LE LITRE JAUNE
bon avait le dessus du fer. L'Allemand l'avouait : il ne pouvait plus faire le diplomate et le cœur lui manquait au moment d'en revenir à sa perpétuelle menace de guerre. Mais le lendemain (voir la pièce 691), M. de Kiderlcn s'était repris. Il s'était ou on l'avait de nouveau convaincu que « ces gens-là )) céderaient. Et ils cédèrent. Et ils ont même avoué que leur politique reposait sur le principe des concessions à l'adversaire. Il y a, sous le numéro 544 > une dépèche de M. de Selves à M. Georges Louis, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, qui est un monument du genre : (( Affirmez autour de vous que, malgré les surprises répétées que nous rencontrons dans notre négociation, nous avons la ferme résolution de faire preuve jusqu'au bout... » Vous vous attendez à l'expression d'une volonté héroïque ? Mais non. La ferme résolution de M. de Selves était « défaire preuve jusqu'au bout du plus large esprit de conciliation » .
C'est presque un mot de comédie. Dans un Livre jaune publié par le ministèie des Affaires étrangères, il est lumineux.
Le propre de cette dure affaire marocaine, c'est que le gouvernement de la République n'aura pas su y parler le langage d'une grande puissance. Un de ses plus hauts dignitaires en témoigne dans ce recueil officiel. Au mois d'août, un premier projet d'accord avec l'Allemagne, rédigé à Paris, avait été soumis à M. Paul Cambon, notre représentant à Londres. M. Paul Cambon répondit à son ministre par trois
pages d'une critique serrée, où se lisent ces lignes sans indulgence :
« Si Votre Excellence m'autorise à m'exprimer en toute liberté, le projet qu'EUc a bien voulu me communiquer et sa rédaction même demandent de nombreuses corrections... Un examen rapide des articles me permettra d'indiquer. le sens de mes citiques. Le préambule est un peu mince, et quand il annonce l'intention de poursuivre résolument une œuvre de pacification et de progrès, il emprunte au vocabulaire parlementaire une expression qui n'est pas de mise dans un instrument diplomatiqup. Lorsqu'une grande puissance déclare qu'elle a reconnu la nécessité de poursuivre une entreprise, elle n'a pas besoin de se livrer à des affirmations qui ne font qu'affaiblir la portée de ses déclarations. »
Cette leçon de style contient une leçon politique. La faiblesse du vocabulaire employé par M. de Selves et par M. Caillaux traliissait une faiblesse plus intime qui a conduit la France à abandonner en pleine paix un territoire qu'un peu de fermeté et de clairvoyance lui eût permis de garder.
21 novembre 1912.
Peuples exigeants.
S'il y avait un nom à donner à la période que traverse le monde, ce serait certainement celui de période des réalisations. Les peuples réalisent, ils prennent leurs bénéfices : ces termes de Bourse, ce vocabulaire de comptoir s'imposent lorsque l'on se rend compte des courants de notre siècle. Où ces courants mèneront-ils ?
Depuis quarante ans, depuis la victoire allemande, et principalement depuis une dizaine d'années, depuis que les prétentions de l'Allemagne à l'hégémonie européenne se sont alfirmécs, un gros effort financier et militaire a été demandé aux nations. Jamais et en aucun temps, l'impôt de l'or et surtout l'impôt du sang n'ont été aussi lourds. Le service militaire obligatoire et universel (qui eût paru à un contemporain de Louis XIV retour à la barbarie) a été accepté tantôt avec enthousiasme et avec joie, tantôt avec répugnance. Il est entré aujourd'hui dans les mœurs de presque tous les pays et regardé comme un tribut naturel. Toujours croissantes, les lourdes dépenses pour les armements sont votées d'acclamation, et les parlements les plus démocratiques regardent moins à la mise en chantier des Dreadnonghis qu'aux retraites ouvrières. Seulement, ce qui était inévitable est arrivé. On
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disait bien que la meilleure façon d'éviler la guerre, c'était de préparer des armées et des flottes formidables. Mais, peu à peu, une tentation est venue de tirer parti de tous ces beaux instruments de domination et de puissance. Un nouvel état d'esprit se forme en Europe : c'est un désir de se payer des sacrifices consentis, de ne pas atleiKlre que les jolis canons à tir rapide soient rouilles et hors d'emploi. Non pas qu'on ait plus grande envie que jadis de courir le hasard des batailles. Mais on se croit prêt, on se croit fort et l'on voudrait bien être récompensé, avec le moins de risques possible, de toute la peine qu'on s'est donnée. Les flottes, lés armées, c'est comme du capital qui reste improductif. Les peuples se lassent de cette stérilité, et ce sentiment est naturel. Il est aisé de constater qu'il est aujourd'hui très répandu.
