‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 22 sur 75 · L ART DES ALLIANCES QO · texte numérisé non relu

L ART DES ALLIANCES QO

armes en vue de l'équilibre européen. Conçoit-on abstraction plus froide ? Comment convaincre le moujik qu'il est intéressé à ce que la France possède le Maroc qui le touche autant que les Etats de la lune ? Comment persuader le paysan français qu'il doit se battre pour que les Serbes, dont il n'a jamais entendu parler, s'ouvrent une fenêtre sur la mer ?

Peut-être dira-t-on que l'objection est la même pour tout le monde, qu'elle vaut pour l'Allemagne comme pour la France ? C'est une erreur. Plus le gouvernement dépend de l'opinion, plus il est inconsistant et faible, plus sa volonté est malade. Il faudrait qu'il eût préparé de longue date l'esprit public à la pensée de ces grandes interventions, qu'il l'eût accoutumé à concevoir une guerre diplomatique comme engageant l'intérêt et l'honneur de la nation au même titre qu'une guerre défensive ^ L'œuvre est difficile ? Elle n'en demande que plus d'application, de fermeté et de patience : toutes choses dont la démocratie est éminemment incapable, car les soucis profonds, les soucis vitaux du pouvoir sont ailleurs. La grande machinerie des alliances, avec tout son jeu à sautes bruques, était une invention d'ancien régime dont seules quelques grandes monarchies autoritaires peuvent se servir aujourd'hui avec profit. C'est ce qui

I. En toute circonstance le chancelier de l'Empire allemand insiste sur les devoirs de l'Allemagne vis-à-vis de ses partenaires. Il affirmait encore dans son discours du 7 avril que « la

^ lidélité de l'Allemagne à ses alliances s'étendait au delà des

' r«s»ources de la diplomatie ». [Aole de iQiS.)

nous fait dire que la République n'a pas du tout prouvé ses aptitudes à la politique extérieure en signant avec toutes sortes de puissances beaucoup de contrats, toute une bibliothèque de contrats, dont il lui est impossible d'observer les conditions.

5 décembre i g 1 2 .

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Nos doctrines confirmées .

Du temps où s'élaboraient les idées de l'Action française, quand nous n'étions encore qu'un petit nombre à savoir que nous avions raison et que l'avenir le montrerait, nous avions l'habitude d'inscrire avec un juste orgueil, au-dessous de tous les événements vérificateurs : u... ou nos doctrines confirmées. » Ce qui se passe aujourd'hui en Orient confirme deux et trois fois nos doctrines. Et si nos pronostics ont été aussi justes, c'est à l'excellence de nos doctrines, filles de l'observation et de l'expérience, que nous le devons.

Mais nous n'avons qu'à récapituler.

Lorsqu'en juillet 1908, éclata la révolution de Constantinople, il ne nous fut pas malaisé de prévoir que, loin de rajeunir l'empire ottoman, libéralisme et parlementarisme ne lui vaudraient que des catastrophes. La dictature d'Abd-ul-Hamid était sanglante : il n'en est pas moins vrai que c'est elle qui, depuis trente années, garantissait la Turquie contre

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de nouveaux démembrements et de nouvelles diminutions, bien mieux que toutes les théories diplomatiques et que le « concert européen ». Du jour où le despote cul disparu de la scène, les événements que sa ruse avait si longtemps déjoués et retenus se précipitèrent. Annexion de la Bosnie par l'Autriche, indépendance de la Bulgarie, érection du Monténégro en royaume : tous les prétendants à la succession turque s'apprêtèrent à dépecer la proie. On arrachait à la Turquie ses prérogatives en attendant de lui ravir des territoires, ce qui ne tarda pas du reste, car les Italiens jugèrent l'occasion bonne de mettre la main sur la Tripolitaine. Cependant, tous ces avertissements ne profitaient pas à la Turquie parlementaire. Comme l'a très bien remarqué notre ami M. de Boux, dans un de ses bulletins de la Revue critique, les Jeunes-Turcs n'ont pas su empêcher la formation de la confédération balka nique : Abd-ul-Hamid s'était toujours fait un jeu d'exploiter les rivalités qui séparent les Bulgares des Grecs et des Serbes, les Serbes des Monténégrins. C'était l'enfance de l'art politique. La Turquie nouvelle n'a pas même su s'élever jusque-là,

