‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 34 sur 75 · LE SIECLE DES HOIS · texte numérisé non relu

LE SIECLE DES HOIS

monarques se trouvaient placés entre le péril d'une émeute et l'acceptation de chartes qui paraissaient rendre la royauté superflue. Après le grand effort de la Sainte Alliance, le découragement s'était emparé des porteurs de sceptres. i83o et surtout i8/|8 avaient propagé le doute jusque dans le cœur des rois. A part quelques princes à l'âme particulièrement bien trempée, le sentiment du devoir royal et de l'honneur dynastique balançait à peine ce scepticisme. La monaichie, partout où elle se défendait, ne comptait pas sur l'avenir. Ce fut une crise unique dans l'histoire des royautés européennes, et si elles avaient dû finir, c'est pour ce moment-là que leur (in eût été marquée. Qu'on prenne, par exemple, le précieux volume choisi de la correspondance de la reine \ictoria, récemment publié par les soins de M. Jacques Bardoux. Qu'on l'ouvre à la date de la révolution de février. On y trouvera des confessions royales qui toutes annoncent l'abdication. C'est le premier roi des Belges, le père de celui qui vient de mourir, c'est Léopold I", « très souffrant à la suite des terribles événements de Paris », qui fait part de ses angoisses à sa nièce et qui écrit : (( Que deviendrons-nous bientôt ? Dieu seul le sait. » C'est le roi de Prusse qui, le jour suivant, répète, à Berlin, les mêmes mots de « terribles événements » et prévoit (( un siècle de révolte ». Epouvanté par « les désastres qui renversent l'ordre social », Nicolas de Russie demande à la reine d'Angleterre de s'unir à lui pour (( sauver le monde». ccpen;];uit que Victo-

lOO L IDEE REPIBI.ICMXE ET LEIHOPE

ria elle-même murmure le mot qui désarme et qui paralyse : fatalité !...

Il y a eu, vingt ans plus tard, un roi que sa capitale, mécontente et sur le point de se soulever, alla saluer de ce cri : « A bas le roi de carton ! » Sait-on qui était le prince, alors presque au début de son règne, auquel le populaire décernait cette injure? C'était Léopold II, le même que nos journaux républicains ont appelé « un grand roi », qu'on a comparé à Louis XIV et en qui la Belgique a reconnu l'artisan de son indépendance, de sa force et de sa prospérité. Mais aussi quel chemin parcouru, que de choses, que d'idées changées dans cet espace de temps ! Non certes, les peuples ne sont pas incapables d'observer et de comprendre. Ils ne sont pas nécessairement aveugles et ingrats. Au milieu des transformations el des enfantements dont ils ont été les témoins dans l'ordre politique, territorial, social, économique, les peuples européens ont vu l'œuvre des monarchies. Ils ont vu l'Italie, dont tout le monde annonçait qu'elle se ferait par la République, se fonder et durer grâce à la Maison de Savoie. Ils ont vu l'unité allemande, manquée par* les libéraux, réussie par les Hohenzollern. Ils ont vu une femme donner lentement à la couronne anglaise plus d'influence et aussi une plus grande part dans les affaires qu'elle n'en avait eu depuis deux siècles. ils ont vu de nouveaux Etats, de petites nations^ aux bouches de l'Escaut et aux bords du Danube * grandir, s'épanouir, affirmer leur volonté parce qu'à

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leur tête il y avait un homme pour penser et pour vouloir. Et ce spectacle a instruit le monde.

La sagesse politique du xix* siècle préconisait la monarchie constitutionnelle comme le meilleur régime de transition pour arriver à la République, terme, perfection, Paraclet. Or, il s'est trouvé qu'à peu près partout la Constitution quoique religieusement observée a fini par tomber en sommeil. L'encre des parchemins sacrés a pâli. Peu à peu, par la force des choses, le souverain a de chair et d'os », comme disait le chancelier de Bulow avant sa grande infidélité, a pris ou repris sa place. Même en Belgique, où la Constitution ne s'éloigne guère de celle de M. \Aallon, le « chef héréditaire » a fini par s'imposer. Et ce ne sont pas les peuples qui s'en plaignent ; on l'a vu aux obsèques de Léopold IL

