceur de Tamour et de l'aimée. J'envie votre mari, chère Madame. Vous êtes, j'en suis sûr, celle qui sait, de paroles câlines et de tendresse, panser la douleur et raviver Fespoir au cœur déçu. Vous avez la gentillesse des douces fées des contes d'autrefois, et vos yeux savent réjouir ceux qu'ils caressent.

Amèrement, le rhéteur disait la navrance des successives amours et des soudains exils, les

lendemaïas de passions où saignent le corps et Tâme délicieusement torturés, puis Tassagissement prosaïque et banal, le mariage bête. Et de tout ce qu'il disait se dégageait une sorte d accent de vérité d'une confession sincère à ces amis nouveaux pour lesquels il semblait éprouver une sympathie soudaine, exceptionnelle. Il disait ses projets, en réponse à des questions respectueuses de Jean.

— J'attends les vacances du Parlement — souriait-il, — pour achever une pièce en train depuis plusieurs années, mais quej'ai dû laisser souvent sur le chantier : Waïna, Elle comporte une partition de musique de scène, des chœurs. C'est un drame de passion, dont la musique devra refléter l'épanouissement, la floraison en fraichefcirs amoureuses et l'éclosion sublime, pour chanter ensuite les phrases de tristesse des chutes et finir sur un motif de nouvelle espérance, consolant et berceur. Je vous le coatarai. Je ne sais ce qui m'attire vers vous, cher ami, mais si vous le vouliez — et ses yeux consultaient les yeux de Marthe — pourquoi ne viendrie?-vous pas là-bas, avec nous ? Votre fillette s'en trouverait bien, et nous pourrions à loisir travailler ensemble. Voulez-vous écrire cette partition, vous qui avez pu si bien faire frissonner l'amour dans vos œuvres ?

Jean Dayel remerciait, — le brave garçon, —

se confondait eu expressions reconnaissantes. L'ami, qui avait fait la présentation du poète et du musicien, souriait par moments. Les cheveux fous et blonds de Mme Dayel, ses yeux divinement bleus, lui expliquaient assez l'entraînement subit de Técrivain, son offre de collaboration. Robert Entoc conclut : (mais à quelle collaboration pensait-il ?)

— C'est entendu, n'est-ce pas? nous en recauserons et nous irons là-bas, les deux familles.

La conversation dévia sur des drôleries observées au cours de la nuit, tandis que le Champagne moussait dans les coupes. Entoc, Dayel, Marthe et son amie se séparèrent dans la blancheur du matin printanier, éclairant déjà les rues; les premiers rayons traversaient le filet diapré des serpentins liés aux branches, comme fleuries soudains d'inextricables lianes colorées.

« — A bientôt ! n'est-ce pas ? et dans trois mois nous partons ensemble, » — dit Robert Entoc, installé seul dans un fiacre qui s'ébranlait lourdement; et Marthe comprit que la main du député épanouissait, — les doigts ouverts, — vers elle, un baiser qui sembla seulement au mari un dernier geste affectueux pour ses nouveaux amis.

Marthe et Jean, heureux et ingénument fiers de cette rencontre, rentrèrent, comme Taurore jetait au loin sur le fleuve la magie de ses couleurs dans Teau émeraudée, dont les rides semblaient de pourpre vive; l'horizon s'enflammait déjà et blanchissait le ciel, strié de nuances vives dans une brume violette qu'illuminait le soleil lointain encore, faisant des taches crues aux façades des maisons, et dorant les feuilles tremblantes, humides de perles irisées.

Marthe, très éveillée — en pénétrant dans la chambre à coucher, le sanctuaire fripon de leur amour — par sa promenade matinale, malgré la fatigue de la nuit, et dans une légère surexcitation de son aventure, ouvrit toute grande la fenêtre. La cathédrale resplendissait, et flam-

baient, dans l'aurore, les chatoiements des verrières grillées, les cloîtres et les galeries déchicpietés en somptueuses dentelles noires sur la clarté du ciel. Notre-Dame de Paris semblait rajeunie, riait de toutes ses gargouilles et des lumineuses splendeurs de ses vitraux — présage de joie.

Marthe et Dayel contemplaient le décor aimé où leur intimité, leur bonheur avait grandi.

Marthe, si frêle et si blonde, soupira :

— Oh ! habiter une maison à soi, dans les feuillages et dans les fleurs! Bébé jouerait toute la journée dans le jardin.

— C'est un rêve réalisable, ma chérie.

