‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 36 sur 75 · LES TYRANS · texte numérisé non relu

LES TYRANS

encore un parti de la révolution (j'allais jiresque ajouter, par la force de l'habitude, un parti « digne de ce nom ») si ce parti avait une politique et s'il était mené par des intelligences, c'est contre l'Emj)ire allemand que devrait porter son effort. Bakounine, après 1871, piévoyait que l'Allemagne impériale vaudrait vingt-cinq ans de réaclion à l'Europe : ce qui lui paraissait déjà énorme, quoiqu'il se tiom- ])àt largement. Et, avec véhémence, dans son Em~ pire knouto-germanique, il convoquait tous les éléments révolutionnaires internationaux, les conjurait de se liguer contre le monstre. Eh bien, Bakounine n'a pas été écouté du tout. La prédication révolutionnaire s'est justement exercée avec une modélation particulière à l'égard des empereurs d'Allemagne. Prudence i' Calcul ? Faiblesse ? La cause est mystérieuse mais le fait est certain. Tandis que le président Carnot et le président .Mac Kinley, chefs élus de démocraties, tombaient sons des poignards italiens, les Hohenzollern étaient épargnés. Or, l'anarchiste frappe où le libéral désigne, et les rois de Prusse peuvent se vanter de jouir d'une fameuse immunité. Sans appeler le moins du monde le régicide sur leur tête, nous aimerions pourtant voir, chez tant de fiers républicains, une haine un peu plus solide des « tyrans » les plus authentiques qui soient et qui bénéficient au contraire d'une indulgeoice secrète, d'une sorte de tendresse inavouée : comprenne qui pourra !

i3 février iQi i.

A voix basse.

Nous nous sommes laissé dire que l'on a généralement broyé du noir, tous ces jours-ci, dans les conseils du gouvernement. On songeait déjà à la nécessité d'une démonstration navale du côté de Cagliari. Mais, passer aux mesures de rigueur vis-àvis de l'Italie, n'était-ce pas faire jouer la Triplicc. loule la Triplicc ? Or, la Triple Alliance est dét'ensi\e, et si l'Allemagne veut être certaine de trouver l'allié italien à ses côtés, c'est en s'y prenant de telle sorte que celui-ci soit attaqué le premier...

Le piège, si piège il y avait, était habilement tendu : le ministère « national » a eu chaud, pendant quelques jours, à imaginer tout ce que pouvaient déclancher de formidable les incidents du Manoiiba el du Carihage. Il n'est pas encore tout à fait rassuré. Et, dans le public, se répand même invinciblement la pensée que le danger de guerre approche. L'idée d'un grand conflit armé « pour h; printemps » s'enracine. 11 est bien remarquable que dans cette affaire de nos navires et de nos passagers turcs enlevés, la presse socialiste ait cédé au courant et n'ait pas fait front au sentimenl national. M. Jaurès a dû prodiguer les explications et les : « Je l'avais bien dit », pour ménager les Iransilions el faire admettre que l'évolution, celte écrevisse qui

A VOIX BASSE lOI

n'est pas toujours rouge, eût marché, depuis quelques années, en sens inverse de l'Internationale pacifique. En somme, tout le monde flaire des temps difficiles, tant il flotte une odeur de poudre autour de ces noms d'Agadir et de Cagliari, noms qui sonnent bien et semblent faits pour illustrer des batailles, ou, au moins, pour en annoncer.

Poia-tant ne serait-il pas survenu un fait nouveau capable de permettre un peu plus d'optimisme ?

N'y a-t-il pas eu ces élections allemandes d'où est sorti un Reichstag socialiste pour plus d'un quart (imaginez une Chambre française où il y aurait i6o unifiés, au lieu de 76), et pour plus d'un quart encore composée de radicaux, de libéraux, et aussi d'Alsaciens et de Polonais qui ne sont pas de très chauds amis de l'Empire ? De très notables soutiens de l'ordre, du trône et de l'autel ont été battus. Les pangermanistes ont été des plus atteints. Liebknecht (le flls de celui qui n'était pas dreyfusard), le révolutionnaire le plus fougueux de Prusse, a été élu à Potsdam, dans la propre semaine où tombait le centenaire du grand Frédéric, et l'on dit que Guillaume II en a été très attristé. N'ayant guère de raisons de nous associer aux chagrins de Sa Majesté prussienne, nous pouvons nous étonner que, fût-ce d'une façon discrète, la presse française ne se soit pas félicitée davantage de ces élections et même qu'elle ne s'en soit pas félicitée du tout.

