‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 31 sur 75 · L ANGOISSE DE AI. POIXCARE II · texte numérisé non relu

L ANGOISSE DE AI. POIXCARE II

les coups de Gambetta aidé de Bismarck, dans la trappe des élections d'octobre 1877 : et il reste dans les deux Chambres plus d'héritiers de la tradition gambettiste qu'il n'en faut pour une chute de ministère. Alors ne vaudra-t-il pas mieux ronger son frein, laisser perdre l'occasion ou n'en tirer qu'un parti médiocre, être bien docile et bien sage, à peu près comme Waddington, pour essayer de sauver ce qui pourra encore être sauvé, plutôt que d'être renversé par une coalition d'ennemis de l'intérieur et d'ennemis de l'extérieur ?

Telle est la crise de conscience qui s'est ouverte pour ^I. Poincaré.

L'ingérence de l'étranger dans les affaires de la République n'est pas une chose nouvelle. Cen'estpas du roman-feuilleton. Dans la circonstance, nous avons le témoignage des nombreux observateurs delà presse française et étrangère qui nous ont montré l'empereur Guillaume II et ses conseillers dressant l'oreille au premier bruit qu'un ministère « national » se formait en France, puis marquant un mécontentement tout à fait net, à partir du moment où il parut que la réorganisation tentée en France parM. Poincaré, tout en échouant ailleurs, avait donné des résultats au point de vue militaire. On ne saurait, par exemple, négliger la note donnée par le Journal de Genève : « La ^ nervosité est à son comble au sein du gouvernement ^L impérial... On peut se demander, à certains si(jnes, ^K.s/ l' [llemafjne n'est pas lasse de voir à la tête du ^^Êf/ouvernement français des hommes rjui gouvernent, »

Il8 LV FRANCE ET LA GI ERRE DES RALRA>S

Il serait aisé de faire entendre d'autres témoins qui ne seraient pas plus suspects que le correspondant à Berlin de l'organe des libéraux genevois. Voici un extrait de la lettre qu' « un Hongrois » a adressée au Mécheroutietle, « organe du parti radical ottoman » :

« M. Poincaré doit manœuvrer avec infiniment de circonspection. Le parti qui, en France est pour l'Allemagne, est plus fort qu on ne Vadniet (jénéralement ; le terrain est miné. La Prusse ne dépense pas, pendant des années, des millions inutilement. La recrudescence du patriotisme ne sera pas de longue durée ; c'est contre le tempérament français, gui ne peut l'ester longtemps au même diapason. Du reste, on fera tout ce qui sera humainement possible [jour que Poincaré ne soit pas élu Président de la République ^ . Poincaré, pénétré outre mesure du danger que court la paix, veut rétablir le concert européen, arriver ainsi à la paix par l'équilibre, cherchant tout ce qui unit les grandes puissances et donne aux peuples la certitude des lendemains.

u Heureusement, dans le grand remaniement, la France n'est pas en danger de mort ; c'est l'Angleterre qui est visée en premier lieu. Enlever à l'Angleterre la maîtrise des mers, ce qui implique sa descente au

I. M. Poincaré a été élu à la présidence. Mais son élection n'a pu se faire que moyennant le sacrifice préalable de M. Millerand, réorganisateur de l'armée française. Et du fait même de l'élection de M. Poincaré le « ministère national » s'est disloqué. L'alarme n'aura pas été de longue duréeà Berlin. [Notede if)i3.)

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second rang, voilà ce cjii'on tentera indubitablement après la mort de l'empereur François-Joseph.

« En Angleterre aussi, depuis six ans, l'argent allemand travaille les consciences ; quels que soient les efforts du gouvernement libéral, il lui sera difficile d'endiguer les menées délétères. Il est dans l'intérêt vital de l'Allemagne, que l'harnwnie en Angleterre ne se rétablisse pas ; après les fautes que le gouvernement anglais a déjà commises, l'Allemagne y parviendra, t)

L'exemple de l'Angleterre éclaire et complète trop bien celui de la France pour que nous puissions passer sous silence l'avis désintéressé fourni par le correspondant du Mécheroutiettc. Comme l'Angleterre libérale et radicale, la France républicaine est divisée par les partis, minée par la Révolution qui est l'auxiliaire de l'Allemagne : c'est ce qui fait que (( M. Poincaré doit manœuvrer avec circonspection ». Avec circonspection, l'inquiétude dans l'esprit et l'angoisse au cœur, comme en témoigne pour l'avenir une photographie historique. Ce ne sont pas de bonnes conditions pour manœuvrer en face de deux monarchies autoritaires et militaires, celle des Hohenzollern et celle des Habsbourg, qui n'ignorent pas, elles non plus, les difficultés intérieures, mais à qui leur indépendance vis-à-vis du régime parlementaire permet d'agir en Europe avec promptitude et vigueur.