Puis Jean Dayel se félicita du bonheur que

Robert Entoc leur procurait en lui offrant une collaboration flatteuse et si profitable. C'était pour Tartiste un degré franchi vers la grande renommée, une récompense de ses efforts à la fois et une confirmation qui ranimaient sa confiance en lui-même, assuraient la maturité de talent où il espérait atteindre. Marthe, plus jolie encore et plus enfantine dans la blancheur de son déshabillé nocturne, des roseurs transparaissant sous la batiste mince, noua ses bras au cou de Jean, prise d'une fringale d'amour, tendant ses lèvres : ce fut, — après la nuit de bal, de souper, les frôlements de paroles d'amour, — ce fut, dans les bruits du matin et

réveil de la rive prochaine, une folle matinée de caresses, d'ivresse où se mêlaient la blondeur de Tamant et la blondeur de l'aimée, en des étreintes jamais lasses.

Après le déjeuner tardif, que leur petite fille, Marthe, la gosseline, avait égayé de maladresses rieuses, Dayel était sorti, annonçant à Marthe qu'il rentrerait tard. Tout le jour, il battit un coin inexploré de la campagne parisienne ; ce fut ce jour-là qu'il acquit la petite maison de Yerneuil : la Maison des roses.

Le soir, pendant le dîner, comme affectueusement Marthe l'interrogeait, câline et curieuse :

— Nous déménagerons le dernier jour d'avril, dit Jean. Marthe m'amie, j'ai trouvé la maison de ton rêve.

— Oh ! Jean.

— C'est à Verneuil, en face de Triel, avant Meulan et Mantes, assez loin de Paris pour y

oublier tout ce qui n'est pas nous, toi, Marthe.

— Mais, — dit-elle, — inquiète, et la mer ?... rinvitation de M. Entoc?... Votre collaboration?

— Cela n'empêchera rien, petite; au mois de juin, nous irons là-bas ; ce sera une distraction pour toi, un grand bien pour la santé des deux petites Marthe.

Ce fut un bonheur encore, leur installation à Verneuil. Dayel avait meublé gentiment les pièces de meubles clairs et gais, d'un modernisme simple, et ce ne fut pas une surprise pour Marthe, cette ingéniosité de Jean à lui prouver ainsi son affection toujours neuve, — qu'affirmaient ses efforts pour lui plaire, sans cesse renouvelés.

Dans les beaux paysages commença une phase nouvelle de leur amour, parmi les rires des fleurs de l'été renaissant et la joie de leur intimité plus resserrée, en cette relative solitude. — C'était leur maison à eux, où tout semblait les accueillir joyeusement, en un cadre d^araour exquis, dont contrastait le calme. avec les agitations du dernier hiver parisien.

Robert Entoc vint, plusieurs fois, les visiter, passer avec eux toute une journée. Il travail-

lait activement à son drame qu'il racontait avec son exubérance lyriqtie, en paroles chaudes, exaltées. Chaque visite, il renouvela son invitation pour la mer^ s'offrant à louer pour eux une villa voisine de la sienne, qu'ils trouveraient toute prête à les recevoir.

Marthe montrait une gfrande Joie : elle n'avait jamais vu la mer, — l'Océan, — ne s'était jamais éloignée de Paris que pour de courtes excursions, des promenades dans la banlieue.

Dayel mit ordre à ses affaires parisiennes.

Un mot de Robert Entoc leur annonça qu'on avait loué pour eux un chalet, — le chalet des Chèvrefeuilles, — tout près de sa villa à lui, sur la falaise, et non loin de l'église do Criquebœuf, silencieuse sous ses lierres.

Ils partirent, un matin. La petite Marlhe II®, joyeuse, pépiait dans les bras de sa mère, sautelait sur les banquettes du wagon. Et ce fut pour la jeune maman, et sa fillette, au sortir de la gare, l'éblouissement des vagues et des roches dans le couchant, le charme de la route entre les haies, les champs semés de rares villas, et les prairies au long des falaises bordées d'épines, dentelant le ciel et l'eau confondus à l'horizon, capricieusement, au gré des accidents delà route.

Robert Entoc retint à dîner chez lui Dayel et les deux Marthe ; comme le premier soir de leur connaissance, il fut étincelant, dépeignit en mots sonores des choses qu'il avait vues au cours de sa vie errante. Mme Entoc, une femme brave et bonne que le poète avait épousée en un de ces moments de lassitude où Ton rêve de calme, de se faire un coin de dévouement et d'amour, avait cordialement accueilli la jeune Mme Dayel, comblait le musicien de prévenances humbles. Elle avait été belle, mais se résignait à cette heure où ses cheveux grisonnaient, où la couperose envahissait ses pommettes jadis fraîches, au rôle subalterne de conjugale servante du poète, qu'elle continuait d'admirer, soumise et toujours aimante, malgré les fugues du maître, fréquentes et brusques.

