‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 10 sur 75 · LE POUVOIR PERSONNEL · texte numérisé non relu

LE POUVOIR PERSONNEL

tains cas, doubler très utilement les missions officielles. Est-ce que la chancellerie allemande n'envoyait pas à Paris, en iqoô, au moment de l'alerte de Tanger, des émissaires spéciaux, tels que le prince Henckel de Donnersmark et le docteur Rosen ? Le Donnersmark ou le Rosen de M. Caillaux s'appelait Fondera. Il ne parlait pas politique, mais trafic, chemins de fer, concessions, consortium. Rappelez-vous que, dans le même temps, on attribuait à M. Caillaux l'intention de frapper l'Allemagne à la bourse et de faire sauter sa banque et que beaucoup de braves gens applaudissaient avec enthousiasme à cette idée de génie. C'était pourtant la même conception que celle de M. Pondère, qui consistait à agir sur la politique par le moyen de l'argent. M. Caillaux voyait les choses avec ses habitudes de financier, d'administrateur de grandes sociétés cosmopolites. C'est le contraire qui eût été surprenant. Il n'a pas réussi, il est même tombé du pouvoir sous le poids des accusations les plus graves, ce qui n'empêche pas qu'il ait obtenu un quitus complet pour sa gestion. Il est sorti sain et sauf des débats où certains s'étaient figuré que la Chambre et le Sénat se transformeraient en cour de justice. Et ainsi, il est apparu que la responsabilité ministérielle était la plus pure illusion du monde. La responsabilité ministérielle, écrivait naguère M. Camille Pelletan (qui devrait pourtant avoir la conscience assez pesante), je l'ai toujours sentie bien légère et jamais elle ne m'a empêché de dormir. Comme

administrateur de nombreux crédits fonciers argentins ou égyptiens, M. Caillaux court des risques beaucoup pbis sérieux qu'il n'en a couru comme gérant de cette vaste raison sociale qui s'appelle la France...

Ce système d'irresponsabilité et d'impunité au profit des gouvernanls, il était bien, au fond, dans l'esprit des constituants de 1876. Ce qu'ils avaient voulu organiser, c'était le gouvernement collectif. Ce qu'ils avaient cru exclure à jamais, c'était le pouvoir personnel. On était tellement persuadé, à gauche comme à droite (et même, peut-être, surtout adroite), que le pouvoir personnel était l'auteur de nos désastres ! On s'appliquait donc, qu'on fût monarchiste ou républicain, à dépersonualiscr le plus possible le gouvernement. Il est bon de rappeler le mot si éloquent du duc d'Audifîret-Pasquier, qui parlait tout haut, dans les couloirs de Versailles, de ramener le roi « ficelé comme un saucisson » . Oh I certes, il eût semblé injuste de faire supporter des responsabilités à ce roi-là. Il ne paraissait pas plus équitable d'en accabler les agents de l'exécutif, sous un régime de contrôle parlementaire et de libre discussion.

Par malheur, l'expérience a révélé que tout pouvoir était nécessairement personnel et que l'homme chargé d'une fonction, quelque entouré de lisières qu'il puisse être, la personnalise immédiatement. Est-ce que, pour rester dans le domaine des affaires extérieures, M. Hanotaux, M. Delcassé n'ont pas eu leur politique bien à eux, à laquelle ils ont donné

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leur marque ? Est-ce que M. de Selves lui-même n'a pas signé son passage au quai d'Orsay, comme il avait signé son séjour à la préfecture de la Seine, de son paraphe de nonchalant et d'incapable i^ Le gouvernement anonyme et collectif ? Un mythe. Il faut bien, dans les affaires humaines, que l'homme apparaisse à un moment donné et s'impose avec sa nature et avec son tempérament.

On a voulu dépersonnaliser le pouvoir en France. On a tout simplement réussi à remettre le gouvernement aux mains de locataires qui aménagent la maison selon leur humeur et qui, une fois dehors, laissent les frais à la nation. L'exemple de M. Caillaux aura prouvé '— comme celui de M. Delcassé — qu'on peut être ministre, agir à sa guise, disposer dans le mystère de la signature et du territoire de la France, et puis, quand l'opération a mal tourné, s'en aller libre comme l'air, en laissant quarante millions d'hommes s'arranger comme ils le pourront... Carrière charmante, métier sans rival !