Quelqu'un nous disait un jour : u Si le gouvernement français ne subventionne pas, en Allemagne,

102 L IDEE REPLliLlCAlNE ET L EUROPE

la presse d'opposition démocraticpie et libérale, il ne sait pas son métier. » Ainsi, chez nous, jadis, Bismarck et Cavour s'élaient « intéressés » à nos journaux. M. Poincaré suit-Il le Berliner Tageblall ? On parle aussi de la possibilité d'une dissolution du nouveau Reichstag, l'Empereur et son chancelier escomptant une réduction des mandats socialistes, si un nouveau scrutin s'ou^re à bref délai, le parti ayant épuisé son trésor de guerre dans la lutte. En ce cas, ne serait-il pas de bonne ])olitique de fournir, s'il y avait moyeu, qucKpies subsides à la socialdémocratie ? Les Français ont pris l'habitude de faire au Paraguay, à Cuba et sur les bords de l'Amazone, des placements d'argent qui ne valent pas ce que vaudrait celui-là:..

L'idée que nous suggérons, emjiressons-nous de le déclarer, n'a aucune chance d'être adoptée. La France n'appuiera pas phis les socialistes allemands qu'elle ne soutient le Berliner Tagehlatl. Et elle aura peut-être raison.

Ce n'est pas la première fois que nous le icmarquous : le régime républicain a lellement perdu confiance en lui-même qu'il n'a même plus einie de voir ailleurs son reflet ni son image. Un régime comme celui-là n'est plus rien, si son principe ne part pas d'un idéalisme, d'une foi. El la foi est essen tiellemeut propagandiste. Or, la République ne l'ail plus de propagande, — et c'est peut-être une des causes qui auront le plus contribué à détourner d'elle les nouvelles générations et à leur insjnrer un scepti

A VOIX 15ASSE l53

cisme salutaire. La République ne fait rien poîir ses jeunes sœurs ou bien, quand elles viennent au monde, comme en Portugal, elle les accueille sans aucun enthousiasme. La République est un peu comme la femme dont le poète a dit :

Et ceux qui l'ont connue en parlent à voix basse...

Quand les républicains parlent de leur régime aux autres peuples, ils en parlent tout bas. Mais ils ne font pas comme le poète : ils n'avouent pas pourquoi ils l'aiment.

C'est qu'ils n'eu sont pas très fiers. C'est aussi que (chose louable), l'expérience les a rendus prudents. Nous avons traversé, en effet, toute une série d'épreuves qui auront démontré que les idées qui constituent essentiellement la République réussissent mal à la France, chaque fois que, sous une forme ou sous une autre, elles apparaissent et régnent au dehors. Voulez-vous que nous fassions le compte ? 11 y a la Révolution russe et l'enfantement de la Douma, de qui, depuis 1906 et l'alerte de Tanger, nous n'avons pas eu à nous féliciter extrêmement. Il y a les Jeunes-Turcs qui ne nous ont apporté que déceptions. H y a les libéraux espagnols avec qui nous nous sommes brouillés à l'heure et à l'instant. 11 y a les Italiens avec qui l'anticléricalisme, nous venons de le voir à Cagliari, ne nous a créé aucune solidarité. Il y a les radicaux anglais, qui ont accepté l'Enteute cordiale, parce qu'ils l'avaient trouvée dans l'héritage des conservateurs, mais qui la supportent

l54 L IDÉE HÉPUBLICAINE ET L EUROPE

impatiemment et qui dénoncent, tous les jours, sir Ethvard Grey comme traître à leur parti, oarce qu'au mois de juillet, il a fait prononcer à M. Lloyd George un discours {ivords, ivords, ivords !) peu agréable pour l'Allemagne. Et, soit dit en passant, ces radicaux anglais, que nos anglomanes de droite voudraient nous faire admirer, sont encore plus fanatiques et encore plus obtus que n'importe lesquels de nos combisles.