Dans sa famille, au milieu de ses enfants et de ses amis, Robert Entoc, attentif à son rôle de père et d'hôte, se partageait entre son fils, sa fillette, et les Dayel. Il était semblable, avec sa tête aux cheveux drus et roux, ses yeux immenses et bleus, durs parfois, sa parole claironnante qui s'adoucissait en tendres inflexions, à un conquistador rassis, devenu familial sur le tard, qui se ferait paternel et doux, lassé d'aventures.

Courageusement, heureux d'avoir été choisi par le député-poète pour écrire la musique de son drame, passionné par cette œuvre qui devait être pour lui capitale, rehausserait sa renommée et le mettrait de pair avec les premiers compositeurs de l'époque, Dayel se mit à la besogne, enfiévré d'inspiration, et de crainte aussi, devant la tâche nouvelle abordée, peureux de n'atteindre point k la perfection que nécessitait l'œuvre. Aux heures de repos, il aimait flâner après le bain matinal, courir les routes, errer seul ou avec Marthe, sur les crêtes des falaises.

D'autres fois, • Entoc et lui partaient, dès l'aurore, pour des excursions ou des promenades en mer, sous la conduite de matelots amis du poète, car, pour sa légende et sa

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réclame, le jongleur de rimes s'était dès longtemps épris des errants de l'eau comme des gueux des villes et des routes. C'était, sur Teau, entre les deux artistes, des causeries où ils se passionnaient tous les deux; Tun et l'autre aimaient les rythmes larges, la mélodie chanteuse des rhétoriques et des musiques.

La Waïna — tel était le titre du drame — retraçait les angoisses d'un prince hindou arraché par la guerre sacrée à l'amour de la courtisane Waïna : lutte émouvante que livrait son devoir de noblesse et de patriotisme à sa passion faite de volupté et de mysticisme, où la prêtresse avait autant de part que la femme, auréolée d'amour et de prièfe, hiératique et sacerdotale amoureuse.

Pour rejoindre son amant royal, et pour se soustraire aux règles de sa caste qui lui interdisaient de garder une chasteté odieuse à la divinité, Waïna, à travers les pires dangers, sous des déguisements divers — tour à tour de mendiante, de psylle et de princesse — parcourait les provinces dévastées, rejoignait Shindra, son amant, et le guidait à la victoire qu'elle rendait certaine en usant de ses charmes pour livrer aux insurgés le chef de l'armée ennemie.

C'était enfin, au dernier acte, le triomphe de

Sindhra. Roî d'un peuple victorieux, il offrait à la courtisane de partager son trône, mais elle repoussait la couronne, refusait d'abdiquer sa puissance de prêtresse inspirée et sainte pour rhumaine royauté, pour elle une déchéance.

Waïna suppliait son amant de Fexiler parmi les prêtresses courtisanes, sacrifiant la majesté offerte à Tascendant de sa presque divinité de libératrice, et d'amante mystique, craintive aussi de Tavenir qui peut-être détacherait d'elle son amant. Ainsi, Shindra garderait d'elle un souvenir jamais atténué de regrets.

Pour cette histoire où se mêlaient la passion et l'héroïsme, le sacrifice sans cesse recherché pour un constant acheminement vers d'idéales joies, le musicien écrirait des mélodies voluptueuses et tendres, tristes et joyeuses, suivant les phases de l'œuvre. Jean Dayei était très séduit. L'exotisme du décor autorisait des hardiesses de rythmes et des recherches neuves ; il pourrait faire chanter tour à tour d'harmonieuses mélodies, développer des thèmes hardis et guerriers, faire vibrer ses auditeurs d'émotions sacrées, légendaires tour à tour et berceuses, passionnées ou consolatrices, coupées de musiques de danses originalement développées.

Chaque jour, à Theure où la chaleur tombait, où moins aveuglante se faisait la lumière, le musicien s'acharnait à sa tâche, enfiévré, à la recherche de Tâme d'une Waïna et d'un prince inouïs, débordant de lyrisme et de passion, de douleurs et de joies successives les acheminant au triomphe final dans la gloire duquel chan terait la douleur des caresses perdues.

Mme Dayel passait la plus grande partie de ses journées au bord de la mer, dont ne se lassait pas la petite Marthe. L'enfant était heureuse d'avoir des camarades, une petite amie de son âge, Isbel. Robert Entoc avait le goût des noms exotiques sonores — et le fils du poète s'appelait Sahib.

