‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 43 sur 75 · I. Essais, le conUe de rilialham · texte numérisé non relu

I. Essais, le conUe de rilialham

196 l'angleterre, son parlement, sa monarchie

Ce sont ces souvenirs, c'est cette expérience qui doivent nous empêcher de concevoir des alarmes Irop vives au sujet des altérations qu'est exposée à subir la constitution anglaise. Nous ne croyons pas que ce système ait jamais été parfait. Il a montré, sous sa forme ancienne, originelle, tous les vices du régime parlementaire, atténués seulement par le caractère aristocratique de ces institutions. Tout se passait entre un petit nombre de familles. Mais, par la logique des choses, l'élément électif l'a emporté sur l'élément héréditaire ; la disparition des lord sou la diminution de leur influence pouvait être annoncée depuis longtemps. Ce phénomène ne peut plus rien changer d'essentiel à la marche du parlementarisme anglais...

Ce qui serait grave, ce serait un réveil un peu général de cet esprit puritain qui a déjà valu tant de secousses à l'Angleterre et que représente M. Lloyd George, neveu de pasteur dissident, exalté par cette essence de protestantisme qui est l'esprit « non conformiste ». Avec M. Lloyd George, ce n'est pas l'Angleterre sage, tolérante, raisonnable, éclairée, celle qui a fait illusion à nos écrivains du xA'in'' siècle et à beaucoup d'honnêtes gens du xix" siècle, ce n'est pas l'Angleterre de « milord Bolingbroke » qui renaîtrait. C'est le peuple du Covenant, le peuple des puritains et des quakers, celui qui faisait horreur à Voltaire. «Qui peut répondre des hommes ?» disait l'auteur de Candide, et il avait raison de craindre : cette aurore du xx" siècle aura vu en

SYSTEME PVKI.EMENTVIHE ANGLAIS I97

Grande-Bretagne un « réveil », comme disent les fanatiques gallois, du vieil esprit piétiste. Toute l'œuvre de l'ère victorienne serait menacée par ce souffle destructeur. ^lais les symptômes d'une Aivc résistance se sont manifestés dans la nation anglaise. Les grands vaincus des récentes élections, ce ne sont pas les Lords, ce sont les illustres doctrinaires libéraux qui, vers le milieu du xix" siècle, avaient imposé à l'Angleterre leurs idées comme des dogmes. L'étoile de Cobden et de Bright pâlit. Le système protectionniste que M. Chamberlain, il y a une dizaine d'années, était seul à défendre, a déjà rallié la moitié de l'Angleterre. Voilà ce qui est neuf. Tel est l'avenir qui monte. Ce qui s'y oppose n'est que la réaction du vieil esprit covenantaire et presbytérien .

La fin des nobles Lords. Lirniles de lespril de conservation.

Après un essai d'enlenle entre les partis, la fpiestion de la Chambre des Lords se pose avec la même rigueur qu'avant la mort d'Edouard \II, et des élections nouvelles sont annoncées pour le début de l'année prochaine, certains disent même pour le mois prochain. La trêve que libéraux et conservateurs avaient consentie à l'avènement de Georges V est aujourd'hui rompue. Est-ce à dire que le compromis, au succès duquel on avait pu croire si raisonnablemenl, soit rendu absolument impossible par cet échec ? Il serait bien piématuré de le prétendre. L'action et la médiation du roi n'ont pas cessé de se faire sentir et, ces jours derniers encore, ont obligé les radicaux à modérer leur offensive. Aussi est-ce une exagération qui nous paraît bien peu mériter d'être sui\ ie que les alarmes conçues par plusieurs de nos confrères au sujet de l'Angleterre et de son aven il".

Il y a de nombreuses raisons qui nous empêchent de croire que la Chambre des Lords soit un des derniers remparts de l'ordre et de la civilisation, non seulement dans la Grande-Bretagne, mais en Europe. Ces raisons, nous les avons dites ])lusieurs fois en rappelant les multiples évolutions de la Constitution

LA FIN DES >OUJ>t:s LORDS ig9

anglaise au cours des âges et notamment pendant le siècle dernier. Pourquoi yeut-on que des institutions si instables se stabilisent tout à coup ? Les Lords s'en rendent si parfaitement compte qu'ils sont tout prêts à accepter la limitation de leurs pouvoirs, un recrutement « démocratique », etc.. Pourquoi serait-on plus difficile qu'eux ? Aussi, d'une façon plus générale, que le recommencement de ces discussions anglaises soit donc pour nous l'occasion de dire que l'esprit de conservation doit î^voir ses limites, lui aussi. Nous ne sommes pas de ceux qui s'affligent à chacune des transformations que subissent les peuples. Nous ne croyons pas que l'orctve, la civilisation soient si fragiles que leur sort dépende, ici ou là, de la fin de quelque institution dont peisonne n'avait jamais cru d'ailleurs qu'elle fût établie pour l'éternité. S'attacher perpétuellement aux formes changeantes des choses : quelle illusion ! Pleurer la chute de ce dont on eût honni la naissance si les événements eussent retardé de quelques années : quelle faiblesse 1 Vous respectez la monarchie anglaise de nos jours : est-elle la même que la monarchie des Stuarts ou des Tudors ? Et quel fâcheux état d'cs])rit que celui de nos conservateurs universels ! Mais le monde ne peut former pour eux qu'un vaste spectacle de larmes, d'angoisse et de désolation. Leurs cheveux ont dû blanchir avant l'âge, et, chaque jour, en lisant leur journal, ils s'exposent à recevoir un coup au cœur. Quant à nous, c'est avec plus de sang-froid que nous suivons