L'esprit de conservation et l'esprit de révolution alternant chez les peuples, voilà aujourd'hui qu'à l'Est, dans im pays où l'ordre et l'autorité triomphaient depuis cinquante ans, une marée rouge parait se remettre en mouvement. Est-ce sérieux ? Est-ce destiné à réussir ? N'y comptons pas trop. En tout cas, les déboires que tant d'oscillations semblables ont fait, sur d'autres points de l'Europe et de la planète, éprouver à la France, auront eu pour résultat (|ue, cette fois, tout le monde se méfie. Et nousmêmes, qui aimerions pouvoir dire : « Vive la République... en Allemagne ! » nous croyons qu'il est plus sage de retenir ce cri.

Au milieu de l'instabilité universelle, t(jut le monde se convainc que la France n'aurait rien à attendre de bon ni d'une Europe, ni d'une Allemagne entrées en Iriincnlalioii.

2t) jainicr 191 2.

• Les rois rie M. Poincaré.

Quelle chose prodigieuse, quand ou y pense un instant, que cette apothéose de la monarchie anglaise sur le sol de la France républicaine ! Mais ce sont surtout les paroles que M. Poincaré a dites devant les statues élevées, à Cannes, à la reine Victoria et au roi Edouard, qui sont surprenantes.

Nous prendrons un point de comparaison d'où le [)rogrès des idées et la marche des choses deviendront plus sensibles. Voilà une douzaine d'années, Pierre Loti était au Japon et il notait avec minutie les amusements et les babillages enfantins de Madame Prune et de Mademoiselle Pluie d'Avril... Un soir, la rade de Nagasaki retentit de coups de canon réguliers, auxquels s'associent bientôt les navires de guerre de loules les nations. Arraché à son récit des puérilités nipponnes. Loti sort de sa cabine, s'informe et apprend que tout ce tonnerre résonne en l'honneur de la reine d'Angleterre qui vient de mourir. Et alors Pierre Loti admire que, pour ime vieille dame qui est morte là-bas, aux antipodes, on croie devoir brûler tant de poudre et faire tant de bruit. II a de l'ironie pour ces matelots anglais qui s'imaginent de bonne foi que la vieille dame défunte incarnait leur nation. Et avec un peu de pitié, tandis que les canons tonnent toujours sur

l56 LIUÉK RÉPLBLICAINE ET )/eLROPE

la rade, il retourne aux sourires de Mademoiselle Pluie d'Avril...

Cette espèce de dédain, Pierre Loti l'a partagée longtemps avec un grand nombre, un très grand nombre de Français qui, au moins, avaient l'excuse d'avoir formé leur philosophie politique au café et qui n'avaient pas comparé les peuples ni couru le monde. Mais les idées régnantes, vraies ou fausses, seraient déchues de leur gloire souveraine, s'il ne fallait, pour les détrôner, de longues années cl de ^coiicluanles expériences. Pierre Loti pouvait a\oir visité presque tous les points du globe, avoir connu des hommes — et des femmes — de toute nationalité et de toute couleur, il n'en pensait pas moins sur un grand nombre de sujets comme le premier venu de n'importe quelle sous-préfecture. Et c'est pourquoi le culte des Anglais pour leur reine lui paraissait quelque chose de plus vieillot, de plus ridiculement inintelligible et de moins intéressant que toutes les japoneries qu'il avait sous les yeux.

Soyez certains qu'il y a dix ou douze ans, M. Raymond Poincaré, tout homme d'Etat qu'il fût, pensait exactement comme Loti et qu'il n'eût jamais proféré sur la fonction royale un mot qui fût comparable à ceux qu'il a prononcés depuis trois jours. aux fêtes de Nice et de Cannes. C'est qu'il n'y a pas eu les événements seuls qui ont imposé une autre conception du gouvernement et de la politique. Il y a eu des campagnes d'idées. Il y a eu des livres, des journaux, des discussions. Il y a eu V Enquête sur