A côté de Mme Entoc, Mme Dayel s'installait sous la tente blanche rayée de bleu ; les deux femmes brodaient, travaillaient à de menus ouvrages, tandis que les enfants joyeux s'ébattaient sur le sable, cherchant des coquillages et des petits animaux qu'ils se montraient, poussant des cris de joie quand ils pensaient avoir fait une trouvaille précieuse.

Or, cette bonne Mme Entoc n'offrait pas à Mme Dayel de grandes ressources de

causerie. Les soins du ménage Tabsorbaient, les recommandations incessantes de son mari, ses manies de bourgeois — à la notoriété d'aventurier, mais très épris d'ordre chez lui, — exigeant impérieusement une ponctualité dans toutes les choses de son logis et de la part des personnes qui l'entouraient. Elle était uniquement préoccupée de ses enfants et du père, le plus encombrant et le plus choyé : tout se rapportait à ces soins pour cette brave femme restée du peuple et que, pour cela, le député des trimardeurs, des sans-le-sou, méprisait à présent qu'elle avait cessé d'être belle, qu'il tolérait comme une servante ancienne, qu'on rabroue et qui n'en est que plus fidèle, plus attachée au logis, plus dévouée.

Quand Marthe commençait d'être lasse de sa tranquillité, elle s'amusait à jouer avec sa fillette, la promenait sur la plage, ou le long des falaises, s'amusant des mots de l'enfant, de ses étonnements de toute petite fille devant les horizons immenses et les spectacles grandioses défilant à ses yeux de gavroche émerveillée.

Leur plus grand amusement à toutes deux — si blondes et si puériles, l'une et l'autre, — était, à l'heure du bain, de jouer ensemble, clapotant dans l'eau, Mme Dayel soutenant au-dessus de l'eau la tête de l'enfant qui gigo-

tait, éclaboussait sa mère en frappant Teau de ses deux mains, riant quand elle Pavait aspergée :

« Tu es jolie, maman, — disait-elle ensuite — tu as Tair d'une fée dans une pluie de perles. »

Day«l s'absorbait, de plus en plus, dans Tœuvre commencée. Il vivait en imagination dans le pays où se déroulait l'action de son drame, recherchant dans les livres les traces des mélodies guerrières et amoureuses des anciens Hindous. Il voulait s'imprégner de l'esprit mystique de ces peuples, et cherchait à se figurer l'ensoleillement de ces contrées pour le transposer en ses rythmes. Il se passionnait pour les splendeurs dont il devait colorer son récit musical, rêvait d'associer aux sonorités des vers de son ami, aux amoureuses paroles des héros et des héroïnes, les vibrations des instruments harmonieux pour charmer les auditeurs, pour élever leurs âmes jusqu'aux sublimes compréhensions du dévouement passionnel.

Il travaillait le matin, souvent levé de très bonne heure, pour n'interrompre sa besogne qu'au moment où sa Marthe aimée entrait dans le salon, le surprenait au piano, si absorbé qu'il n'entendait pas crier la serrure

de la porte, que le baiser de sa femme réveillait du rêve où le transportait Tinspiration.

Parfois c'était la petite fille qui, la première, le venait surprendre, sautait à son cou, rompant un accord de son geste brusque. Alors, ensemble, ils descendaient, souvent, jusqu'à la plage, où Dayel, par le bain, détendait ses nerfs surexcités.

Puis, jusqu*à l'heure du déjeuner, c'était, — Marthe II®, la fillette, rentrée, ou confiée à Mme Entoc — de longues promenades le long de la mer, miroir immense et glauque qu'éclaboussait renvoi des mouettes ou des hirondelles de mer, infatigables voyageuses, grises d'espace, d'azur et d'émeraude.

Ils aimaient, tous deux, s'enfuir loin de l'estacade où les baigneurs s'entassaient pour potiner entre eux et médire de tous et de toutes, s*en aller, à mesure que baissait la marée, causant en épousés d'hier, proches l'un de l'autre et toujours amoureux. Pareils à des gamins, ils se hasardaient à escalader les roches glissantes, grimpant aux falaises par des voies où, seuls, des enfants insoucieux, les pâtres et les chèvres, gourmandes de fleurs salées, osaient se risquer.

Et tous deux riaient de leurs successives maladresses, s'alanguissant quand l'étroitesse du chemin entre les roches les obligeait à

marcher en se serrant Tun contre l'autre, ou bien lorsque Dayel devait enlever Marthe, haletante contre sa poitrine, pour Taider à surmonter un obstacle.

