APRÈS AGADIR
se payer le luxe d'un idéalisme outraucier. Mais sa politique étrangère n'est pas neuve. Elle est même quelque chose de fort vétusté : elle remonte aux libéraux de 1818 et aux doctrinaires de i83o. M.Jaurès, qui sait les choses du passé, n'ignore certainement pas que s'il est « antirusse », il l'est à peine autant que l'était, voilà quatre-vingts ans, le duc de Broglie. Nous avons été surtout le témoin intéressé de l'embarras avec lequel les hommes les moins ignares du parti républicain écoutaient à la Chambre les adjurations de M. Jaurès. Les quatre vents de l'esprit de liberté soufflaient par sa bouche, éveillaient des souvenirs, faisaient naître une honte, troublaient, quoi qu'ils en eussent, ministres et majorité. On repoussait à mains levées les motions de M. Jaurès, favorables au droit des peuples, mais c'était avec remords. Et plus d'une fois ses suggestions obscurcirent la notion de l'intérêt français, alanguirent l'action de notre diplomatie. Ce n'était pas en vain qu'il avait parlé le langage libéral le plus traditiomiel et le plus pur, lorsqu'un Ribot se levait pour reprendre ses ordres du jour.
Toute une partie du livre de M. André Tardieu servira aussi à découvrir d'autres points faibles qui destinaient le régime à succomber dans ses entreprises de politique extérieure. Au sujet du Congo et du conflit d'argent franco-anglais sorti de l'affaire des concessions et qui nous a si naturellement coji duits au consortium franco-allemand et de là aux abandons congolais du 4 novembre 191 1, l'auteur
Ob AVANT ET APRES AGADIR
du Mystère d'Agadir signale les campagnes menées en Angleterre, sous le pavillon de la vertu et de la morale, contre l'administration de nos colonies de l'Afiique équatoriale. Le directeur de ces campagnes était M. Edmond-D. Morel, dont nous avons, les premiers dans la presse, dénoncé le récent ouvrage, Morocco in Diplomacy, comme l'expression de l'hostilité à toute entente et, à plus forte raison, à toute alliance avec la France, qui règne dans des milieux anglais qui ne sont nullement négligeables. Or, où ces milieux recrutent-ils leurs adhérents ? Chez les libéraux toujours et, chez les libéraux, p^irmi les plus exaltés, qui sont les puritains. 11 est naturel que ces puritains d'outre-Manche soient entrés sans peine en communication avec quelques-uns de nos groupes de protestants français. L'humanitarisme et le dreyfusisme ont fait le reste : en sorte que des campagnes qui devaient être finalement très préjudiciables à la France, parties d'Angleterre, ont été continuées dans notre pays. Et le Temps — le ProtesTemps — a dû blâmer le zèle de ses coreligionnaires et même parfois de certains de ses rédacteurs i\ entrés dans cette conjuration pour l'amour de l'humanité, ce qui les distingue de M. Edmond-D. Mord, puisqu'il est avéré que cet apôtre s'intéresse aux affaires et même, à l'occasion, touche — le pauvre homme ! — un chèque de cent mille francs, dont vingt-cinq souscrits par une fume de Liverpool précédemment indemnisée par la France, preuve que la morale et la vertu peuvent devenir un bon placement. W-4
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La mésaventure du T'émis, contraint de désavouer, sans pouvoir les nommer, l'esprit protestant et l'esprit dreyfusien, est instructive. Le Temps s'aperçoit qu'il ne peut soutenir à l'extérieur quelques principes de saine politique nationale sans se mettre en contradiction avec les éléments spirituels d'où il tire son crédit et sa puissance. De même, le gouvernement de la République est partagé entre la honte de renier ses principes et la crainte de tomber dans des fautes criantes. Ces contradictions et ces antinomies expliquent bien des faiblesses et bien des résultats fâcheux de notre politique extérieure.
C'est avec toutes ces causes d'embarras, consubstantielles à son régime, que la France doit faire face à l'une des situations les plus difficiles qui se soient présentées à elle depuis longtemps. Car il s'en faut de beaucoup que le problème international soit simple, et chaque jour qui s'écoule vient en compliquer les données.