LES ROIS DE M. POINCARÉ ib']

la Monarchie, que M. Poincarc a lue. Il n'a pas cessé d'être républicain pour cela. Mais enfin, sans ce courant de doctrines, sans ces lectures, sans cette ambiance, il 'n'aurait jamais pensé à parler comme il l'a fait, avec tant de précision et d'entrain, du métier de loi, du rôle de l'hérédité, de la préparation excellente que reçoit un futur souverain... Ou bien, s'il l'avait fait par l'effort d'une pensée originale, M. Poincaré eût été très imprudent. Il eût surpris, il eût scandalisé l'opinion moyenne. Il eût risqué de passer pour réactionnaire. Plus probablement même, on ne l'eût pas compris. Or, son apologie de la royauté par le double exemple venu d'Angleterre a reçu, au contraire, un accueil favorable. Tout le monde a dit : « Comme c'est vrai. » Pierre Loti lui-même, s'il a lu ces discours, aura oublié son haussement d'épaules de Nagasaki, lorsque les canons tonnaient sur la rade.

Il faut bien savoir que les choses ne se passeraient ludlemont de la même manière si, depuis douze ans, des hommes entêtés ne cessaient de communiquer à leur papier, du papier à l'imprimeur et de l'imprimeur au public, un certain nombre de vérités qui ont fini par faire leur chemin en France, et dont l'une des plus patiemment répétées est que le rôle des royautés aura rarement été plus grand que dans le monde d'aujourd'hui. Cela dit, avouons que le hasard a bien fait les choses en élisant deux souverains anglais pour illustrer en France la renaissance de la Monarchie,

i58 l'idée répl'iîmcaine et l'europe

Est-ce qu'on ne icgardait pas aulretbis comme un fait inconlcsIablcrcfTacemonl progressif de la royauté dans la vie politique de l'Angleterre ? Le régicide de 16,^9 lui avait porté un preniier coup, un coup lerrible. La révolution de 1688 — ce i83o anglais — ne ra\ ait pas fortifiée. Aux yeux des observateurs, l'île paraissait vouée à une évolution républicaine. En effet, on vit, loul au long du xviii" siècle, sous les quatre Georges et sous le dernier Guillaume, le pouvoir royal combattu, refoulé, limité jusqu'à ne plus être rien qui comptât. Peu à peu, le roi avait été expulsé de tous les départements des affaires publiques. Sa présence avait même fini par ne plus être tolérée au conseil des ministres. La couronne avail perdu son droit de Aelo. En sorte que le public européen et surtout le public français, plus prompt que les autres aux hypolbèses, voyant, en 1887, une jeune fille de dix-huit ans monter sur le trône, s'empressa de conclure que c'était la fin et que la monarchie anglaise n'exislail plus que sur le pa[)ier. Avec cela, le régime parlementaire, d'abord ])roj)riélé d'une oligarchie, n'avait cessé d'évoluer dans uti sens démocratique. Le gouvernement représentatif se rapprochait de la foule, se faisait plus accueillant, plus intelligible, et l'on pouvait penser, par conséquent, que le prestige du trône s'éloignerait et s'effacerail à proportion. (( Lorsque Homère, disait à ce sujet un écrivain politique, après avoir raconté que les Cyclopes n'ont pas d'assemblées, trahil par son étonnemenl la foice du besoin et de l'habitude de se

LES ROIS ui: M. POnCARÉ i59

réunir, chez les races helléniques, il limite implicitement l'avenir et la fortune de la royauté en Grèce et prédit sans le savoir la transformation républicaine des institutions. » De même, l'élargissement du parlementarisme anglais, l'accoutumance du public au régime de la discussion et des assemblées semblait avoir pour inéluctable conséquence la disparition de l'organe royal désormais privé de fonction...

Et commela monarchie anglaise, toute démantelée qu'elle fût, durait cependant, il fallut bien justifier ce phénomène. On chercha bien loin des raisons qui furent surtout des raisons de psychologues. On soutint que les Anglais n'étaient pas un peuple comme les autres ; qu'ils étaient insensibles à la logique et au besoin de l'unité, qu'ils s'accommodaient aisément des solutions bâtardes sans souci d'accorder la réalité avec les apparences, enfin qu'ils conservaient leurs rois par un traditionalisme paresseux, ainsi que leurs magistrats persistent à porter perruque.

