‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 19 sur 75 · LES OCCASIONS PERDUES · texte numérisé non relu

LES OCCASIONS PERDUES

péenne de 1878 s'était ouverte, Bismarck avait fait son jeu et amorcé tout l'avenir de l'Allemagne en Orient, à la faveur de la rivalité anglo- russe. Comme un diplomate français disait alors assez naïvement que cette malheureuse question d'Orient ne finirait jamais, un diplomate allemand répondit d'un ton énigmatique : « Elle ne fait que commencer. » Et c'était vrai : elle ne faisait que de commencer pour l'Allemagne. Le chancelier du nouvel Empire prenait au Congrès de Berlin le ton arbitral, distribuait à chacun son rang, et, comme dans rHuitre et les Plaideurs, gardait le meilleur pour lui. On a vu, depuis ce temps-là, l'influence allemande s'installer et grandir à Constantinople, jusqu'à prendre parfois le pas sur les autres influences, les influences traditionnelles. Le dernier apparu parmi les grands Etats y est devenu le premier.

Et quelle méthode régulière et sûre I L'Autriche devait être, dans la conception de Bismarck, le soldat de la pénétration germanique en Orient. Quand il fallut choisir entre l'Autriche et la Russie, le choix du chancelier était tout fait. « L'Allemagne a pour mission, disait-il en 1878, de garantir l'existence de l'Autriche et en général la carte actuelle de l'Europe. L'Allemagne montrera un désintéressement complet. Elle est la garniture de plomb grâce à laquelle la figurine se met toujours sur pied. D'ailleurs l'Autriche a une grande force vitale. Je l'ai fait remarquer à lord Salisbury, lors de son dernier voyage à Berlin. » Depuis, le point de vue allemand n'a plus

varié. L'Autriche a pu compter sur le concours absolu de l'Allemagne : on l'a bien vu en 1908-1909. Et, dans le développement de la situation créée par Bismarck auquel nous assistons aujourd'hui, on peut se reposer sur un bismarckien comme M. de Kiderlen-Wœchter pour ne pas abandonner l'Autriche dont la « grande force vitale » n'a plus besoin d'être prouvée.

Si l'Allemagne et l'Autriche y trouvent profit, et dans la mesure où leur intérêt commun, celui de la cause germanique en Orient, pourra être servi par une intervention dans la crise actuelle, on peut admettre qu'elles approuvent l'initiative de M. Poincaré. Mais qu'on ne se flatte pas qu'elles s'y associent sans garder leurs idées de derrière la tête. Entre la Triple Entente et elles, la concurrence persistera. Et ce ne sera pas tout. Les deux Empires de l'Europe centrale, unis et animés d'une volonté pareille, se trouveront encore en présence de forces mal liées. Sans exagérer de parti pris les chances de l'adversaire, qui ne voit ici sa supériorité? Il la tient d'une unité dans la pensée et dans l'action qu'on a rarement vues au même degré entre deux grands Etats alliés. Qu'il y ait l'équivalent d'un Congrès de Berlin, ou des débats occultes d'influences, la France ne sera sans doute pas aussi absente dans cette circonstance-ci qu'elle l'a été en 1878. Non seulement elle ne sera pas absente, mais même elle ne sera pas isolée, elle aura des compagnons'avec elle. Seulement ces compagnons sont peu sûrs, parce qu'ils n'ont

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pas oublié leurs anciennes querelles, parce que leursconvoitises sont les mêmes, parce que la France républicaine n'a pas sur eux le prestige ni l'autorité qu'il faudrait pour les unir, leur donner une seule pensée et les mener à la victoire. Car la victoire diplomatique dépend exactement des mêmes conditions que la victoire militaire.

5 octobre 19 12 *.

I. Six mois après que cet article a été écrit nous pouvons constater que les affaires d'Orient n'en ont pas infirmé le sens. La Tri[)le Entente, à la conférence de Londres, a été manœuvrée par la Triplice, an point que la fermeté de l'Autriche a contraint 1 Angleterre et la PVance, dûment approuAées par la Russie, à s'associer à la démonstration navale contre le Monténégro. [Xote d'avr'l i^iS.)

L'a/'/ des alliances.