Pourquoi l'Allemagne a-t-elle exigé une « com- . pensalion » à l'occupation du Maroc par la France? C'est au nom de sa puissance militaire, qui lui a donné le droit de se mêler de ce qui ne la regardait en rien. Il est beau, n'est-ce pas, pour un ministre d'avoir obtenu dune grande puissance comme la France labandon dun vaste territoire colonial en échange de la permission de conquérir une région difficile et grevée de lourdes hypothèques. C'est à quoi se résume le traité franco-allemand du 4 novembre, et quand on le considérera avec un peu de recul, on reconnaîtra qu'il a dans l'histoire, et surto\it dans notre histoire, un caractère tout à fait
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inouï. Eh bien ! l'Allemagne a fait la petite bouche devant le succès de M. de Kiderlen-\^ aechter. Elle n'a pas trouvé que deux cent soixante-quinze mille kilomètres carrés de Congo, découpés à la fantaisie de la Wilhelmstrasse, fussent suffisants. Elle a estimé qu'elle « valait » davantage. Elle a mesuré son appétit à l'appréciation de ses ressources et de ses moyens. Appréciation peut-être outrée "^ Toujours est-il qu'elle en a voulu à son gouvernement d être resté au-dessous de sa faim. En d'autres lieux et en d'autres temps, M. de Kiderlen-Wœchter eût passé pour un triomphateur. Il n'a reçu, dans l'Allemagne du xx" siècle, que des reproches et des avanies, et il a dû se défendre au Reichstag contre l'accusation de n'en avoir pas assez fait.
Avant de mourir, son collègue le comte d'.Ehrenthal aura goûté à peu près la même amertume. Le ministre cpii avait donné à l'empereur François- Joseph le premier succès d'un règne aussi long qu'infortuné, qui pouvait se flatter d'avoir, par un coup de maître, replacé l'Aulriche-Hongrie au rang des puissances de premier ordre, d'avoir opéré en ])1eine paix et sans coup férir l'annexion de deux vastes provinces, ce ministre a emporté l'hommage des connaisseurs ; il a obtenu la gratitude de son souverain, jusque-là moins gâté par la politique et par la diplomatie... Mais la Cour, mais l'armée, mais le peuple ."^ La Cour, l'armée et le peuple ne se sont pas émerveillés le moins du monde. La Bosnie et l'Herzégovine, que l'Autriche occupait
déjà depuis trente ans, quelle misère ! Est-ce que ce n'eût pas été l'enfance de l'art de bousculer cette chétive Serbie, et de pousser vers Salonique d'un côté, tandis que de l'autre, on eût massé quelques corps d'armée en face de la Vénétie et prié l'Italie de ne plus s'occuper de Trente et de Trieste si elle ne voulait pas qu'on lui reprît Venise à la première occasion ? Le « parti de la jeunesse » a trouvé que ce n'était pas la peine que l'Autriche- Hongrie se fût refait une armée, donné un embryon de marine, pour se contenter d'un résultat aussi modéré que celui dont s'enorgueillissait M. d'yEhrenthal. Et ce ministre a du, pendant les semaines qui ont précédé sa mort, combattre une cabale, disgracier des militaires. Mais bientôt le « parti de la jeunesse » sera le maître avec l'archiduc héritier François-Ferdinand. Et c'est alors qu'on réalisera ! Cependant, l'Italie réalise elle aussi. Elle réalise même en grand, et il semble qu'elle se soit attaquée à un morceau d'une digestion un peu pénible. On sait pourtant que M. Giolitti n'est pas l'homme des aventures extérieures, que c'est un administrateur avant tout. On dit aussi que le roi a longtemps hésité, pesé le pour et le contre avant de consentir à l'expédition de Tripoli. Mais le peuple italien n'était ni moins avide de récolter, ni moins pressant que les peuples des deux grands Etats de l'Europe centrale. Et il a reçu satisfaction, et son enthousiasme n'a pas faibli, bien que ses bataillons commencent à fondre dans ces déserts pour lesquels il a
PEUPLES EXIGEANTS OQ
orgueilleusement relevé le nom de l'antique Libye... Comment l'Italie n'évoquerait-elle pas les légions romaines quand l'Espagne retourne au testament d'Isabelle la Catholique !* Il n'y avait pas, voilà quatre ou cinq ans, plus d'une poignée d' « africanistes » dans toute la population espagnole. Quand M. Delcassé, avec sa générosité absurde, leur offrait la moitié du Maroc, Fez compris, les Espagnols n'étaient même pas tentés, laissaient échapper le morceau. Aujourd'hui, ils nous disputent les moindres bribes et ils tiennent brillamment leur partie dans le « Pourquoi pas nous ? » général et dans l'universel « à notre tour »...