D'autres fois, ils se perdaient dans les chemins bordés de haies d'épines, où mûrissaient, parmi de la verdure sombre, les baies rouges, où s'emmêlaient les églantiers fleuris, blancs et roses en longues traînes, laissant neiger leurs pétales dans les fossés aux côtés de la route ou sur le gazon des talus. Des passereaux pillaient les baies et les mûres de ronces, vite effrayés, s'envolant à grands cris, piaillant à l'approche d'un geai ou d'une pie.

C'était un grand bonheur pour Jean, ces promenades matinales précédant les repas égayés de lumière, dans la salle claire de leur villa, ou, chez Entoc, dans l'animation de la tablée, les discussions chaudes à propos de l'art ou des artistes, les mots des tout petits et leurs querelles vite apaisées par une remontrance du père.

Au retour, Marthe et Jean, sortant des bois ou des chemins creux, restaient éblouis devant Tétincelante mer émeraudée, à certains jours, ou bleue d'un bleu qui se confondait avec le ciel, — une apothéose d'azur où s'enlevaient en taches vives, la pourpre des voiles tannées, triangulaires, des bateaux-pêcheur^, semblables

a d'immenses oiseaux blancs ou rouges, rasant la mer et dont le corps se devinait à peine, entre les larges ailes déployées.

La lumière de midi inondait les falaises éven trées — eût-on dit, — s'éboulant davantage à chaque marée, les assaillant de chocs brutaux, leur arrachant des blocs de pierre. Us demeuraient muets devant la magnificence des spectacles offerts à leurs yeu^ éblouis des miroitements lumineux de Teau se brisant contre les roches en cascades d'écume. Ils conteipplaient les vagues rebondissant en gouttelettes, qu'iri-^ sait le soleil, les nuançant da toutes les couleurs du prisme ; Marthe et Jean aimaient voir Técume retomber en pluie de pierres précieuses sur les roches brunes, auxquelles les varechs glauques et les goémons faisaient dep chevelures ^ombres, encadrant les faces des monstres immobiles que le hasard et les intempéries — avec les siècles — sculptent dans le granit.

Derrière eux, s'étageaient les coteaux; à droite le bourg accroché à la falaise, avec ses maisons blanches et peu élevées, que dominaient un peu la mairie, construction quelconque, et l'église, de style gothique, au tournant d'une route. Par les rues, peu nombreuses, serrées entre la grande route et la mer, vaguaient de vieilles femmes en bonnet de coton blanc ou en bonnets empesés, à foud plat, dont

les ailes tombaient autour des figures ridées ; des hommes en blouse, menant leurs carrioles, s'arrêtaient aux portes pour offrir des légumes et des fruits aux habitants passagers de la saison. Des laitières campagnardes, vêtues de grands manteaux noirs bordés de velours élimé, ou de caracos de couleurs voyantes conduisaient des voiturettes chargées de pots d'étain, avec, dans un coin, enveloppées de feuilles vertes, quelques livres de beurre battu chaque matin, une corbeille pleine d'œufs. Un marin, en tricot épais de laine bleue, flânait sur la porte d'une maisonnette, heureux de sa paresse d'une journée. Plus loin, plus haut, les collines baignées de lumière resplendissaient d'or et de vert clair, où des feuilles brûlées de soleil mettaient des taches brunes ; des rayons filtraient entre les branches, faisaient flamber comme des plaques de métal en feu 1 ecorce des bouleaux, des trembles et des peupliers surgissant au bord des ruisselets, dont ils marquent le cours zigzaguant à travers la campagne. Puis des cultures s'alignent en damiers bruns, verts, rougeg et jaunes, où s'agitent des paysans minuscules — courbés vers la terre ou gesticulant auprès de leurs attelages, pareils, dans le lointain, à des jouets d'enfants.

« ... La vie — mumura Dayel, un jour où le spectacle lui paraissait plus magnifique encore

que les précédents — la vie des êtres et des choses qui sont des êtres aussi, sous la lumière vivifiante!... rendre tout cela avec des notes, le traduire avec la musique seule ?

— Du courage, Jean ! n'es-tu pas en bon chemin ? »

Comme, au retour, ils descendaient la rampe conduisant à la plage — qu'ils devaient traverser pour rentrer à la villa des Chèvrefeuilles, — ils remarquèrent, auprès de vieux canots retournés, des matelots causant en groupe. Un grand roux, mâchonnant le tuyau d'une courte pipe noire entre ses dents ébréchées, dit assez haut pour que Dayel et Marthe pussent l'entendre :

— M'est avis que m'sieu Entoc en v'ià un député comme il en faudrait un au pays... Il connaît la « mè », et on peut lui confier la barque. Il est fort et sait gouverner...