Ainsi le pouvoir personnel se réhabilite en même temps que partout se révèle une grande lassitude du régime parlementaire. Les Grecs en ont assez de la tribune aux harangues. On loue Ferdinand de Bulgarie d'avoir su se servir des partis sans leur permettre de tyranniser et d'exploiter. Les populations de l'Autriche, quand on fait trop de vacarme et qu'on joue trop de musique dans leur Parlement, se disent : « Est-ce pour cela qu'on a bâti un monument si cher et qu'autrefois l'on se faisait tuer ? » Au-dessus des factions et des cabales, au-dessus de ce cjui est passager et corrupteur, au-dessus de l'électif, partout on cherche ce qui est stable et ce qui n'a pas d'intérêt particulier à satisfaire ; on cherche ce

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qui est national : et l'on se tourne vers les souverains, aussi constitutionnels soient-ils. C'est le secret des hommages qu'emporte Léopold II, qui n'est plus un « roi de carton ». Et c'est le secret de la joyeuse entrée d'Albert l" dans sa bonne ville de Bruxelles. Heureux les princes qui régneront au xx® siècle ! L'inquiétude et les tribulations furent le partage de leurs ancêtres : pour eux, ils seront venus dans le siècle des rois.

37 ck'cenibrc 1909.

Mauvais pour t exportation.

Si le voyage n'était un peu long et la ville bien ennuyeuse, j'aurais aimé me trouver à Berlin l'autre dimanche, le jour de la manifestation pour le suffrage universel. La Marseillaise, entendue « sous les tilleuls )), m'eût fait du bien à l'âme. La révolution en marche contre l'édifice politique et militaire qui s'est élevé sur nos ruines m'eût été amicale et fraternelle. Royaliste français, j'eusse conspiré avec elle contre la monarchie de Prusse. « Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre! »... Hélas ! le tonnerre s'est déjà perdu dans la Sprée.

Les témoins de cette journée manquée racontent qu'un moment, un seul, fut émouvant et décisif. Les manifestants — peut être une centaine de mille hommes — pousseraient-ils jusqu'au palais royal ? Il suffisait d'un demi tour à gauche, et le cordon des gens de police qui gardaient un certain point était enfoncé, le sang coulait, l'émeute pouvait gagner une grande cité, où les dernières élections ont prouvé l'existence de 260.000 socialistes et de 90.000 libéraux. Nul ne saura ce qui s'est passé à cette minute dans la tête des chefs de file. Ils obliquèrent à droite paisiblement et la longue colonne défila devant le barrage sans un cri. Un de nos confrères, M, Charles Bonnefon, qui assistait à cette

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scène et qui, en d'autres endroits de Berlin, vit des bousculades fort sérieuses et des charges de police assez rudes, a emporté l'impression que ces manifestants n'étaient pas dangereux. Il les a regardés de près, k coiffés de chapeaux melons, proprets et graves », proprets au point que « beaucoup étaient gantés n et que « presque tous avaient le pli à leur pantalon ». Évidemmenl, ce n'est pas l'uniforme du Slurni and Draiifj, du tumulte et de l'assaut, ce n'est pas une tenue de barricade et de gvierre civile. Les grands-pères de ces Berlinois, les insurgés do 1848, avaient une autre allure. Ils avaient aussi une autre foi.

11 faut donc en faire notre deuil : la subversion du royaume de Prusse n'est pas encore pour cette année-ci. Mémo ces provinces rhénanes où l'esprit démocratique hérité de l'occupation française sous la Bévolution et l'Empire a persisté si longtemps et se nourrissait d'hostilité contre les Prussiens, même les provinces rhénanes sommeillent. Francfort, qui -;e souvient d'avoir été ville libre, ne nous a donné la joie de s'émouvoir un instant que pour retourner à l'apathie générale. L'insurrection démocratique n'anime plus, et pour de brèves heures, que des vestiges du passé. Cette vieille Allemagne, c[ui recela laiit de forces révolutionnaires, l'Alleuiagne de Luther et de Karl Marx, l'Allemagne rouge de 18^8, l'Allemagne et ses millions de collectivistes recule, en 1910, devant trois rangs de policiers. Mais on la calomnie en disant qu'elle recule. Ne serait-ce

