‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 15 sur 75 · TEMPS DIFFICILES · texte numérisé non relu

TEMPS DIFFICILES

Chambre, oui, au Sénat, les réactionnaires hist07 riques sont rares, et chacun s'y affuble, de la manière la plus voyante qu'il peut, d'une étiquette radicale, tandis que surviennent, à chaque élection, de nouvelles recrues de gauche, que les droites s'effritent et que leurs bancs dégarnis sont occupés par des socialistes. Cette Chambre, ce Sénat sont pourtant d'un répubhcanisme bien inférieur à celui des Parlements d'il y a vingt-cinq ans : un vieux connaisseur, un clairvoyant fanatique comme M. Camille Pelletan ne s'y tromj)e pas.

Ce n'est pas qu'il faille compter sur ces députés ni sur ces sénateurs pour quelque besogne nationale, iitile et propre. Ils se contentent de se traîner dans la vieille ornière républicaine. Ils s'y traîneront toujours. Mais ils s'y traînent sans conviction. Le temps, la vieillesse, la mort, et souvent même aussi la lassitude du corps électoral ont fait disparaître tout doucement les républicains à l'ancienne mode, les républicains à principes qui, pour être souvent (( modérés o, n'étaient pas les moins inflexibles. Ils avaient lutté pour la République. Ils avaient cru en elle. Ils l'aimaient, et, pour elle, ils étaient prêts à tous les sacrifices. Cette race d'hommes est éteinte. Elle était le sel du régime.

Une autre génération est venue qui n'est aucunement disposée aux sacrifices. Elle a perdu la foi. Elle ne sait plus ce que c'est que l'idéal républicain.

AfiADlB 6

Ob LA iHA\(.L Ll .-!::> ALLIANCt^

Toute à ses inléièls particuliers, aucun intérêt supé^ rieur ne la pousse ou ne la rassemble : c'est pour-]^ quoi elle est indocile et ingouvernable. Ne valant paa mieux pour le pays que leurs aînés, ces nouveai sont bien pires, en ce sens que leur particularisml elîrcnc et leur indiscipline — dont on a eu de belles preuves depuis deux ans — ont fini par rendre impossible le gouvernement parlementaire, lequel, dans les meilleures conditions de fonctionnement, n'est déjà pas bien fameux.

A défaut d'autre chose, une conviction républicaine ardente et sincère — comme au comité de Salut public — pouvait devenir, dans les circonslances de péril et de crise, un ressort de secours. Ce ressort est brisé aujourd'hui. Nous le voyons assez à lous ces effondrements d'iiommes, de partis et de l)rogrammes. Ce sont des « temps difficiles », comme soupirait hier un vieil organe républicain.

12 janvier 191a.

De l inquiétude aux alarmes.

Voici des choses qui se raconlent. Comme ou demandait, ces jours-ci, à M. Poiricaré s'il fallail redouter un conflit européen, le ministre des Affaires étrangères se contenta de lever les yeux au ciel avec éloquence. Comme on demandait, un instant plus tard, à M. Millerand, si l'armée était prête, le ministre de la guerre, d'un geste mystérieux, éleva les deux bras bien plus haut que sa tète. Moins réservé, le ministre des finances, qui passait par là, ouvrit la bouche : « Il y a présentement, déclara M.Klotz avec une rigueui* mathématique, une chance sur cinq pour que nous ayons la guerre. Quant à moi, je suis prêt. J'ai x... millions à dépenser par jour. »

Cela dit, nos lecteurs nous rendront celte justice que nous n'avons jamais cherché à grossir ni à dramatiser les événements, encore moins à en tirer de parti pris des pronostics alarmants. Rien ne serait plus facile que de tisser des contes de nourrice avec la politique étrangère et que d'y transposer Barbe- Bleue. Faire trembler le public le vendredi et le rassurer le dimanche, ce serait l'enfance de l'art et. au fond, ces émotions alternées ne déplaisent pas. Ce sera tant pis pour les amateurs. Nous préférons laisser parler les faits.

Seulement, il y a des heures où les faits parlent si confusément que les oreilles les plus exercées s'efforcenl en vain de comprendre cpielque chose à leur lumulle. 11 est certain que nous sommes arrivés à l'une de ces heures-là.

