‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 3 sur 75 · LE RETOUR DE M. DELCASSÉ · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE M. DELCASSÉ

faire comme si le laineux 6 juin 1906 n'avait jamais existé. Et les parlementaires ontTjicn montré à M. Clemenceau qu'il était imprudent de rompre la convenlion de ce silence lorscpi'ils l'ont renversé, en juillet 1909, pour avoir rappelé M. Dclcassé au souvenir de ses taules et de ses erreurs.

M. Delcassé a su profiter de l'espèce de pudeur qui tend à voiler les souvenirs de 190.5. En 1909, bien que le cabinet Clemenceau fût tombé sous l'offensive personnelle de M. Delcassé, nul n'avait osé le «. réintégrer » . Son nom seul semblait dangereux : il a su , pou r sa vengeance et son ambition, utiliser cette réputation terrible. Il s'est attaché, au Palais-Bourbon, une clientèle. Il s'est rendu redoutable au point de vue parlementaire. Et il a fait en sorte qu'il devînt encore plus significatif, encore plus tapageur de l'écarter d'une combinaison ministérielle que de lui confier un portefeuille. L' « humiliation sans précédent » lui a servi à faire chanter la Pvépublique comme un c cadavre )) en commun entre le régime et lui. Il a exploité avec maestria le passé. Il est redevenu ministre par ce qui devait l'empêcher à jamais de l'être.

Et c'est ce qu'on commence à comprendre dans cette partie du public qui s'était fait des illusions sur le patriotisme de M. Delcassé, a l'homme qui a\ait tenu tète à l'Allemagne ». On s'aperçoit que M. Delcassé n'a jamais voulu qu'une revanche : la sienne. C'est pourquoi personne n'illuminera en l'honneur de son retour.

Et à quel moment revient-il !

M. Jonnart, dans sa lettre de démission retentis- ■ santé, a parlé, en quittant le gouvernement général de rVlgéiie, des « préoccupations angoissantes de notre diplomatie ». De l'angoisse ? Comme en igoS alors ? Et jasleineut un journal oITicieux a cru devoir déclarer sur le cliani|i cpi'avec le ministère nouveau et l'avènement aux Aflaires étrangères de M. Cruppi il n'y aurait « licji de changé dans l'action internationale de la France ». Ce journal ajoutait qu'en somme, les successeurs de M. Delcassé eux-mêmes ,f^ n'avaient jamais fait d'autre ])olitique que la sienne, que c'est à celle-là qu'on a « toujours été forcé de v^ revenir », qu'(( aucune autre n'est possible »... Nous ; sommes donc toujours en igoS, à la veille d'une|, menace de guerre ou d'un autre 6 juin et d'une autrei humiliation?...

Un rapide examen des choses découvre que le '' danger est plus prochain encore et la situation moins ■ favorable.

En nous obligeant, sous la menace de la guerre, à comparaître devant l'Europe assemblée à la con-^> férence d'Algésiras, l'Allemagne avait lait un mauvais calcul. Les nations comprirent alors que leur eau» se confondait avec la nôtre. Elles se liguèrent pour résister aux prétentions de l'Allemagne. Il y eut un effort très sérieux en faveur de l'équilibre, une oppo-^i sition des neutres, et, au résumé, Algésiras se tra^, duisit pour l'Allemagne par un échec. C'est mêm à la suite de la Conférence que se constitua la Tripl Entejite par l'adjonction d'un accord anglo-russe

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l'accord anirlo fiançais et à notre alliance avec la Russie. C'était, dira-t-on, la réalisation intégrale du ])lan de M. Dclcassé. C'était bien plutôt l'accomplisscment de la pensée d'Edouard YII. Admirablement conçu, très beau dans l'esprit du roi d'Angleterre, imposant sur le papier, qu'a donné cependant le système analo-IVanco-russe dans le domaine des foits ? Durant l'été de igoS, la Triple Entente avait été <celléeparla rencontre de Nicolas II et d'Edouard \II à Rcval. La Triple Entente apparaissait comme un contrepoids largement suffisant à la Triple Alliance. El la nouvelle combinaison diplomatique tenta de manifester sa valeur lorsqu'en octobre l'Autriche, malgré les traités, annexa la Bosnie-Herzégovine. L'Allemagne avait traîné la France à Algésiras : la Triple Entente traînerait à son tour l'Allemagne ■et l'Autriche à un autre Algésiras où elles Tendraient compte de leurs pirateries. Magnifique calcul, qui ont seulement le malheur de se heurter au refus

(formel du bloc austro-germanique. Ni congrès ni conférence : lAllemagne dans son « armure éclatante » se tint auprès de l'Autriche, qui refusa de se laisser juger par un tribunal européen. Bientôt un ^ ultimatum à l'adresse de la Russie, ultimatum suivi d'effet, commeïiça débranlei' la Triple Entente, qui avait lait ses preuves d'im|)uissance quand la disparition d'Edouard ^.II vint lui ])orlor un coup ' mortel. L'entrevue de Potsdam l'affaiblit encore, et, > par la suite, elle ne fit plus que végéter.

mauvaise en 191 1 qu'en igoS. En igoS, il y avait des possibilités, des espérances, une combinaison à mettre sur pied, quelque chose enfin à essayer. En igii, nous savons que le a quelque chose » ne sertj^ à rien, que les possibilités sont illusoires et que le^ es|)érances sont mortes.