La France aussi a ses africanistes et son « parti de la jeunesse ». Il y a aussi chez les Français, ou plutôt dans certaines classes et certains milieux de Français, une fringale de réalisations, un prurit de résultats. Seulement le succès ne nous vient pas comme il vient aux autres nations.
Nos droits historiques sur le Maroc sont incontestables. Notre position privilégiée ne fait de doute pour personne. Un diplomate allemand, le comte Bernstorff, ambassadeur d'Allemagne à \^ ashington, a confié aux lecteurs de l'Oa/Zoo/.' que jamais la chancellerie de Berlin n'avait douté que la France dût un jour occuper le Maroc. Nos africanistes français ont si bien manœuvré qu'ils ne nous ont donné qu'un Maroc incomplet, un Maroc hypothéqué, un Maroc entravé, selon l'expression de M. Hanotaux, un Maroc déjà payé très cher et qui exigera encore
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bien des sacrifices, tandis que, plus habiles et plus forts, nous eussions pu l'avoir pour rien.
Il ne suffit donc pas de vouloir des « résultats » pour les obtenir ?
Ainsi, le peuple français en prenant, connrae tous les peuples contemporains, le goût des réalisations et le goût du succès, s'aperçoit que nos réalisations ne se soldent pas en bénéfices et qu'en somme, malgré de magnifiques promesses, rien « ne succède » chez nous, tandis que, comme disait Bossuet, « tout succède » chez les autres. Et comme nous ne sommes pas un sot peuple et que chacun de nous peut com[)ter tous nos échecs sur ses doigts et les repérer sur la carte (Agadir, Cagliari, Cap de l'Eau et autres lieux), on commence à se dire qu'il n'est pas possible que ce soit une simple affaire de chance.
Nous sommes devenus, par excellence, le peuple dont les entreprises extérieures, alliances, amitiés, extensions, influences, ne réussissent pas. Les Français ont pourtant comme les autres envie de réussir. Il serait étonnant qu'ils cherchassent bien longtemps la cause de tous leurs déboires, car un enfant de cinq ans la IrouAcrait.
aG fé\ rier 1913.
Temps difficiles.
La République a connu beaucoup de crises ministérielles. C'est même ce qui compose le plus clair de son histoire, et l'on ne compte plus, pour autant dire, les ministres qu'elle a usés. Cependant, il y a plusieurs différences, et notables, entre autrefois et aujourd'hui, entre les effondrements de ministères sous Grévy et sous Carnot et les mêmes effondrements sous M. Loubet et sous M. Fallières.
La première et la principale de ces différences est que, jadis, les Goblet et lesTirard succombaient obscurément à de misérables intrigues parlementaires, à des attaques venues du dedans, à des espèces d'hémorragies internes, tandis qu'aujourd'hui ce n'est plus de la maison, c'est du dehors que viennent les causes de chute. C'est l'étranger, c'est l'action, la volonté, l'influence de l'étranger (ou, ce qui revient au même, l'impossibilité poiu- les gouvernements républicains de résoudre les problèmes extérieurs d'où dépendent la sécurité et la vie de la
nation française) qui provoquent, depuis quelques années, les démissions de ministres et la vacance du pouvoir. Voilà une chose nouvelle qui est aussi une chose grave. Elle montre que nous sommes arrivés à cette période du mal républicain que la Pologne a connue avant nous, où l'étranger commence à sentir que le fruit est mûr et qu'il est temps de donner un coup de pouce aux discordes civiles et aux discussions personnelles qui sont le lot de tout pays soumis au régime de l'élection. La chute retentissante et lamentable de M. Delcassé en i9o5, celle de M. de Selves et de M. Caillaux en 191 2, sans compter, peut-être, le départ de M. Pichon (sur les affaires embrouillées de a consortium » qui ont engendré le (( coup » d'Agadir), ont procédé de la même cause et du même principe, cause et principe qui ont leur résidence à Berlin.
A ce point de vue, d'ailleurs, le régime républicain s'est bletti et s'est faisandé lui-même par l'ambition qui lui est venue de conclure rapidement et par les grands moyens l'affaire marocaine. A défaut d'une prise de possession hardie du Maroc (ce qui est au fond, en matière d'acquisition coloniale, la vraie méthode, celle du fait acquis, après quoi on s'explique sans grand risque), à défaut d'une politique franche et nette, en face de ce Maroc qu'on ne pouvait, sans folie et sans criminelle lâcheté, abandonner à d'autres, la République a voulu faire