Il est évident, d'abord, que la politique coloniale aux vastes appétits dont s'est chargée la République porte des conséquences impré^"ues. Les colonies, il a d'abord falh les conquérir, puis les administrer et les mettre en valeur, ce qui a coûté cher. Il a fallu ensuite songer à les défendre et à constituer une marine qui fût à peu près en rapport avec des possessions disséminées sur toute la face du globe. ,^0r, ce n'était pas fini. Nous nous apercevons aujourd'hui que les colonies comptent, au point de vue
de la politique extérieure, au moins autant qu'au point de vue économique et maritime. Il est devenu impossible de se dissimuler que l'extension de notre domaine africain et asiatique, en nous inli'oduisant dans tous les grands procès qui séparent les nations, a considérablement étendu notre front d'opératituis diplomatiques. Sans doute, nous sommes grande puissance en Extrême-Orient par l'Indo-Chine, en Afrique équatoriale par le Congo. Et c'est flatteur pour notre amour-propre national. Mais par là même, nos positions dans l'Orient proche sont alTaiblies, notre action dans l'Afrique du Nord se trouve énervée. Nous ne pouvons pour ainsi dire plus remuer, quelque part que ce soit, sans risquer de démolir le château de cartes de l'œuvre diplomatique et coloniale que la République a édifiée dans ces vingt et trente dernières années. Hier, il fallait couvrir les Vosges. Aujourd'hui, il faut en outre défendre à nous tout seuls la Méditerranée contre l'effort naval de la Triplice, et la tâche que nous laisse l'Angleterre n'est pas allégée par le succès des Italiens dans les Sporades. Nous sommes les alliés des Russes, mais nous n'avons pas les mêmes intérêts ni le même point de vue qu'eux à Constantinople. Nous avons contracté une entente avec l'Angleterre, mais les Anglais eux-mêmes reconnaissent que cette entente demeurera fort platonique à notre - 1 égard tant qu'ils n'auront pas une armée véritable; et l'impression générale est que si l'on voulait trans-i former l'entente en alliance, on risquerait de se
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heurter à de telles répugnances que l'entente ellemême pourrait bien y rester.
Tout cela proposerait une tâche IVnt lourde à un homme de génie placé dans de bonnes conditions pour manœuvrer. Mais nous n'avons ni l'homme de génie, ni les bonnes conditions. Tel est le résumé des réflexions moroses cpiinspirent, qu'ils le veuillent ou non, des livres comme celui de M. Tardieu sur le « coup » d'Agadir.
27 mai 191a.
L'orage qui monte.
On peut dire que personne, pas même au congrès socialisle de Chemnitz, ni au congrès pacifiste de Genève, ne doute plus que les rivalités européennes doivent en arriver à la solution par la violence. Rappelez-vous ce que disait, le mois dernier, M. Jules Désirée, député socialiste de Charleroi, dans une lettre retentissante au roi des Belges : (( Nous la sentons, chaque jour, approcher comme un fléau terrihle, la guerre entre nos voisins du Sud et de l'Est... » En Belgique, et en Suisse aussi, où l'on redoute avec raison, d'abord d'être pris entre l'arbre et l'écorce, ensuite d'être dévoré au cas d'un accroissement de la puissance germanique, les avertissements — et les appréhensions — ne tarissent plus depuis quelques mois. Les observateurs des pays neutres doivent être écoutés à l'égal de ces oiseaux dont le cri annonce la tempête.
Et l'on ne finirait pas si l'on voulait rappeler toutes les manifestations de crainte énergiqu«ment motivée auxquelles ne cessent de se livrer les hommes d'État et les publicistes les plus qualifiés de l'ancien monde. En Angleterre même, les libéraux-radicaux ont dû, quoique de mauvais gré, en venir à penser au conflit. Aussi « petits Français » par doctrine que leurs collègues d'outre-Manche sont « petits Anglais »