Et puis comme on avait conscience que de telles explications ne pouvaient suffire, on cherchait plus loin, on cherchait autre chose, et l'on trouvait que la royauté anglaise avait, depuis la Réforme, un caractère théocratique qui la rendait indispensable à un peuple devenu hostile à la papauté. On trouvait même mieux encore et l'on finissait par serrer d'assez près la vérité en disant que la royauté durait en dépit de toutes les hypothèses et même de la vraisemblance, parce que la couronne était le seul lien qui rattachât

l6o I. IHKK RÉm BLICAINE ET L El ROPE

à la métropole les colonies devenues grandes filles et jalouses de leur autonomie...

C'est en effet comme grand service public que la royauté anglaise, ayant duré en dépit des pronostics et peut-être par hasard au moment où les progrès de l'oligarchie parlementaire tendaient à l'annihiler et à l'abattre, s'est relevée au xix^ siècle, au siècle des nationalismes et des impérialismes. Maintenant, quant à vous dire ce que la royauté a fait, en Angleterre et en Europe, sous Victoria et sous Edouard YIJ, ce n'est pas à nous à le recommencer. M. Poincaré s'est chargé de la démonstration.

11 s'en est même acffuitté avec un enthousiasme un peu excessif. Et tout ce que nous avons à reprendre àsesdeux discours, c'est qu'il se soit, pour un ministre français, tout de même un peu trop roulé aux pieds de Leurs Gracieuses Majestés britanniques '.

i5 avril It)i2.

I. L'admiration et la déférence que M. Poincaré professe à l'égard delà monarchie anglaise vont plus loin. Après son élévation à la présidence de la République, il est à croire que M. Poincaré a désigné lui-même M. Jonnart pour lui succéder au quai d'Orsay. Et l'un des ])rincipaux titres du nouveau ministre était, au dire un peu naïf du Temps (aa et aS janvier 1918 : bis repetita placent), « la haute estime ovi le plus remarquable meneur d'hommes des vingt dernières années, qui fut le roi Edouard YII, tenait M. Jonnart. » Du fond de la tombe, Edouard VII créerait donc encore des ministres français ?

• Oii va le monde.

Le loclour a !)ioii vrtulu nous suivre quelquefois dans une sorte de louiiu'o idéologique hors des frontières de France, d'où nous ra]:>portions vérifications et confirmations de nos doctrines. Si l'on consent aujourd'hui à recommencer avec nous une de ces promenades, on y verra peut-être que nous continuons à ne pas avoir tort.

Nul n'ignore ce qu'il convient de penser, au point de vue de la politique générale et de la situation de la France en Europe, de la nomination du baron Marschall comme ambassadeur d'Allemagne à Londres. Il n'est pas douteux qu'il s'agisse d'une tentative de dissociation de l'Entente cordiale, et c'est évidemment un symptôme nouveau de la crise des alliances, crise qui pourrait bien laisser un beau jour la France isolée dans le monde ; ce qui serait une fort triste fin, qu'on l'avoue, pour l'œuvre diplomatique que la République a entreprise depuis une dizaine d'années. Mais ce n'est pas sous ce jour-là que nous voulons envisager aujourd'hui le changement de poste du baron Marschall de Biberstein.

Qu'on nous permette une comparaison un peu triviale : ce diplomate badois est envoyé de Constan-

i62 l'idée répui3licai>e et l'europe

tinople à Londres à la façon de ces champions de boxe qui vont cueillir de capitale en capitale des lauriers nouveaux et se mesurer avec des adversaires de leur poids. Le baron Marschall avait remporté des succès retentissants parmi les Turcs. Sera-t-il aussi heureux chez les Anglais ? On se le demande avec une véritable curiosité sportive. Et voilà justement, sans même nous arrêter à ce qui touche notre pays dans cette affaire, ce qui fait à nos yeux l'intérêt du bruit soulevé par la nomination du baron Marschall. Un des lieux communs les plus usés du journalisme et de la conversation n'affirmait-il pas que le rôle des diplomates et de la diplomatie était fmi dans le monde contemporain, que le télégraphe et le téléphone, sans parler de la radio-télégraphie, avaient tué l'art de Metternich et de Talleyrand ? Un ambassadeur ne devait plus être que l'exécuteur obéissant des ordres transmis par son ministre. Plus d'initiative, partant plus d'intrigue et par conséquent, aussi, plus de cette politique dite d'ancien régime et de monarchie, dont la vieille diplomatie avait la réputation de posséder le secret... Et l'on ne craignait pas non plus d'affirmer que dans la complexité de la vie et de la société contemporaines, le rôle d'un ambassadeur était bien limité, ses moyens réduits à très peu de chose. Le diplomate, que Bismarck définissait un monsieur envoyé à l'étranger pour mentir au profit de son pays, he devait plus trouver à exercer ses talents dans un monde autrement vaste et àiitrement confus que celui où manœuvraient un

