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gereux. C'est pourquoi nous avons lu, ces jours ci, avec beaucoup d'amusement, dans une revue qui s'appelle bien à tort les Documents du Progrès, car elle retarde d'au moins trente ans, ce jugement sur VActioii française qui constitue une ânerie formidable et joyeuse. Après avoir flairé avec méfiance la monarchie au fond du patriotisme et conclu fort raisonnablement à la fusion naturelle du patriotisme et de la monarchie, le rédacteur des Documents du Progrès ajoutait avec la sérénité de l'aveugle :
« L'Action française le démontre chaque jour : « Tout ce qui est national est nôtre », dit sa devise. La nation, telle qu'il [le sentiment patriotique] l'entend parce que c'est de celle-là quil est né, c'est un royaume, et un royaume se configure essentiellement dans un roi, une dynastie et dans une classe de privilégiés. S'il n'y avait plus de monarchies, il n'y aurait plus de vanités nationales, partant plus de guerres. Croit-on que les hommes n'en vivraient pas mieux ? Au patriotisme succéderait alors le sentiment de la fraternité humaine, car, dans les peuples mêmes, ne croît pas la passion des hostilités. »
Ce petit parterre tout fleuri d'erreurs fera inévitablement penser au lecteur le moins bien disposé pour nous que les événements prennent le soin de confirmer les doctrines de l'Action française phitot que celles des Documents du Progrès. Car voilà justement que l'Orient s'embrase aux applaudissements de ses peuples.
12 octobre 191a.
Waddington ou Decazes.
M. Poincaré a bien des raisons qui le poussent à vouloir jouer le grand premier rôle en Europe. Ne doit-il pas légitimer le titre de son ministère « national » ? N'est il pas, peu ou prou, candidat à la présidence? N'a-t-il pas derrière lui des adversaires qui menacent de le renverser à la rentrée des Chambres et qu'il ne désarmera qu'à la condition d'apparaître comme l'homme indispensable, l'homme de la situation? Voilà des motifs suffisants pour engager un ministre actif et ambitieux à entreprendre des opérations diplomatiques de grande envergure.
Nous ajouterons autre chose. Quelque méfiance que nous inspire sa formation purement juridique et parlementaire, M. Poincaré est très supérieur à la moyenne de ses collègues des deux assemblées. Bien que sa vie se soit surtout passée à plaider des procès \'auradieux et à soutenir Corignan contre Corignan, il n'est pas tout à fait ignorant des grandes affaires et des grands intérêts de la France. Il a le goût de l'étude, et l'histoire de notre pays n'est pas pour lui une forêt vierge. Aussi est-il visible que, depuis la réouverture de la questio!i d'Orient, M. Poincaré est hanté par le précédent de 1878. Il ne veut pas qu'il soit dit que la France aura été « absente » pendant la crise européenne de 191 2, comme elle le
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fut SOUS Decazes et Waddington, au moment de la guerre russo-turque et du Congrès de Berlin. Il ne veut pas qu'il soit dit que l'expérience du passé aura été perdue, ni pour la République, ni pour lui.
Seulement, il y a deux façons d'interpréter les leçons de l'expérience, et M. Poincaré ne peut pas éviter d'adopter la mauvaise.
Qu'il nous suffise de rappeler en quelques mots la suite des événements, de 1876 à 1878. Lorsque le branle-bas de combat commença de retentir cji Orient, les hommes qui étaient au pouvoir enP'rance s'imaginaient que la République conservatrice — cette M bctise », selon le mot inoubliable de J. J. \A eiss — était apte à conduire une grande campagne diplomatique. Le duc Decazes se repaissait des mêmes illusions que forgent à M. Poincaré sa République modérée et son ministère national. Comme M. Poincaré, le duc Decazes se flattait de réussir, par son intervention, à u localiser le conflit », après quoi tout irait bien pour la défense des intérêts français. « Pourvu que la guerre ne s'étende pas à l'Europe, cela nous suffit », répétait le ministre de l'Ordre Moral. Ce résultat obtenu, le duc Decazes espérait se mêler activement aux négociations européennes qui suivraient la guerre d'Orient et, en se portant au moment décisif d'un côté ou de l'autre, faire pencher la balance au profit de notre pays.
Remarquez bien la similitude des situations. Au moment où éclate la guerre d'Orient, en 1877 (de
AVADDI.XGTON OL DECAZES IO7
même qu'en ce mois d'octobre 191 2) il semble que la France et l'Allemagne se rapprochent l'une de l'autre. Rien ne les pousse à intervenir directement dans le conflit. Bismarck déclare, de façon que nul n'en ignore, que toute la question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien, et l'ambition du ministre français est que le conflit balkanique ne dégénère pas en conflit eyropéen. Seulement, ce que ne dit pas Bismarck, c'est qu'il compte, au règlement final, se faire l'arbitre et même le dictateur de l'Europe et compléter le traité de Francfort par le traité de Berlin, en assurant, pour un long avenir, la domination de l'Allemagne en Europe. Le duc Decazes — non plus que M. Poincaré — ne rêvait d'un si grand rôle. II espérait seulement tirer parti de la situation pour relever le prestige de la France et nouer pour elle d'utiles amitiés en Europe. Si modeste fùt-elle, cette ambition était encore excessive aux yeux de Bismarck. Il lui fallait une France neutre et nulle, et il l'eut telle qu'il la voulait.
Il l'eut d'ailleurs sans peine, car rien n'est fragile en France comme les Républiques conservatrices ou modérées. Celle du duc de Broglie et du duc Decazes était, au su du monde entier, dans un état précaire. La période où le ministre des affaires étrangères de la République sans les républicains tirait ses plans, était aussi celle du Seize Mai. Gambetta et ses amis menaient hardiment et violemment la lutte contre l'Ordre floral, dont la chute prochaine ne faisait de doute pour personne en Europe. Quand le