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rées entre les nations d'Europe. C'était tout à fait ' (i ancien régime », c'était une vraie résurrection, ce groupement d'un certain nombre de puissances en face d'un certain nombre d'autres. Cela rappelait de très près, par exemple, la célèbre coalition austro-fraîico-russe réalisée un instant par Kaunilz conire la Prusse et le grand Frédéric. Tous les maîtres de la grande polilicpie européenne du xvu" et du xviii'' siècle eussent recoimu un disciple au plan formé par Edouard VII. Comment se fait-il donc, qu'au \u et au su de tout le monde, l'union si désirable, si naturelle et si raisonnable de l'Angleterre, de la France et de la Russie ait élé si peu féconde, ait produit si peu de résultats, ait même été si souvent mise en éclicc par le groupe ad verse ?
Il y a un mot historique qui aide à trouver la solution de l'énigme. Après i83o, le gouvernement français s'était, comme aujourd'hui, mis d'accord avec l'Angleterre. Le prince de Metternich, contre qui cette alliance était dirigée, ne s'en émouvait guère. « L'alliance entre les deux administrations libérales, disait-il, c'est une dérision. » L'empereur Guillaume II et son chancelier pourraient répéter aujourd'hui le même propos. Sans doute, l'alliance du ministère radical anglais et de la République française les contrarie. Elle est une pierre dans leurs bottes. Ils aimeraient mieux qu'elle n'existât pas. Mais au fond ils sont assez tranquilles parce qu'une alliance entre « deux administrations libérales »,
comme disait Metternich avec mépris, ne peut pas conduire les contractants bien loin. Il en irait différemment s'il y avait un bon gouvernement en Angleterre et, tout simplement, un gouvernement en France.
Les radicaux anglais, comme nos radicaux à nous, ont bien trop de choses à faire à l'intérieur pour être entreprenants au dehors. Les radicaux anglais sont occupés, depuis plusieurs années, à démolir la constitution anglaise, à faire de la démocratie et de la politique religieuse : ce soin laisse peu de loisirs pour l'action diplomatique. Il laisse peu d'énergie aussi : les grèves répétées de ces derniers mois n'ont pas été très propices à une intervention vigoureuse de l'Angleterre dans les affaires européennes. Le ministère anglais, à ce point de vue-là, est logé à peu près à la même enseigne que le nôtre. Leur association, à beaucoup d'égards, ressemble à celle de l'aveugle cl du paralytique.
Qui mieux est, il s'agit d'un paralytique qui n'aime guère l'aveugle : et c'est nous qui faisons l'aveugle, soit dit sans exagération.
Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que les libéraux anglais détestent la France et que leurs sym- |)athies vont à l'Allemagne. Pourquoi ? Ce serait long et peut-être difficile à expliquer, mais c'est ainsi. Qu'il vienne d'une rancune puritaine contre la ■ France catholique, ou d'une vieille habitude d'esprit, d'une tradition remontant à Palmerston, le parti pris des Avhigs contre la France est plus fort
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que tout, plus fort que la raison, plus fort que l'intérêt. Rappelons nos souvenirs. Qui donc a laissé écraser la France en 1870 ? Qui a organisé la Ligue des Neutres et agi de telle sorte que l'Europe devînt « introuvable » quand Thiers se mit à la recherche d'alliés possibles ? Qui a permis à l'unité allemande de s'achever et à l'Empire allemand de se construire ? C'est Gladstone, c'est le plus grand et le plus illustre des libéraux anglais. La faute qu'il a commise, d'accord avec son parti, en 1870, l'Angleterre l'expie d'ailleurs aujourd'hui ^. Le puissant Empire allemand la gêne et l'inquiète à son tour au moins autant que nous. Si le ministère Asquith doit surveiller les progrès de la marine allemande, c'est Gladstone qui lui vaut cette tâche. Et pourtant le préjugé des radicaux anglais contre la France ne cède pas. Nous l'avons vu ces jours-ci encore : plus un journal de là-bas était avancé en fait de libéralisme et plus son opposition à la transformation de l'entente en alliance était aigre, violente et même outrageante pour nous.