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pas plutôt qu'elle se demande : « A quoi bon ? » L'Europe d'aujourd'hui ne croit plus aux constitutions, aux parlements, à la république comme y croyait l'Europe d'autrefois. Voilà le grand fait. On est presque tenté de le regretter. Car enfin ne serait-ce pas une précieuse ressource pour la France républicaine s'il était possible, aux heures où les monarques d'Europe nous briment, de faire un doigt d'agitation dans leurs Etats .■* N'est-ce pas Louis XIY qui a donné la recette lorsqu'il rapporte, en ses Mémoires, qu il ne craignit pas de relever contre Jacques Stuart les restes de « la faction de Crom-well » , ou lorsqu'il dit le prix qu'il payait lès députés de Hollande pour les attacher à son service, ou lorsqu'il écrit, d'un style aussi noble qu'aisé : « J'avais diverses inlclligo?icos en Hongrie pour y faire naître des affaires à l'Empereur en cas qu'il voulût se mêler des miennes. » Nous savons que M. Pichon ne dispose que d'un million de fonds secrets et que c'est un peu maigre pour révolutionner l'Europe. La France en aurait les moyens si on le voulait. Mais on ne veut pas et la République donne le spectacle comique de s'interdire à l'extérieur l'usage d'une propagande républicaine que Louis XIV trouvait tout naturel d'employer. Faiblesse ? Timidité ? Sans doute. Mais peut-être aussi conscience du changement qui s'est opéré chez les peuples. H y a des choses qui ne prennent plus. L'invitation au désordre de celles-là. Et ce n'est pas un très bon signe pour la République que nulle part elle ne

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puisse servir d'exemple ni expédier ses principes hors des frontières. Lorsque l'Empereur, comme eût dit Louis XIV, s'est mêlé de nos affaires, lorsqu'il a exigé le renvoi de M. Delcassé, n'était-il pas tout indiqué de venger cette humiliation ou mieux de la prévenir par une bonne conire-inlervention dans les affaiies de Prusse ? L'histoire dira peut-être si M. Rouvier y a songé. Quant au résultat, il ne nous est pas apparu. La République n'est pas un objet d'exportation.

En somme, la révolution est une substance explosive dont les monarchies semblent avoir seules le secret de se servir aux dépens de leurs adversaires. Et l'on sait que les rois ne s'en sont pas privés. La prétendue solidarité des monarques n'est guère qu'une légende. Lorsqu'elle a réellement existé — comme après i8t5 — c'a été pour un temps très court et pour un objet nettement défini. On reparle depuis quelques jours, comme on en a parlé souvent depuis quarante ans, d'une alliance des trois Empereurs — l'allemand, l'autiichien et le russe — qui seraient effiayéspar les progrès du radicalisme en Europe. Ces monarques auraient des yeux singuliers s'ils voyaient une chose pareille, car chacun sait que c'est le contraire qui est vrai. Et surtout leurs scrupules de délicatesse quant à la fréquentation des chefs d'Etat radicaux surgiraient un peu tard. Le grandpère de Guillaume II avait senti de la répugnance quand Bismarck lui avait proposé de soutenir les républicains français : il se rendit aux raisons de

MAI VAIS POLR l'exportation i3'J

son ministre, s'en Ironva bien, et, depuis, les sympathies de la Cour de Berlin n'ont phis varié. François-Joseph l", après avoir de son propre mouvement, et pour des fins politiques, introduit le suffrage universel en Autriche, est aujourd'hui en lutte avec les magnats de Hongrie pour l'imposer aux Magyars. Nicolas II est allie de \1. Fallières, en vertu du principe d'après lequel son aïeul avait refusé l'alliance du maréchal de Mac-AIahon : Alexandre II se méfiait de la République conservatrice, animal amphibie, tandis qu'avec la République radicale, « la République des ardents », la seule vraie, comme il le disait à M. de Gontaut-Biron, il pensait qu'un gouvernement traite à son plus grand avantage et sait ce qu'il fait, à quoi il peut prétendre, et jusqu'où il faut aller.