Au lieu de régénérer l'empire ottoman, la révolution en a hâté la décadence. L'humanité elle même n'y a rien gagné : car le sang que versait le « sultan rouge » n'était qu'un ruisseau auprès des torrents qui ont coulé pendant les crises de la guerre civile et en Libye, auprès de ceux que la guerre des Balkans menace de répandre. Certes, le despotisme

NOS DOCTRINES CONFIRMEES

asiatique d'Abd-ul-Hamid était bien éloigné du type de la royauté à la française. Il n'y avait rien de commun entre cette espèce de Darius et nos rois, héritiers de saint Louis et de Henri IV. Pourtant, lui aussi faisait bien son métier de monarque. Si détestable qu'il fût, ce tyran avait du bon pour la Turquie. Les Turcs peuvent en juger d'après ce qui leur arrive depuis qu'il est renversé '.

Ce n'est pas lui qui aurait exposé son empire à une guerre furieuse d'où, même en cas de victoire, les Ottomans — c'est l'avis général — ne pourront rien tirer. Ecraseraient-ils la coalition que les puissances, si désunies, se retrouveraient d'accord pour empêcher les Turcs de reprendre aux peuples des Balkans l'indépendance ou les territoires que ces peuples leur avaient jadis arrachés.

On dira que l'opération n'est pas plus sûre pour les peuples balkaniques et que l'E^irope ne permettra pas davantage aux Bulgares et aux Serbes,

I. Sur ce point, les Jeunes-Turcs eux-mêmes ont rendu plus d'un hommage, soit direct, soit indirect, à Abd-ul-Hamid. Après le coup d'Etat jeune-turc du aS janvier 1918, on lisait dans un journal viennois : « Une réconciliation du sultan actuel, Mehmed, et de son frère, l'ex-sultan Abd-ul-Hamid, aurait eu lieu au palais de Dolma-Bagtché, dans la nuit qui précéda l'émeute. Cette nouvelle tendrait à prouver que le coup d'Etat n'était pas complètement inattendu dans les milieux du palais, sinon du ministère Si le fait se confirme, on pourrait en inférer encore que le gouvernement songe à profiter indirectement de l'expérience des affaires du sultan déposé et surtout de ses connaissances en politique extérieure. » Il n'est que temps \ [Note de 191 3.)

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en cas de victoire, de commencer la liquidation de l'empire ottoman ^ . L'armée bulgare arriverait-elle aux portes de Constantinople, ainsi qvi'elle l'espère, qu'il se trouverait bien — comme eu 1878 — quelque puissance en Europe pour l'arrêter De même que les Turcs, les Bulgares, principaux intéressés dans la circonstance, se lancent dans une entreprise que la raison semble déconseiller... Et c'est encore, peut-être sans en avoir l'air, une de nos doctrines qui se trouve confirmée.

Tenons-nous à l'exemple de la Bulgarie, qui est le plus frappant. Voilà un peuple qui ne demande que combat et vengeance. Sa passion est sublime, assurément. Une grande vocation historique, une même pensée de sacrifice anime ces cinq millions d'hommes, les pousse contre l'ennemi héréditaire pour la délivrance des frères macédoniens opprimés et persécutés et pour l'accomplissement des destinées nationales. Cette guerre, qui menace d'être terrible, c'est un peuple entier qui la veut. Il l'a voulue avant son gouvernement. Il l'a voulue avant sou roi. Ferdinand de Bulgarie a résisté et résiste peut-être encore autant qu'il le peut au courant. Il a certainement un bon allié en la personne du roi Georges de Grèce, ce diplomate-né, qui ne pense pas davantage

I. L'Europe, en effet, dès le début de la guerre, prescrivit solennellement que l'observation du statu qiio serait imposé au vainqueur quel qu'il fût. Mais devant l'énergique attitude des alliés (qui rappelle le fameux fara da se du Piémont, l'Europe a dû céder, [I\'ote de I9i3.)

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