Lorsqu'en 1875, l'Angleterre fit savoir, — après l'empereur de Russie, toutefois, — qu'elle ne tolérerait pas, elle non plus, une nouvelle agression de
I. Aussitôt après le traité de Francfort, l'élite anglaise comprit l'étendue de Terreur qui était imputable au cabinet libéral. Un diplomate français, M. Gavard, occupant son poste à Londres en mars 1871, notait dès son arrivée : « L'inquiétude est
'' ''xtrême ici. Le public anglais comprend, comme nous, que I I st une guerre perpétuelle qui commence. » (Un diplomate à
l Londres, par Charles Gavard, jJ. 6.)
8o LA FRANCE ET SES ALLIANCES
]a Prusso contre la France, c'étaient des conservateurs qui étaienl au ministère. C'étaient eux encore (|ui avaient le pouvoir loisqu'en 190^, le roi lùlouard VII réussit à rendre publique et légitime la réconciliation de son pays avec le nôtre. L'entente u cordiale » fut pour ainsi dire le testament duparli lory. Nous ne devons pas être surpris que lë parli ■wlilg soit un mauvais exécuteur testamentaire. Mais liroiiie n'est-ellc ])as trop forte que, souffrant du pailcniciilarisme chez elle, la France ait encore à soulTrir du régime des partis tel qu'il fonctionne chez les autres? Car si l'accord avec l'Angleterre, si utile aux deux pays dans les conjonctures présentes, ne hal (pie d'une aile, ou même se dissout, la faute en est au libéralisme anglais el à la conslilution parlementaire anglaise.
3 juin igia.
Les occasions perdues .
Ainsi c'est la France qui assume la tâche de mettre les Balkans d'accord. C'est une tâche considérable, une tâche de géant. Encore le Samson d'Alfred de Vigny n'avait-il à ses côtés qu'une Dalila dont il put dire : « Toujours ce compagnon dont le cœur n'est pas sûr. » Est-ce que la France, au lieu d'une Dalila, n'en aurait pas deux .■*..,
Nos lecteurs peuvent être témoins que nous n'avons jamais fait opposition ni à l'alliance avec la Russie, ni à l'entente avec l'Angleterre. Nous laissons à des nigauds solennels ou à d'anciens ministres aigris par l'insuccès le soin ridicule de jouer au gouvernement et de dicter des combinaisons à la République. Nous pensons que le système anglo -franco-russe était parfaitement indiqué par les circonstances. Encore fallait-il qu'il fût conçu et voulu par une intelligence humaine. Bien des choses paraissent toutes naturelles et même commandées par les événements, auxquelles il a fallu une raison pour s'animer sous peine de rester éternellement à l'état de simples possibles. C'est dans la pensée d'Edouard VII que la Triple Entente a commencé d'exister. C'est ce roi qui a été l'habile accoucheur de cet enfant à trois tètes. Si l'initiative était venue de Paris, si nous avions eu à Paris le chef qui était à Londres, la
Sa LA i"ha>cl; et sts alliances
Triple Entente eût été meilleure et plus profitable pour nous. Elle nous eût permis, par exemple, de ne pas perdre un tiers du Congo. Elle n'eût pas été tarée à son origine par le marché de dupe du Maroc : car Edouard VII avait saisi celte occasion de nous céder ses droits, d'ailleurs imaginaires, sur le Maroc, en échange de solides réalités en Egypte et à Terre- Neuve.