Nous n'avons pas le droit d'être plus dégoûtés que ces grands personnages. Et c'est pourquoi nous aurions été bien aise de voir, ne fût-ce que pour une journée, un essai de République à Berlin. Mais ce plaisir nous aura été été refusé. La révolution allemande n'est pas encore pour cette fois-ci, ni pour la prochaine, et c'est nous qui travaillons pour le roi de Prusse en gardant la République à Paris.

21 lévrier 1910.

La huitième voilure.

Dans les milieux républicains où l'on se donne la peine de réfléchir il est impossible qu'on ne se rende pas compte de l'effet que produisent sur l'esprit de nos concitoyens des cérémonies comme celle de Londres. L'imagination des peuples a été fortement frappée par le spectacle de ce cortège de rois qui a suivi le cercueil d'Edouard YII. Et cette huitième voiture où AL Pichon cheminait avec M. Roosevelt et un général persan ! Notre presse officieuse a fait des efforts louables pour dissimuler ces cruautés du protocole, et pour taire que parmi la brillante chevauchée royale se trouvaient des princes de la Maison de France. Efforts et silence bien maladroits. Comme si la mission française n'avait pas été traitée avec tous les égards imaginables ! La vérité est qu'on s'est mis en quatre, à Londres, pour faire honneur à la France. Quand M. Pichon a dîné à un bout de table, c'est qu'il a été impossible de faire autrement. Le grand maître des cérémonies a dii obéir à la force des choses et traduire par des symboles protocolaires d'impérieuses réalités. Ce n'est pas la France, c'est l'idée républicaine que la cour de Saint- James a fait voyager vendredi dans la voiture numéro huit.

Car il est vrai que l'idée républicaine est modeste

L\ Hl ITIÈAIE VOITURE iSp

et qu'elle ne brille pas d'un éclat très vif au firmament européen.

Une République française qui serait propagandiste, qui affirmerait hautement ses principes, qui ne cacherait pas ses sympathies pour les démocrates de l'étranger, cette République-là jouerait peut-être une partie dangereuse. Les monarchies menacées ne se priveraient pas de répondre à cette offensive par le programme allemand de igoS : « la révolution dans dix grandes villes de France. » Cependant, il est grave pour l'idée républicaine qu'elle soit tenue à tant de prudence, réduite à vivre sur l'habitant et incapable de s'exporter. Notre gouvernement aurait au dehors une autre figure s'il s'appuyait en Europe sur ces grandes forces morales dont les tondateurs du régime s'étaient flattés d'obtenir l'alliance, ^lais les grandes forces morales ont fondu. Le mouvement de l'opinion européenne qui semblait se diriger, il y a cinquante et soixante ans. dans le sens libéral, a obliqué vers le nationalisme et l'impérialisme. Dès que la République eut été fondée en France, il se trouva que l'idéal républicain ne trouvait plus hors des frontières le moindre écho.

Il est même, en somme, surprenant qu'un pays comme le nôtre, dont les modes, les arts, la littérature sont copiés à l'envi, ait aussi totalement cessé d'être imité en politique. L'Europe ne veut nous ressembler que par nos beaux côtés. Elle nous abandonne notre régime et s'instruit de nos expériences. On aurait pu supposer qu'au moins les pays latins

iZiO I, IDEE HEPl BLICA1>'E ET I. El ROPE

seraient tentés de copier nos institutions et nos mœurs publiques. Mais à peine a-ton, çà et là, emprunté quelques bribes de notre vocabulaire, comme le « bloc » auquel les libéraux allemands essayent de travailler. Il est frappant que l'anticléricalisme luimême soit resté un mal français, au point qu'on pouvait écrire récemment, à propos des élections belges qui ont eu lieu hier, que les libéraux de iàbas auraient peut-être battu le parti catholique en 1906 et 1908, sans le déplorable exemple du ministère Combes et de la Séparation. Voilà comme on envie, comme on imite nos libres institutions ! Sans parler de ces socialistes allemands qui n'ont que des railleries pour la ferveur démocratique et le loyalisme républicain de M. Jaurès et de son parti. Sans compter les sévères considérants du peuple norvégien lorsque s'offrit à lui l'occasion de se donner une République à l'image de la nôtre. C'est de cette manière que l'exemple de la France agit sur les peuples d'aujourd'hui.