Et Marthe, si jolie et si blonde, pensa qu'en effet Entoc était fort. Il était beau comme un de ces gars qui affrontent les vagues et les colères grondantes du vent. Des paroles résonnaient en elle, souvenirs des prestigieux récits qu'il savait conter, et dont il se faisait volontiers le héros. Sans s'en rendre compte, elle admirait le député, avec un peu de crainte, de cette admiration qu'ont les faibles pour ceux qui les fascinent et les troublent.

Elle se souvenait toujours du frisson ressenti, le premier soir, au bal de TOpera, quand les yeux bleus du géant roux cherchaient à deviner ses traits sous son masque; — mais, rassurée, elle eut envie de rire en le revoyant, dans sa mémoire, promenant Isbel et Sahib, avec des attentions de père tendre, heureux et fier de se montrer, superbe, auprès de ces grâces enfantines.

Mme Dayel ne se rendait pas bien compte des sensations que lui causaient les yeux de Robert Entoc. Le poète la fascinait de ses paroles chaudes et descriptives ; elle ne pouvait s'empêcher de suivre chacune des attitudes qu'il prenait alors qu'il contait ses aventures, — parfois invraisemblables et imaginaires — ses prétentaines folles à travers le monde bohème, ses voyages et ses foucades.

Jl lui semblait une sorte de héros égaré dans le siècle, pareil à ces reîtres dont les hauts faits défrayèrent les chroniques du passé. De plus, sa célébrité politique et littéraire Tauréolait : il faisait éclore magnifiquement des fleurs rares et sensuelles — fleurs de rhétorique — dont elle respirait les parfums; et elle s'en grisait, sans s'apercevoir de son ivresse.

ON PRPND une; femme 165

Durant les veillées que Marthe et son mari passaient souvent à la villa du député-poète, la mignonne blonde écoutait Robert Entqc, — sans se lasser des mots retentissants de son discours éternel, des changements de sa physionomie cabotine, des gestes pittoresques dont il accompagnait ses belles phrases, colorées comme des verroteries.

Et Dayel ne s'apercevait pas de l'influence que subissait sa femme. U l'aimait plus encore peutêtre qu'autrefois, parce qu'il était de ceux qui s'attachent d'autant plus qu'ils ont mieux apprécié la douceur préférée, qui gravent en eux, plus profondes à mesure que s'écoulent les années, les sensations qui furent du bonheur dans le passé.

II n* aurait pas eu l'idée de 3'alarmer en son amour pour Marthe, confiant dans sa loyauté, certain qu'elle Tairaait, comme il l'adorait lui, sereinement, sans arrière-pensée, Dayel était tel d'ailleurs qu'il ne pouvait imaginer chez autrui le mal qu'il n'aurait pas conçu : il aimait se refléter dans ses affections, prêtait aux autres ses sentiments personnels. Ses amitiés et ses admirations, il se les forgeait d'après lui-même : il aimait che^ les autres les sentiments pareils aux siens, ou les conceptions qu'il sentait supérieures — et qu'il eût désirées siennes.

Souvent, lorsque Mme Entoc s'était retirée et que, depuis longtemps, les enfants dormaient dans leurs chambres, les deux amis restaient avec Marthe, brodant sous la lampe. Ils causaient, alors, sans se douter de l'heure. Dayel se plaisait à ces longues soirées, ne se fatiguait pas d'écouter son ami exposer ses théories, il se passionnait à l'écouter dépeindre les pays qu'il avait traversés, en son langage imagé, épris des tableaux grandioses et comme saoul de couleurs. Marthe se laissait aller au charme de ces causeries charmeuses, palpitait aux péripéties qu'elle écoutait conter comme une petite fille entend, attentive et émue, les phases des légendes héroïques où passent des chevaliers secourables ou méchants.

Dayel admirait Entoc à ce point, qu'auprès de lui, muet dès que parlait le poète, il paraissait éteint et terne, prosaïque après cette somptueuse éloquence dont il était tout impressionné. 11 se sentait pareil à un pinson aux côtés de ce rossignol orgueilleux qu'était le Jongleur de Rhétoriques — et il se faisait humble auprès de lui.

Peut-être aussi, dans l'accoutumance de son amour, s'occupait-il moins de sa femme, sans qu'il, crût négliger du reste Marthe, l'adorée, mais seulement parce que son pourchas cérébral, la perpétuelle obsession des rythmes, de Taffa-

bulation du poème à laquelle devait se lier la musique, étroitement, l'empêchait de causer sans cesse avec elle, de la choyer comme au temps de leur intimité exclusive.