ou VA LE MO?JDE l63

Kaunitz ou un Vergennes, — ce Vergennes dont M. Poincaié regarde le bureau comme une relique... Bref, ou se pIaL3ait à dire ce qu'ont dit, de très bonne foi, les hommes de tous les temps, à savoir que rien n'est plus pareil aujourd'hui à ce qui était jadis, et que, pour la diplomatie comme pour le reste, r « évolution » a changé tout cela et, comme dans Molière, ne veut plus que le cœur soit à gauche.

Quelle erreur ! Et comme cette erreur deviendrait dangereuse si la France l'appliquait à ses rapports avec les diplomaties étrangères !

Nous n'avons qu'à rappeler, nous contentant d'un exemple tout récent et tout vivant, la dangereuse activité, souvent signalée ici-même," dont M. Tittoni, ambassadeur d'Italie, a fait preuve depuis son arrivée à Paris, pour faire sentir l'absurdité de cette illusion. Sans doute, la matière humaine et sociale sur laquelle s'exerce l'habileté des diplomates d'aujourd'hui n'est plus la même que celle d'autrefois. On la travaille par d'autres moyens, voilà tout. Ces moyens, c'est aux hommes de talent de les trouver, et il n'y a jamais eu d'ailleurs, à n'importe quelle époque, qu'une élite dans les chancelleries qui fût capable de manier les intérêts et les consciences, de préparer les événements, de prévoir un courant ou de le créer. L'attention avec laquelle les renseignés suivent le déplacement d'un baron Marschall prouve qu'en diplomatie comme dans le reste, la valeur personnelle reste l'élément d'action par excellence et

l64 l'idée RÉPIRLICVINE ET i/eTROPE

que, si colossales que soieut les forces sociales modernes, uue intelligence, un esprit, une tête peuvent toiijours mener par le bout des naseaux ces monstres aux instincts violents et courts qui s'appellent l'opinion, la presse et la finance. Les puissances d'argent sont formidables dans le monde moderne ? C'est elles justement qu'un réaliste bismarckien comme le baron Marschall se plaît à travailler. AConstantinople, avec son fidèle assistant, son bras droit, le journaliste Weitz, il doublait sa politique officielle d'une politique occulte, principalement active dans les milieux de presse et de finance. Si la Cité n'est pas Stamboul, les fanalismes et les intérêts y sont également faciles à exploiter, et le baron Marschall trouvera à Londres des puritains pacifistes, des radicaux germanophiles et des banquiers comme sir Ernest Cassel, avec qui il lui sera aisé de composer une politique aussi originale et aussi fructueuse que celle qu'il a faite en Turquie.

Non, le rôle du diplomate n'est pas fini dans les sociétés modernes, surtout quand le diplomate est vigoureusement appuyé par son pays d'origine et quand son effort n'est pas trahi par les institutions de l'Etat qu'il sert. Et ce n'est pas nécessairement un rôle dangereux pour la paix. M. de Belhmann- Holhveg l'a très bien dit au Reichslag l'autre jour : les grands mouvements d'opinion, les colères populaires, les ambitions nationales sont autrement dangereuses et capricieuses que le travail des chancelleries; et si les peuples réglaient directement leurs

ou VA LE MODE l65

affaires selon la pure théorie démocratique, imposaient leur volonté aux gouvernements devenus simples agents d'exécution, nous en verrions certainement de belles, et Dieu sait si les guerres deviendraient fréquentes... Oui, le chancelier de l'Empereur Guillaume II a très bien dit cela l'autre jour. Et il est un peu humiliant pour nous que ces vérités de bon sens et d'expérience, méconnues en France, soient dites par des Allemands. Nous pouvons tout de même en faire notre profit et nous dire aussi que ce ne sont pas les bons diplomates, que ce ne sont pas lesMarschall de Biberstein qui nous manquent : c'est un pouvoir énergique et cohérent qui fait défaut à la race d'où sont sortis des politiques autrement ingénieux et subtils et claii-voyants que ne peut l'être, après tout, si rusé soit-il. ce Batlois.