On n'a pas de peine à concevoir que le prestige de la République à l'extérieur n'en soit pas accru. Les gouvernements, qui ne craignent plus les vertus de propagande qu'elle possédait au temps jadis, ne souhaitent pour nous que la prolongation de la maladie, n'ayant pas à redouter la contagion. Quant aux peuples, c'est autre chose.

Il y a eu une certaine politique de la France républicaine, de la France révolutionnaire, qui lui valait la confiance de toutes les nations opprimées ou mé-

LA HLITIÈME VOITIRË I^I

contentes de leur sort. Les barricades dressées à Paris faisaient tressaillir l'Europe d'émotion et d'espérance. Les Polonais, après i83o, s'imaginèrent que leur jour était venu. Ils le crurent encore après 18^8. Maintenant ni la Pologne, ni l'Irlande, ni la Finlande n'auraient la naïveté de compter sur la République. La République est devenue sage. Déjà, la seconde avait sacrifié les peuples opprimés à sa sécurité personnelle. La troisième a compris que la France n'avait plus le moyen de faire le bonlieur des autres . Et ce n'est pas nous qui nous plaindrons qu'elle ait renoncé à la politique du sacrifice et des nationalités comme elle avait déjà renoncé à la politique de propagande. Seulement il était fatal que la République, en se repliant sur elle-même, perdît ce qui faisait son rayonnement au dehors. Son prestige de redresseuse de torts était dangereux. Elle a été obligée d'y renoncer, heureusement pour la France ! Mais à partir de ce moment-là elle est devenue un gouvernement comme un autre et seulement moins apte que ses rivaux à la lutte pour la vie et pour la grandeur. On avait pu rêver d'une République française jetant à travers le monde l'éclat d'un certain idéalisme. Cet attrait, la République l'a perdu aussi. Triste condition pour notre régime, dans cette Europe monarchique, nationaliste, impérialiste et qui sait ce qu'elle veut, d'avoir dû renoncer à ce qui eût pu lui valoir comme une verlu d'expansion. Il s'est jugé lui-même en laissant tomber en langueur son « idéal « et sa doctrine : c'est que 1' « idéal »

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était funeste et la doctrine absurde. Mais comme on ne les a pas remplacés par autre chose, on a perdu la considération de l'étranger. La République n'a pas voulu continuer la politique extérieure qui faisait la périlleuse originalité des libéraux et des démocrates français d'autrefois. Et par là, c'est toute l'œuvre européenne de la Révolution et des régimes issus de la Révolution qui se trouve condamnée. M. Paul Deschanel, dans les discours et dans les rapports parlementaires qu'il vient de réunir en volume, s'est surtout attaché à démontrer que l'hostilité contre l'Autriche était un anachronisme qui avait coûté cher à la France. Bonne vérité. Mais qui la profère relègue au rang de politiques bornés et routiniers ces hommes de la Révolution et leurs continuateurs napoléoniens qui crurent s'inspirer de Richelieu, mais détruisirent en réalité son œuvre, en s'attaquaiit à la puissance autrichienne qui avait cessé d'être un danger. M. Paul Deschanel, en découvrant que l'Autriche est depuis longtemps devenue un élément d'équilibre, par conséquent de paix, par conséquent de conservation, par conséquent de consolidation de nos frontières, M. Paul Deschanel s'associe à la réhabilitation de l'ancien régime. Il contribue à pousser du côté de la fosse l'amas des erreurs révolutionnaires.

Le programme extérieur de la Révolution a été le premier abandonné par la République, sa fille. En ce moment, c'est l'œuvre administrative et financière qu'elle délaisse. Que lui reste-t-il qui la distingue,

LA m lïlÈME VOITURE l/i3

qui la fasse rayonner dans le monde et qui puisse attacher les esprits et les cœurs ? Rien. Dépourvue d'idée et de volonté, elle n'est pas nationale et elle n'est plus franchement cosmopolite. Dans une circonstance pareille à celle de Londres, qui met les peuples lace à face et provoque les comparaisons, la République sans bonnet phrygien et sans auréole n'apparaît plus que comme une forme très inférieure de gouvernement.

23 mai i()io.

Les lyrans.