]\ attendez pas que je vous explique la situation, car ce qu'elle a d'inquiétant, c'est justement qu'elle est inexplicahle. Si des rumeurs ont répandu l'alaime, ces jours derniers, c'est parce qu'il est difficile de voir clair à ce qui se passe en Europe. Ce rappel de l'ambassadeur de Russie à Constantinople n'avait l'air de rien ? Détrompez-vous. C'est un événement qui a déjà fait couler beaucoup d'encre et qui a certainement une grosse importance, qui annonce peutêtre de nouvelles tendances européennes de notjc allié russe... Voilà le roi d'Angleterre qui annonc;' qu'il ne sortira plus de son île et qu'il n'ira pas faire en Europe les visites annoncées pour le printemps. InconleslablemeUi,, c'estlàun mauvais son de cloche, redoublé par la grève des mineurs et par le discours de M. Winston Churchill sur les armements, discours qui marque l'échec du rapprochement anglo-allemand et la reprise de la rivalité et de la concurrence des deux marines.

Sans doute, Guillaume II est venu dîner chez M. Cambon. Mais son empire est en état de crise, ses ministres s'en vont l'un après l'autre, et une Allemagne qui se dérange ne dit rien de bon à personne. Et puis, il y a ces négociations de Madrid qui ne marchentpas du tout, en sorlequ'une brouille

DE LnQllÉTLDE AUX ALARMES 6f>.

est nienaraiile entre la France et l'Espagne, et peu de choses peuvent être plus regrettables, en un moment où l'état de l'Europe est si incertain. Ce ne serait pas une des moindres fautes de la République que d'être arrivée à relever ces Pyrénées que Louis XIV pouvait à bon droit se vanter d'avoir abolies... Enfin, il y a cette guerre italo-turque, qui faisait l'effet d'une expédition coloniale tout à fait courante, dune simple formalité, à laquelle trop de personnes, en France, et surtout de journaux avaient eu la naïveté d'applaudir d'abord et qui est tout doucement devenue un poisoii pour l'Europe entière.

Tel est l'état de choses que révèle une analyse très rapide et très grossière. Il n'est pas satisfaisant. Et ce qu'il y a de plus triste peut-être, c'est de constater combien le gouvernement de la République joue de malheur avec ses alliés.

N'était-ce pas, au moins sur le papier, une combinaison tout à fait satisfaisante que la Triple Entente anglo-franco-russe, contrepoids de la Triplice.^ On aura rarement vu quelque chose de mieux imaginé ni même de plus brillamment réussi, en dépit de tous les obstacles. Ce n'était pas une affaire commode que de réconcilier l'Angleterre avec la France, au lendemain de Fachoda. Edouard VII et les conservateurs anglais y réussirent cependant et liquidèrent sans trop de douleur pour nous, et à leur pins grand profit à eu\, tous les vieux litiges coloniaux. C'était peut-être quelque chose de plus dif-

ficile encore que d'atteler eùsemble a l'ours » et la (( haleine », non seulement après l'affaire de Hull, qui avait failli amener une guerre anglo-russe, mais étant donné que les libéraux étaient revenus au pouvoir. Car on ne se doute pas assez en France de ce que c'est qu'un radical anglais : un Pressensé ou un Frédéric Passy nous en donnent à peine l'idée. Les radicaux de l'île ont eu, à accepter l'alliance avec la sainte Russie, une peine beaucoup plus grande que nos propres radicaux français. Il en est qui n'ont |ias encore admis que la libre Angleterre se soit compromise avec l'autocratie russe, et, récemmejit, il y eut de nombreux refus, lorsque les parlementaires anglais furent invités à Pétersbourg.

La Triple Entente, constituée en dépit de ces difficultés, était digne d'un meilleur sort que celui qu'elle a connu jusqu'ici. Car ce qui est trop cer- .'^ tain, ce qui est avéré, c'est qu'elle a toujours man- • » que de cohésion et d'intimité, que les ambassadeurs des trois puissances unies n'ont jamais travaillé d'accord, ni en Orient ni ailleurs, et que, continuellement, Londres a tiré à hue, Pétersbourg à dia, sans que Paris, qui était tout désigné pour faire le trait d'union, se soit en aucun cas distingué par autre fchose qu'une indécision mortelle. Et que voyonsnous en ce moment ?

C'est que l'Angleterre, entre les mains des libéraux, connaît des vicissitudes inouïes : avec la grève des mineurs, succédant à celle des chemins de fer et à celle des dockers, c'est la troisième fois en peu

Page 1