Voilà quatre ou cinq ans, il advint à Edouard VII, au plus beau moment de sa campagne diplomatique eu Europe, d'être accusé par certains Anglais, gardiens farouches des traditions constitutionnelles, de s'affranchir trop aisément du contrôle de ses ministres et du contrôle du Parlement. L'essentiel, pourtant, c'était que le roi réussit, qu'il fit les affaires de la nation. Et comme son propre intérêt et l'avenir de sa dynastie étaient en jeu, les Anglais pouvaient calculer que leur souverain serait encore le meilleur

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de leurs diplomales. L'incident n'eut d'ailleurs, aucune suite. L'opinion publique ne suivit pas les purs et laissa carte blanche au monarque. C'est ainsi qu'aux mains d'un des rois réputés les plus limités du monde, comme aux mains d'un président du Conseil sous notre République parlementaire, la nécessité a fait que le pouvoir, en dépit des Constitutions, est redevenu pouvoir personnel. N'en est-ce pas assez pour justifier le raisonnement des Français qui, comme nous, n'ayant d'abord connu la monarchie qu'à l'état de souvenir historique, ont pourtant conclu que, puisqu'il fallait que le gouvernement fût toujours aux mains d'une personne, il importait que celte personne offrît des garanties ? Et jugez si Edouard VII, fds de Victoria I"" et père de Georges V, en donnait moins ou davantage à ses sujets que ne nous en a apporté M. Joseph Caillaux...

20 mars 1912.

Après Agadir.

Nous avions eu primitivement le projet d'exposer à nos lecteurs la genèse de l'affaire marocaine, du coup d'Agadir jusqu'au traité du 4 novembre, au moyeu des divers ouvrages historiques, critiques et polémiques qui ont paru en môme temps sur ce sujet et dont le plus important est le Mystère d'Agadir, de M. André Tardieu. Mais l'alerte de l'été dernier est déjà loin. Les événements se précipitent de toutes parts avec le retour de la belle saison, et de nouvelles inquiétudes sont dans l'air. Il n'y a plus de loisir pour les études rétrospectives. On ne peut plus s'intéresser à hier que dans la mesure où hier aura préparé demain.

Prenez toutefois le livre de M. André Tardieu. Ouvrez-le aux pages capitales, celles où l'auteur montre, avec son grand talent d'exposition, comment, à toutes les dates difficiles, s'est nouée l'action diplomatique. Vous y verrez que ce n'est pas le hasard, ni la force des choses, ni même la supériorité de la partie adverse qui ont vaincu. C'est à Paris, au centre du gouvernement de la République, que l'on a eu tort constamment. Dans les t conclusions » très limpides qu'il a ajoutées à chacun des chapitres de son livre, M. André Tardieu relève avec une netteté impitoyable les échecs,

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les fautes commises, la faiblesse et l'inertie d'une diplomatie trop facilement « manœuvrée » par l'adversaire, comme le remarquait très bien notre confrère M. Raymond Recouly, durant les angoissants pourparlers de M. Cambon et de M. de Kiderlen à Berlin. Condense, isole, tire de l'épais lissu des événements, le relevé de comptes établi par M. André Tardieu est tout à fait accablant. Ce ne sont qu'évaluations des dommages subis et des résultais mils, venus soit du défaut de coordination des elTorts, soit du défaut de prévoyance, soit du défaut d' « estomac » dont fait preuve le régime en face de toutes les exigences étrangères. El il y a aussi, à l'intérieur, l'élément de division et de paralysie que M. André Tardieu n'omet pas, mais auquel il ne laisse qu'un nom, celui du socialisme, un visage, celui de M. Jaurès, comme si l'on ignorait que les responsabilités sont autrement divisées et partagées : nous avons, ])our noire compte, signalé plus d'une fois le rôle de M. Ribot dans l'affaire décisive de notre neutralité au Maroc, en 1908. Le livre de M. Tar- ' dieu aurait ainsi besoin d'un complément dans j lequel serait calculée la part qu'ont eue aux malheurs ' de notre diplomatie, non seulement les institutions démocratiques et parlementaires, mais encore l'esprit'J libéral, les dogmes de la République et de la Révolution.

Le cas est tout à fait net pour M. Jaurès, qui, de son banc de l'extrême gauche et de ce poste d'opposiition où il est relégué à son corps défendant, a pu ^

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