Ce ne sont pas les cvénertients de ces derniers mois, pas même ceux de Portugal, qui peuvent changer l'opinion qu'on a souvent exprimée ici sur le regain de faveur dont jouit la monarchie dans la généralité des États européens. La révolution portugaise, dontles causes appelaient bien des observations et dont l'avenir appelle bien des réserves, est même, par un phénomène curieux, restée étroitement localisée. Il pouvait partir de Lisbonne une de ces rafales comme le xi\^ siècle en a tant vu. Mais la télépathie révolutionnaire est morte. Et notre temps a beau être celui des congrès internationaux, de l'information rapide, de la communication des idées, les nations vivent plus qu'autrefois sur elles-mêmes. Elles se témoignent une indifférence d'ailleurs parfaitement polie. Il est frappant, à cet égard, de constater tout le mal inutile que s'est donné M. Jaurès pour rattacher le prolétariat français aux prolétariats anglais et allemand. A Londres et à Francfort, M. Jaurès a été écouté comme un ténor célèbre. Lui parti, ouvriers allemands et ouvriers anglais ont pensé à leurs affaires sans se sentir rien de commun avec les camarades de France. En réalité, les prolétaires de tous les pays ne communiquent, comme les puissances, que par missions et ambassades. La dis-

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parition de la grande fraternité révolutionnaire, telle qu'elle a régné entre i83o et 1860, est le témoignage le plus certain du grand mouvement de réaction qui s'est accompli en Europe.

D'autre part, l'état d'esprit des monarques continue d'être bon. On connaît le mot de Metternich, qui était un grand seigneur plein d'esprit : « Je suis tellement habitué, disait-il, à voir les rois se regarder comme un abus, que je ne serai plus surpris si j'en vois un solliciter au premier jour l'emploi de marguillier d'une paroisse. » Les rois d'aujourd'hui ne se regardent plus comme un abus parce que, malgré les Constitutions et les Chartes, ils ont le sentiment de servir à quelque chose. Ceux que décourageait leur siècle avaient tort. Le souverain a trouvé une utilité dans l'Etat moderne, et il n'est plus sous la crainte déprimante d'être un condamné à mort. Imaginez un peu ce qu'ont pu être les pensées de Victor-Emmanuel III le jour où le socialiste Enrico Ferri a donné son adhésion à la monarchie. Ce jour-là, le roi d'Italie n'aura pas eu envie de jeter le manche après la cognée, c'est-à-dire la couronne après le sceptre. Il se sera souAenu du sort de son père et il aura pris confiance en mesurant le chemin qui va du régicide au ralliement, de l'assassin Bresci à Enrico Ferri.

iNe remarquez-vous pas, d'ailleurs, qu'un sujet tend à disparaître des conversations courantes ? C'était

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naguère encore uu lieu comnniii que des prédictions louchant la chute de la monarchie en tel ou tel pays. « Dans vingt ans, disait on, l'Italie, ou la Prusse, ou l'Angleterre seront en Republique. » Le pronostic ne se réalisant guère, on a fini par n'en plus parler. C'est une idée qui a vieilli comme les romans de Paul de Kock et les opéras de Meyerbeer.

Vous vous rappelez les plaisanteries moitié bouffonnes moitié sinistres que faisait Henri Heine sur la future révolution allemande auprès de laquelle celle de 1789 ne devait être qu'un jeu d'enfants. Henri Heine avait même décrit, en petits vers sautillants, comment serait exécutée Sa Majesté prussienne. Les Anglais avaient été fort grossiers à l'égard du roi Charles. Les Français plus encore à l'égard du roi Louis. Mais quand ils couperaient le cou de leur Frédéric ou de leur Guillaume, les Allemands resteraient pénétrés de respect, de piété et de sentiment. « Il y aura un carrosse de cour, — attelé de six chevaux empanachés de noir, enguirlandés, — conduits par un cocher armé du fouet de deuil — et pleurant sur le siège élevé. » Voilà comment Henri Heine voyait les choses. Et ces choses-là ne sont pas arrivées, ce qui est infiniment regrettable pour nous.

Il y a bien quelques menus signes d'indépendance en Allemagne. ?\'ous les épions avec soin. Nous les saluons toujours avec joie. Toutes les tendances vers une politique de libéralisme et de démocratie qui se manifesteront là-bas, nous les considérerons avec

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