Que la diplomatie soit rendue inutile par 1' « évolution )). voilà donc un lieu commun rendu inabordable, un pont aux ânes qui tombe en morceaux. A oulez-vous maintenant, en continuant de regarder au dehors, voir nos idées confirmées sur un autre point : à savoir que le nationalisme est la loi du monde moderne, que notre siècle est celui où les nations sentent le plus vivement, le plus passionnément leurs différences ?

Le xix*" siècle avait pu faiie ci'oiro le contraire. C'était le siècle des u unités » cl des agglomérations.

i66 l'idée républicaine et l'europe

On voyait en Allemagne, en Italie, par exemple, les petits Etats disparaitie pour faire des peuples, et l'on en concluait que le monde marchait vers une vaste intégration, que les races les plus semblables se fondaient d'abord entre elles pour arriver par étapes à une fusion générale de l'humanité, que les Etats- Unis d'Europe, premier stade de la République universelle, ne tarderaient pas à s'organiser, etc.. Or, vous voyez où nous en sommes : jamais on n'a tant parlé, dans la société des nations, de séparatisme. Le dernier mot a été dit par l'Irlande, qui aura son Home Riile auquel l'Angleterre a fini par se résigner. Bien mieux : l'Ecosse et le Pays de Galles recouvreront du même coup une sorte de vie indépendante. Et, tout pareillement, les Magyars se sentent de moins en moins pareils aux gens de Vienne, Et dans les limites mêmes de la Hongrie, les Croates ne souffrent plus qu'on les confonde avec les Magyars, L'Ukraine — comme l'Action française l'a révélé — se dit autre chose que la Russie. Et déjà, au septentrion, la lointaine Islande s'est séparée du Danemark, comme la Norvège s'était aJBfranchie des liens de son mariage avec la Suède,,.

Voilà comme le genre humain marche vers l'unité et vers la fraternité. Avec ces dispositions-là régnant en souveraines sur la planète, il serait sage de penser, comme pense M, de Bethmann-Holhveg, que ce serait une bien mauvaise chose si les peuples, devenus si ardents à affirmer leur personnalité, s'entrechoquaient librement au gré de leurs passions :

Ol' VA LE MONDE 167

pour le bien des hommes, les gouvernements et l'autorité ne sont pas près de devenir superflus, et il est heureux que nous ne marchions pas plus vers l'anarchie que vers la République universelle.

i4 mai 191 3.

Une monarchie tuée par ses parlementaires.

Il est encore trop tôt pour présager les suites de la révolution portugaise. Mais rarement insurrection si subite aura causé moins de surprise : il y avait trop longtemps que le régime parlementaiie avait mis le Portugal dans un état d'anarchie que ce malheureux pays pourra bien difficilement dépasser. La chute définitive d'une dynastie à qui les circonstances ont jusqu'à présent interdit de jouer un rôle régénérateur ne ferait qu'enlever à la nation portugaise ses chances de relèvement, tout en portant au cœur du pouvoir le désordre et les compétitions des partis. Médiocre triomphe pour les vainqueurs de ces deux journées, s'ils ont vraiment l'illusion que la République fera le salut de leur pays...

Un peuple mis au pillage par les parlementaires, une exploitation éhontéc des richesses publiques par les factions, des scandales financiers sans cesse renaissants, l'impossibilité de former im gouvernement tolérable avec n'importe quel groupe de politiciens : tel était, de l'avis de tous, la situation que. le premier, le roi Carlos avait appelée « le gâchis ». Et ceux de nos confrères qui professent le respect le plus profond pour le régime des deux Chambres et de la discussion libre ne peuvent faire autrement que de reconnaître que le jjarlemenlarisme portugais était

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