Autrefois, ils vivaient uniquement Tun par l'autre et traversaient l'existence en gens qui visitent, explorent des pays où nul ne les connaît et dont aucun habitant ne les intéresse, séparé du total spectacle. — A présent, il y avait entre leurs âmes et leurs personnes d'autres êtres, mêlés à leur propre vie, et, à travers leurs pensées, passaient des pensées qui n'étaient pas uniquement les leurs, détruisant le duo exclusif de leur chanson intérieure.

Dans la fièvre d'amitié et d'admiration, de travail aussi dont Jean Dayel était possédé, il ne pouvait séparer Entoc, sa personnalité d'homme et de poète, de Penfantement de leur œuvre commune. Il parlait de son ami à toute heure, entretenait Marthe de leurs conversations, de ses mots, de sa simplicité, de toutes les qualités qu'il lui prêtait.

Oui, il était pris d'un grand orgueil en songeant que ce Triomphateur — poète, député, futur ministre de llnstruction publique, — le voulait associer àsa prochaine victoire. Iln'avait plus les mêmes doutes qu'autrefois, alors qu'il désespérait de sortir du rang que lui avait assigné l'opinion parisienne; il n'était plus.

enfin, le compositeur populaire, agitant les grelots au-dessus de la folie de la foule, il pourrait s'élever, d'un bond, aux cimes du grand art qu'il atteindrait, — il en était certain à présent, emporté par l'inspiration peut-être jusqu'au génie dont il se figurait, par moments, Hre possédé.

Pendant les soirées que présidait ainsi Robert Entoc, séduisant Marthe et son mari de son intarissable faconde, elle restait silencieuse et attentive, sans perdre un mot des discours du poète. Dayel disparaissait parfois de sa pensée; devant les yeux de la jeune femme, Entoc se dressait seul, magnifique et éloquent. C'était pour elle qu'il disait les péripéties inouïes des amours de sa première jeunesse avec une bohémienne, pour elle que ce lutteur — il en avait le ton bonimenteur et emphatique — contait avec des mots superbes, peignant ses angoisses passées et ses joies, les difficultés qu'il avait dû vaincre avant son élection par les mineurs de Carmaux. C'était pour elle surtout qu'avec une franchise dont elle lui savait gré, il rappelait des anecdotes tapageuses, les folies d'amour qu'il avait faites et qu'il aimait dire vaines et vides, devant Marthe, comme s'il avait redouté qu'elle en prît ombrage.

Dans le récit de ses anciennes passions, de

leurs déclins, il s'efforçait de montrer tout ridéal qu'il y avait inutilement cherché. Il disait le rêve, que, toute sa vie, i! avait poursuivi : la conception de s'unir avec une femme qui serait sa muse, en qui il pourrait incarner toute sa Beauté et qui, intelligente, saurait ne pas démentir cet idéal placé en elle :

« Le poète avait été — songeait Marthe — la dupe et la victime des illusions successives qu'il s'était forgées : il avait poursuivi, constamment, à travers ses pires toquades, une chimérique passion, sans pouvoir rencontrer chez les femmes qu'il avait aimées la beauté morale et physique en même temps, par lui si ardemment souhaitée. »> Elle se prenait à plaindre sincèrement cette âme éprise de tendresse, si exubérante et si meurtrie de déceptions d'autant plus amères que, plus souvent, elles s'étaient renouvelées . Elle en voulait à celles qui n'avaient pas su, tout de suite, comprendre la grandeur de cet homme et s'étaient refusées au rôle que leur assignait son génie. Elle admirait son œuvre de poète et de député démocrate, identifiait le jongleur de phrases avec ceux de ses héros qu'elle préférait.

Elle eût voulu le consoler des tristesses de son passé; aveuglée désormais, elle ne ressentait plus ce trouble, cette gêne que lui causaient sa présence et l'acuité de son regard.

aux premiers temps de leur amitié. Elle le jugeait doux et fort, comme ces athlètes, timides dès qu'ils ne foulent plus le sable de Tarène, prêts à protéger les faibles qu'ils méprisent un peu, avec une infinie pitié sans cesse prête à les secourir.

C'était un lutteur, un guerrier hautain, ce conquérant chevaleresque, toujours prêt à combattre haut les espoirs de justice qu'il rêvait ? Et elle aimait ses indignations devant les mesquines vilenies humaines, lui savait gré de connaître sa force, de ses vanteries même d'homme sûr de lui. Les faiblesses qu'il avouait franchement, ses bizarreries de caractère et d'allures paraissaient à Marthe des originalités louables : il ne pouvait être en tout semblable aux autres hommes, celui-là qui avait tant souffert de la vie, pour qui le triomphe était venu après qu'il avait dispersé, à tous les vents de l'esprit et du plaisir, le printemps deson âme.