Gouvernée, la France eût pris la direction de la Triple Enlenle, ne l'eût pas laissée cahoter entre la méfiance anglaise et l'intérêt russe. La République n'est pas seulement absente de l'Europe, comme on l'a dit avec tant de raison au moment du congrès de Berlin. Elle est encore absente de ses alliances. A la France devait naturellement revenir la présidence du système anglo-franco-russe. Unir l'Angleterre et la Russie, ces deux grandes rivales séparées au moins autant par l'aversion réciproque de leurs tempéraments que par leurs ambitions et leur concurrence, c'était aussi délicat que de marier le grand Turc et la République de Venise. Il a fallu de part et d'autre vaincre un grand nombre de préjugés, imposer silence à des passions véhémentes pour arriver à conclure ce mariage de raison. Mais, dans la vie quotidienne, l'intervention de la France eût été bienfaisante pour assurer la paix du ménage, pour permettre à la raison sociale russe, anglaise et française d'engager de bonnes affaires et de réaliser des bénéfices. Cette intervention ne s'est pas produite. La France n'a pas tenu son rôle, >ie nous étonnons
LES OCCASIONS PIÎRDLES 83'
pas que la Triple Entente n'ait pas produit des résultats brillants.
Sans doute, la Russie est lointaine, et fuyante aussi. Le colosse est capricieux et il a de vastes })arlies obscures. Ses associés gagneraient à le bien connaître et nos pauvres hommes d'Etat l'ignorent. Où auraientils pris, s'il vous plaît, le loisir, et trouvé l'occasion de l'étudier i* Ce n'est pas dans ces barreaux des provinces ou de Paris d'où ils sortent presque tous. La Russie inconnue a été laissée à elle-même. La tutelle de la raison occidentale lui a manqué, et elle a roulé chaque jour ])lus avant vers l'Asie, vers le précipice de Moukden, sur les glissoires que Rismarck lui avait artistement préparées.
Quant à l'Angleterre, c'est entendu, elle est ombrageuse. Son individualisme est féroce, et naguère encore elle se vantait a\ec orgueil de son « splendide isolement ». Il eût été malaisé, reconnaissons-le, de prendre de l'ascendant sur elle. Mais ce n'en eût été que plus nécessaire. L'Angleterre garde vis-à-vis de ses alliés un quant-à-soi peut être imprudent. Ses absurdes libéraux, son funeste Gladstone de 1870, qui laissèrent se former un redoutable empire allemand pour la satisfaction de voir la France battue, ont aujourd'hui des successeurs dignes d'eux qui pratiquent leurs alliances en gagne-petit. Ils nous chicanent sur Tanger. Avec les Russes, ils ne mettent aucune largeur d'esprit à régler la question persane ou le problème des Détroits. Il serait, en ce moment, d'un excellent exemple que la Russie et
l'Angleterre en finissent loyalement avec ces difficultés. Comment croire qu'elles puissent s'entendre sur Constantinople quand elles ne se mettent pas d'accord sur Téhéran? C'est ici que l'arbitrage delà France serait d'un secours efficace. Mais la Frauce est exclue avec un soin particulier des entretiens anglo-russes. Le gouvernement de la République n'a pas pu être médiateur parce que l'esprit de direction lui fait défaut. Ses alliances seraient bonnes et fécondes s'il en prenait la tête. Mais pour ce rôle, il lui manque le don de l'autorité.
Ainsi languit la Triple Entente. Dans la partie qui se joue à l'heure présente en Orient, elle ne paraît ni plus vigoureuse, ni plus unie que dans la préface aux événements de 1 9 1 2 qui fut écrite en 1 908. Alors, on s'en souvient. l'Angleterre en resta pour sa courte honte avec son projet de conférence repoussé de haut à Berlin. La Russie dut renoncer, devant un véritable ultimatum, à soutenir contre l'Autriche la cause de ses clients slaves des Balkans. L'Angleterre et la Russie avaient été battues l'une après l'autre comme de simples Curiaces. Sont-elles mieux assemblées aujourd'hui, mieux prêtes à soutenir la lutte ? Mais à leurs dissentiments mal apaisés, à leurs méfiances réciproques, à leur incapacité d'oublier leur vieille rivalité en Orient, l'Angleterre et la Russie joignent deux causes de faiblesses, deux causes jumelles : l'Angleterre a ses radicaux socialistes ; la Russie, sa Constitution.
Déjà, lorsque la grande crise orientale et euro^