29 octoljre 191 3.

En roule pour (rente ans de réaction.

Le propre d'événements aussi grandioses que ceux dont l'Orient est en ce moment le théâtre, n'est pas seulement de bouleverser l'ordre et l'agencement des positions diplomatiques. C'est aussi, c'est même peutêtre surtout d'alimenter des courants d'opinion, de créer de nouveaux états d'esprit politique. La guerre est une formidable accoocheuse d'idées. La victoire fixe les jugements des hommes. Après l'expérience décisive de Kirk-Kilissé et de Lulé-Bourgas, la cause de la révolution est perdue, celle de la monarchie autoritaire est gagnée dans une vaste partie de l'Europe pour plus d'une génération humaine.

En France, ils sont un certain nombre qui l'ont compris avec la rapidité et la netteté que donne à l'intelligence l'instinct de la conservation. Des meneurs comme M. Jean Jaurès savent que leur succès personnel, leur influence, leur popularité, — et, qui sait ? leur tête même, — ont pour garantie le triomphe et le développement de la démocratie libérale. M. Jean Jaurès a toujours donné son effort à empêcher la dissociation du socialisme et des vieux dogmes libéraux, à réaliser un compromis entre les aspirations prolétariennes et le libéralisme bourgeois. Il se sent aujourd'hui profondément et dangereusement engagé avec des doctrines mourantes. Son

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prestige se trouve attaché à des \aies générales sur la marche du monde, à des prophéties sur l'avenir des peuples dont les faits découvrent la fragilité et la fausseté. Un jour, il s'est évertué à expliquer à ses lecteurs qu'un vaste courant de réaction allait parcourir l'Europe, mais que c'était un accident, contraire aux lois de l'évolution et de l'histoire, et que, par conséquent, ce n'était rien. Peu après, M. Jaurès a dû opérer un mouvement de retraite plus désespéré et plus visible. Ses idées ont abandonné autant de positions que les armées de la Jeune-Turquie, et il a accompli sa u concentration en arrière ». Reculant devant le flot de la réaction européenne, il se trouve publiquement lié à la cause des Turcs parce que cette cause est celle du libéralisme, chi parlementarisme et de la révolution.

Sombre ironie ! Voilà aujourd'hui les républicains engagés par point d'honneur à défendre cette fameuse intégrité de l'empire ottoman dont la royauté française a jadis posé le principe. Du moins, tant que nos rois ont estimé que l'empire turc devait être misa l'abri des convoitises et préservé des partages, ils ne l'ont pas encouragé à se mettre en anarchie. Lorsqu'au xvin'' siècle, le cardinal Fleury et l'ambassadeur Villeneuve, puis, cinquante ans plus tard, \ergennes et Saint-Priest sauvaient la Turquie du démembrement, ils n'avaient pas commencé par lui proposer en modèle le régime des assemblées. Lorsqu'au xix- siècle, Charles X et Villèle et, huit ans plus tard, Louis-Philippe et le duc de Broglie inter-

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venaient encore en faveur de la Porte, ils n'avaient pas à se reprocher d'avoir applaudi auparavant à une dissolution complète de la Turquie par le plagiat de nos révolutions.

Vous vous rappelez l'accueil chaleureux qu'avait reçu, chez nos républicains, en juillet 1908, le triomphe du mouvement jeune-turc. Tandis qu'à gauche on saluait avec enthousiasme l'aube de la régénération ottomane, nous disions sans relâche que c'était pour la Turquie le commencement de la fin. Les fds de la Révolution française ne purent d'ailleurs même pas s'assurer l'amitié des imitateurs de notre 89. Les quatre ans de l'anarchie turque ont été marqués par un recul plus prononcé que jamais de l'influence française à Constantinople. La révolution a précipité l'agonie de l'homme malade. Aujourd'hui, la révolution de juillet 1908 se solde pour le gouvernement de la République par la liquidation, tant redoutée, de l'empire turc, et par un échec éclatant et total de ses principes, devenus aux yeux du monde entier principes de défaite, de ruine et de mort.

On cherche, il est vrai, à arranger les choses à l'aide d'un détour. On nous dit que la justice immanente punit les armées turques du crime qu'elles ont commis en se mêlant de politique, en adhérant, en 1908, au Comité Union et Progrès, à la Ligue *ftilitairc en 191 2 .

Les armées qui font de la politique, les arniées qui exécutent des coups de force, doivent être fatalement battues lorsque survient la guerre étrangère...

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