Elle ne se rappelait plus certaines des fugues retentissantes commises depuis son mariage; l'abandon, le dénument, où deux fois, ce charlatan de rhétoriques avait laissé les siens —sa femme, dont la soumission humble, le rôle effacé restait dans l'ombre, Mme Entoc, cette dévouée admirable trouvant naturel son dévouement de toutes les heures.

Marthe ainsi, peu à peu, s'était créé une

image du poète conforme à Tidée que luimême, en suprême comédien, metteur en scène, voulait donner de son caractère. Elle pensait sans cesse à l'orateur, sans se rendre compte de sa préoccupation perpétuelle, de l'ascendant que Robert Entoc exerçait sur elle. A quel point elle était possédée par lui, la pauvrette ne s'en doutait pas, — toute sous le charme.

Ce soir-là, Marthe et son mari avaient dîné chez Robert Entoc, en famille. On avait été très gai. Les enfants avaient fait, dans la journée, une longue premenade; Isbel, la petite fille du poète, blonde aux yeux de diamant noir, papotait intarissablement sur leur excursion, avec des mots enfantins instinctivement descriptifs des choses qu'elle avait vues.

Disant son regret d'avoir été forcée de rentrer avant l'heure, à cause des nuages qui s'amoncelaient à l'horizon et menaçaient de fondre, elle questionnait, montrant par la fenêtre ouverte au-dessus de la mer d'autres nuées toutes proches :

— N'est-ce pas, père? Les nuages sont les voiles du ciel où est la pluie. Le vent les renverse, et c'est alors qu'elle tombe sur nous.

— Oui, répondait en riant le poète; — le vent les renverse quand les hommes ne sont pas sages, pour les punir.

1C3 LE coccot;

De très bonae heure, madame Entoc, après avoir surveillé le coucher des enfants, était revenue au salon et avait pris congé de ses hôtes. La brave femme était lasse et volontiers désertait une causerie qu'elle comprenait mal, dans laquelle l'intéressaient uniquement les parades de son mari. Elle sentait sa présence lourde à Robert Entoc souvent, préférait s'effacer, se retirer chez elle, dès la fin de sa besogne quotidienne, dès qu'était achevée la tâche de mère servante qu'elle s'était imposée, la seule où elle se sentît supérieure et dont elle ne s'humiliait point.

Naturellement, Dayel parlait de « leur » pièce, la Waïna, redisant des passages du drameet,de préférence, les verss^ passionnés de la prétressecourtisane, lorsqu'elle retrouve son amant; assis au piano, il tournait le dos à Marthe, qui, debout, dans l'encadrement de la fenêtre ouverte sur la mer grondante dans la nuit, découpait sa silhouette claire sur le ciel, sans astres ce soirlà; seules s'apercevaienten lignes ondulées, les vagues, aux crêtes blanches, déferlant l'une après Tautre et mouvantes eu. un roulement sourd qui décroissait, dans un éparpillement d'écume sur les galets, au pied de la falaise.

Entoc, assis au milieu de la pièce, se soulevait parfois pour reprendre des passages qu'il affectionnait plus que les autres, — quand

Dayel s'interrompait de chanter ou de dire, sur les mélopées qu'il avait écrites pour soutenir le lyrisme du dialogue poétique.

Il ne perdait pas de vue Marthe Dayel, la si jolie, si douce et si blonde, voyait l'admiration qu'il lui inspirait, et, — dans le dos du mari, qui, tout à son œuvre, passionnément, emporté par la joie et l'espérance d'avoir rendu les sentiments du poète, ne prenait plus garde à rien, isolé dans ses sensations d'artiste enfiévré, — lui faisait des signes tendres.

Lassés un peu, Entoc et Dayel s'étaient arrêtés. Le musicien exprimait, une fois de plus, sa reconnaissance au député célèbre, au dramaturge glorieux, pour le grand honneur qu'Entoc lui avait fait de lui confier la partition de ce chef-d'œuvre : La Waïna, Il ne tarissait pas en éloges sur la beauté du poème dont il était pénétré. Il déclamait des fragments et s'emportait dans leur éloge.

— Dites-nous des vers inédits, murmura Marthe.

— Oh ! j'ai bien peu travaillé depuis quelque temps. La fin de mon drame, avant tout, me préoccupe. Pourtant...

— Je le savais bien ! — s'exclama Dayel.

Entoc se tenait debout, une main appuyée à

la table placée au milieu du salon.

— Les proses d'un rythme indéfini, dit

Robert, — plutôt que poèmes au sens prosodique du mot, me hantent.

— Dites, répéta Marthe.

Il commença :

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