Je prie ceux de nos confrères républicains qui ont du sérieux dans l'esprit de réfléchir un peu avec nous et de se demander s'ils ne se sont pas bien hâtés d'admettre pour résolue lancienne objection d'après laquelle la République était incapable de contracter des alliances, a Sans alliances, la République ? Voyez ce que les événements ont laissé de ce tarie à la crème réactionnaire», écrivait l'autre jour encore M.André Tardieu, avec l'accent du triomphe. C'est un peu la réponse légendaire de ce petit garçon, fils d'une courtisane, à qui un camarade de collège reprochait de n'avoir pas de père : u J'en ai plus que toi, des pères ! » ripostait cet ingénu. Que nos confrères républicains y prennent garde : la réplique qu'ils nous adressent est exactement la même.

Des amis et des alliés, ah ! oui, certes, nous en avons. Et la République, qui s'était fait un point d'honneur de prouver qu'on ne refuserait passa main, a gagné sa gageure. Nous lui ferons même la part très belle en ajoutant qu'elle a eu la coquetterie de réaliser exactement, en fait d'alliances, le programme établi par la diplomatie réactionnaire. Le système anglo -franco-russe, — que certains conservateurs anglais avaient conçu avant que le roi Edouard VII en prît l'initiative, — on le trouve formulé dans les

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écrits du clairvoyant Chaudordy, bien avant qu'il eût reçu un commencement d'exécution. Et ce n'était pas du tout un ami de nos institutions démocratiques que le comte de Chaudordy.

La République a donc fait ce que demandait, pour le bien de notre pays, ce diplomate très modérément républicain. Seulement, il est douteux que Chaudordy, vivant encore, s'en montrât plus satisfait. Chaudordy ne concevait pas que les alliances fussent conclues pour la pompe et l'ostentation. Il les concevait comme des fondations d'utilité publique. Il les désirait afin qu'elles fussent efficaces, et savait que pour être efficaces elles devaient être très sérieusement pratiquées, surveillées de près, sans cesse rafraîchies par la réciprocité des services rendus. Il savait aussi que les alliances sont des contrats synallagmatiques dont les conséquences entraînent quelquefois très loin. Les alliances sont ce qu'on les fait. Et si tous les régimes sont capables d'en obtenir (quoiqu'on ne traite pas de la même manière, nous l'avons montré souvent, avec les démocraties pures, les dictatures plébiscitaires ou les monarchies en règle), tous les régimes ne sont pas également capables d'en tirer parti.

Cela se voit très bien en ce moment de crise où les alliances sont en jeu. La Triple Entente anglofranco-russe a déjà une histoire, et cette histoire se développe et se complète, de jour en jour, sous [nos regards.

Le discours du chancelier allemand a clairement démontré, lundi, que les hommes d'Etat de l'Aile-

LA l-RANCE ET SES ALECANCES

magiio impériale, si inlérieurs soient-ils à leur maître lîismarck, continuent de savoir siir le bout du doigt le bréviaire des bons alliés. C'est toujours au moment où leur associé principal, l'Autricbe, se trouve dans ime situation critique qu'ils déclarent avec netteté et résolution, de sorte que nul îi'en ignore, que l'Allemagne assistera son « brillant second » comme son « brillant second » l'a assistée elle-même. M. de Bethmann-IIolhveg, le cbancelier-philosopbe, a certainement forcé sa nature, comme les assistants disent qu'il a forcé sa voix, pour lancer cette déclaration énergique. C'est un bomme d'étude et un administrateur avant toute chose, comme M. Poincaré, avant toute chose, est un légiste. Toutefois, M. de Bethmann-IIoUweg a parlé conformément au système de politique étrangère de l'Empire allemand. Et ce système, sans cesse renouvelé dans les applicatioïis, immuable dans son principe, consiste à soutenir à fond les alliés si l'on prétend, en cas de besoin, au même service. En 1909, l'ambassadeur de Guillaume II, comte de Pourtalès, faisait à Sainl- Pétersbourg une démarche comminatoire à la suite de laqjicUe la Russie cédait dans l'affaire bosniaque. En 1912, c'est un avertissement solennel donné en face de l'Europe. Voilà la méthode qui féconde et vivifie les alliances. Seulement, cette méthode, tout le monde n'est pas en état de l'appliquer. Car elle a des dangers. On ne peut s'en servir que si l'on est résolu à aller « jusqu'au bout », comme disait M. de Kiderlen à M. Jules Cambon.

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