L ART DES ALLIANCES QI
Or, dans la Triple Entente, il faut bien en convenir, personne n'a la résolution ni peut-être les moyens d'aller jusqu'aux extrémités. L'histoire de la Triple Entente, à l'étudier d'un peu près, n'est qu'un tissu, non pas de trahisons, le mot serait excessif et peu diplomatique, mais de « lâchages » successifs.
En 1908-1909, nous avons fait entendre à la Russie que nous ne la suivrions pas si elle persistait à soutenir le point de vue slave en face du bloc austro-allemand. Remarquez bien que cela se passait sous M. Pichon, qui fut, entre nos ministres des Affaires étrangères, le plus orgueilleux de ce « faisceau de nos amitiés et de nos alliances » qu'en toute occasion il dénombrait publiquement sur ses doigts. La façon cavalière dont la Russie avait été abandonnée par nous, avant même toute menace sérieuse de complication générale, n'était guère faite pour allécher les nations qui eussent pu être tentées de faire cause commune avec la France. M. Pichon ne s'en émut guère et
continua D'épanoviir à l'air sa désinvoltura.
Il comptait et recomptait nos amitiés et nos alliances sans s'apercevoir que le « faisceau » s'en relâchait. Aussi, lorsque l'Allemagne frappa le coup d'Agadir, M. de Selves, qui avait fait fonds sur l'Angleterre, fut bien surpris de ne pas plus trouver nos amis à l'heure du danger que nos amis, en défi-
nitive, ne nous avaient trouvés nous-mêmes. Quand il demanda, comme en témoigne le Livre jaune, si l'Angleterre serait disposée à envoyer un de ses croiseurs français à coté àe\A Pafithère devant Agadir, ce fut un refus poli, mais enfin un refus très net qu'on opposa, à Londres, à M. Paul Cambon.
Ce refus nous a coûté le Congo. Nous avons donné le Congo à l'Allemagne pour avoir le Maroc, que nous avait chèrement vendu l'Angleterre, qui nous a en outre obligé d'en retrancher Tanger et tout le balcon méditerranéen et atlantique cédé à l'Espagne. L'Angleterre et l'Espagne sont nos amies ! Que seraitce si elles ne l'étaient pas?
Affaire de Bosnie, affaire d'Agadir, la Triple Entente a pourtant résisté à ces dures épreuves. Il fallait vraiment qu'elle fût commandée par la nature des choses ! Seulement, personne n'est plus très certain qu'elle existe autrement que sur le papier. La confiance ne règne guère entre des associés qui sont encore moins unis d'esprit que de cœur. Depuis le commencement de la crise balkanique, nous avons attiré l'attention de nos lecteurs sur l'attitude du gouvernement anglais. Cette attitude, aujourd'hui, n'est plus une énigme. Albion, divinité pudique, Diane farouche, s'est retirée dans un nuage. Et puis, au moment même où le tonnerre germanique retentissait au Reichstag, les nues se sont ouvertes et l'Angleterre est apparue fraternellement appuyée sur le bras de l'Hercule teutonique. Car on a peu remarqué en France — ou l'on n'a pas voulu remarquer — qu'a-