Voilà dans quelles condilions l'avenir <( a donné raison » à M. Delcassé. Voilà dans quelles conditions, après son naufrage, il reparaît à la surface etsedispose à doubler — en attendant, sans doute, qu'il le leinplace ' — le nouveau ministre des Affaires étrangères choisi, nous fail-on dire,])our résoudre dans un esprit juridique les difficidlés inlernalionales pendantes.

Dans un esprit juridique ! Mais, en igo5, la Fiance n'avait déjà ])as signé moins de sept Iraités d'arbitrage. El pourtant elle a eu la guerre en perspectixe. elle ne 'l'a évitée qu'au prix d'une humiliation si insupportable qu'on ne conçoit même pas qu'elle • puisse se recommencer... Cependant M. Delcassé siège de nouveau dans les conseils du gouvernement, on se trahie dans le sillage de sa politique : recommencement de mauvais augure...

5 mars iQii ^.

1. y\. Delcassé n'csl pas revenu au quai d'Orsay. Mais il est aujounriiui amljassacleur à Saint-Pctersljourg avec mission de resserrer et de rendre féconde l'alliance franco-russe. Singulier clioix pour une pareille tâche que celui de l'homme qui n'a „ pas su prévoir INIoukden, malgré les avertissements répétés de £ nos diplomates ! {Sole de 1913.) j^

2. C'est-à-dire quatre mois avant le coup d'Agadir. (ISlote^ de 1913.) ~ -f

La paix.

M. Anatole France a déclaré ces jours-ci devant une assemblée pacifiste qu'il faisait à la guerre « la part assez belle » en la plaçant à l'origine de la civilisation et à la naissance des cités. Vue profonde, très réaliste, à laquelle Renan tenait aussi beaucoup, jusqu'à reconnaître au militaire le premier rang dans l'Etat. Celte idée, M. Anatole France ne l'a pas abandonnée depuis qu'il tient une plume et qu'il s'adresse au public, puisque nous la trouvons déjà dans une préface qu'il composait, voilà vingt amiées, pour une traduction du Faust de Gœthe. Tout le monde peut lire ces pages dans l'édition Lemerre. « Le dirai-je ? écrivait M. France. Plus j'y songe et moins j'ose souhaiter la fin de la guerre. J'aurais peur qu'en disparaissant, cette grande et terrible puissance n'emportât avec elle les vertus qu'elle a fait naître et sur lesquelles tout notre édifice social repose encore aujourd'hui. Supprimez les vertus militaires, et toute la société civile s'écrovde... » C'est ici que Maurras rassure Anatole France en lui promettant qu'à défaut de la guerre étrangère, la guerre civile restera toujours à la disposition de l'humanité.

Car il est vrai que les prophètes ou les hommes de bonne volonté qui annoncent la fin de Bellone ne rêvent jamais que d'exterminer la guerre entrenations.

t) AVANT ET VPHKS AGADIR

Leur idylle n'arrête que le choc des peuples poussés par une idée de xénophobie ou de conquête. Illusion vieille comme le genre humain, et dont le retour oflVe une régularité frappante. L'homme bien portant ne pense ni à la maladie ni à la mort. Il jouit avec confiance de la vie et de ses bienfaits et ne redoute pas que ses forces tarissent. De même les contemporains d'une ère de tranquillité n'imaginent pas qu'un changement des conditions de la vie internationale soit possible. Ils proclament que la guerre s'en va aussi longtemps qu'ils n'aperçoivent pas les raisons d'une guerre immédiate. Tous les âges de l'histoire ont vu refleurir le même rêve, à l'abri de la même paresse d'esprit.

]Na])oléon III était certainement sincère lorsqu'il proclamait d'un mol fameux, au début de son règne : « L'Empire, c'est la paix o. En effet, à ce moment-là, l'horizon était sans nuages. Tout changea lorsque, pour satisfaire au principe révolutionnaire et démocratique des nationalités, pour rompre l'espèce de Sainte-Alliance conservatrice et par conséquent pacifique dans laquelle la France se trouvait encore impliquée, l'Empiie dut se brouiller avec la Russie. Mais Napoléon I" avait pu croire lui aussi, à plus d'une reprise, comme je ne sais combien de monarques, de capitaines, de ministres et de philosophes de tous les temps, qu'il voyait s'établir la paix perpétuelle. Tout n'est pas faux dans ce livre, d'apparence paradoxale, que M. Arthur Lévy a jadis écrit sur Napoléon pacidque. Déjà la Révolution

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