I 1 4 LA FRAXCE ET LA GUERRE DES BALKA^IS
question des instituteurs ou de la réforme électorale, avec une élection à la Présidence pour laquelle une rude campagne va commencer... Durant les nuits blanches que ne manquent pas de faire à un chef de gouvernement consciencieux les difficultés de l'heure, il est impossible que M. Poiucaré n'agite pas le dilemme que nous posions l'autre jour : sauter comme un simple duc Decazes ou être « absent » comme un simple Waddington.
Et cependant !...
Il faudrait être d'un pessimisme de parti pris pour méconnaître qu'une légère lueur vient de se lever en Europe en faveur de la France. Ce n'est pas que les choses aillent mieux du côté de nos alliances. Entre l'Angleterre et la Russie, dont les intérêts et les points de vue en Orient sont si nettement opposés et dont les intentions sont si obscures, notre rôle reste toujours difficile, nous risquons toujours d'être écartelés. L'Angleterre, — l'Angleterre de M. Lloyd George, excentrique et chimérique bien pire encore que le funeste Gladstone, — l'Europe ne la reconnaît plus et elle ne se reconnaît peut-être plus elle-même. Quant à la Russie, il semble qu'elle soit plus lointaine, plus mystérieuse, plus asiatique que jamais, et les sentiments qui se forment dans cette vaste agglomération humaine sous l'effet des victoires slaves en Orient, sont une des inconnues les plus redoutables de l'heure. Non, ce n'est pas du côté de nos alliances qu'il faut, jusqu'à plus ample informé, chercher des raisons de se rassurer et d'espérer. Mais
l' ANGOISSE DE M. POINCxiRÉ Il5
ce qui est sûr, c'est que, subitement, à la suite des succès remportés parles alliés balkaniques, le prestige moral de la France s'est singulièrement relevé en Europe. Quelles seront, pour nous, les conséquences dernières, les retentissements lointains de Kirk- Rilissé ? C'est ce que personne ne saurait dire encore. La ïiiplice, tout en croyant au succès des Turcs, n'a-t-elle pas aussi envisagé l'hypothèse de leur défaite i* Cela est plus probable de jour en jour. Mais ce qui est acquis est bien acquis. Et, depuis quelque temps, tous les « impondérables » sont en notre faveur. On murmure, dans le monde entier, que l'intelligence française, que l'école militaire française sont victorieuses dans les Balkans, que Bonnal a battu von der Goltz, que le Creusot a imposé silence à Krupp. Quelle que soit la suite de la campagne, la première impression est produite, et c'est une victoire morale pour la France. Que Ferdinand de Bulgarie, modèle des diplomates et des grands rois patiemment constructeurs, déjà si français par le sang, le soit plus encore par l'éducation ; que Pierre P"" de Serbie ait été élève de Saint-Cyr, et Nicolas de Monténégro collégien à Paris ; que la mission du général Eydoux ait mis les Grecs en état de prendre sur les Turcs une belle revanche ; que la tactique et les canons des alliés viennent de France, qu'il y ait quelque chose de la France, un souvenir, un élément, sinon même une participation de la France, dans tous les succès que remporte la coalition, voilà, — indépendamment de tout autre consi-
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dération diplomatique et politique, — le grand fait du jour, celui qui s'impose à l'attention des peuples et qui crée une atmosphère favorable, dont nous pourrions profiter, autour du nom français.
Car on se dit, en même temps, que l'Allemagne est moralement battue. Et l'Allemagne elle-même en convient. Avec la défaite des Turcs, elle a reçu comme « un coup sur la nuque », écrit très bien, de Berlin, notre confrère Cb. Bounefon, excellent observateur de la vie allemande. C'est dans ces dispositions de mécontentement, de mauvaise humeur, peut-être de commencement de doute de soi-même, que l'Allemagne a, dans les vingt-quatre heures, opéré une volte-face de sa politique, suivi l'allié autrichien qui faisait (de très bonne grâce, lui, et le sourire aux lèvres) le sacrifice du stala fjiio balkanique. Il y a eu là — sinon au gouvernement du moins dans la presse — un moment de désarroi germanique très sensible. Et c'était aussi le moment où M. Poincaré, avec ce visage où s'accusait l'angoisse et que le photographe a trahi, était le plus cruellement opprimé par le souci de sa politique intérieure et des embûches que lui tendent les partis !
C'est qu'il n'ignore pas, M. Poincaré, que son point faible — qui est surtout noire point faible — est là. Et il sait qu'on ne l'ignore pas non plus à Berlin. Qu'il soit seulement suspect de vouloir tirer de la situation européenne un brillant parti pour la France et... la révolution viendra d'Allemagne. Toute la belle politique du duc Decazes est tombée, sous