200 I. \>'GI.ETERHE. SON PARI.EMEM'. SA \lo\AR(.lllE

les événements d'Angle leire. Los liicumousd'Etrurie sont bien moiis. Il n'y a pas de raison pour que les Lords anglais soient éternels. Et s'il faut qu'ils meurent, nous sommes bien sûrs qu'à leur place une autre aristocratie renaîtra. L'imporlaiil, s'il y a dos décombres, c'est que ïious ne soyons pas pris sous leur chute. A cela piès, que l'Irlande conquière son indépendance, que la ploutocratie anglaise soit atteinte, que même le régime de la terre se transforme chez nos voisins et que la propriété s'y divise, ce n'est et ce ne peut être |)Ournous qu'un malheur très lolatif.

Malheur relatif, mémo si la subversion devait s'étendre plus loin, parce que, d'abord, nousl'aNons dit bien des fois, l'entente coidialo, depuis deux ans, a révélé son impuissance et sa stérilité. Achetée très . cher aux conservatem's anglais, l'amitié de l'Angleterre est devenue inutile à la France avec le gouvernement des radicaux. Après les échecs répétés que l'entente a subis en Europe depuis le mois d'octobre 1908, il est bien évident que nous n'avons plus grand chose à perdre de ce côté-là et que la France se trouvera bientôt réduite de nouveau à ne plus guère compter que sur ses propres forces. Et quant à l'autre péril, celui d'une propagation des idées radicales anglaises, il ne convient pas davantage de le redouter très vivement. Ce n'est pas seulement parce que le piétisme qui est à la base du libéralisme anglais paraît n'avoir pas dans la France do nos jours une très grande force de séduction. Ce

I,A 1-I\ DES NOBLES LOKDS 20I

n'est pas seulcnicnl parce que, chez nous, les républicains de gauclie eux-mêmes sont, par instinct, et depuis qu'uîie alliance nous associe aux destinées anglaises, délibérément hostWes à tout désordre en Angleterre, et que les nouvelles de Londres n'arrivent à notre public qu'avec des commentaires de mauvaise humeur. Mais c'est précisément parce que les moyens d'information de la presse moderne apportent avec abondance les résultats des expériences tentées au dehors que nous ne croyons pas à une exportation des vieilleries puritaines et socialistes qu'essayent de remettre en honneur les radicaux anglais. Il est très frappant que l'exemple de la France républicaine, de])uis quarante ans, ait moins tenté les peuples qu'il ne les a instruits, — nous parlons des peiiples culti^ es et véritablement « avancés » en civilisation et en richesse. C'est un service de ce genre-là que nous avons le droit d'attendre de la crise anglaise, dans l'état très certain de doute et de maturité auquel l'esprit public est parvenu chez nous en ces derniers temps ^.

I. Nous écrivions plus récemment à propos d'un livre consacré par M. Paul Hamelle à la Querelle des Communes et des Lords :

Cet essai d'une tenue élégante est conçu dans un esprit fort voisin de celui avec lequel nous avons considéré ici la guerrj menée par le cabinet libéral contre la pairie. C'est une intelligence peu encombrée de parti pris que celle de M. Paul Hamelle. D'une part, il ne donne pas du tout dans l'enthousiasme démocratique, et l'abaissement des lords ne lui apparaît nullement comme une conquête des principes modernes. Mais,

202 L A.NGLETËKKE, .so.\ PARLËME.NT, SA MONARCHIE

d'un autre côté, il n'est pas homme à s'affliger outre mesure de la ruine de traditions qui, après tout, ne le regardent pas. Incapable de s'échaufler pour les idées de Lloyd George, il n'a pas davantage le ridicule de

pleurer sur la vieille Angleterre Comme le pélican près du lac solitaire.

« M. Paul Hamelle regarde la capilis diininutio infligée aux nobles lords, et d'ailleurs acceptée par eux sans excès de douleur, comme un phénomène tout à fait normal de la décomposition accélérée du parlementarisme anglais. Et sur ce point encore, M. Paul Hamelle semble d'accord avec nous. Si le régime parlementaire à l'anglaise, disions-nous au moment de la crise, en a imposé à l'Europe cultivée du xvin'' siècle comme le régime le plus parfait, le plus propre à assurer la grandeur et la prospérité des nations et le bonheur de l'individu, c'est qu'il était aux mains d'une aristocratie. Les vices du régime des assemblées y étaient atténués dans une certaine mesure par le fait qu'un petit nombre de familles gouvernait en réalité l'Angleterre : par le système des bourgs pourris, la Chambre des Communes n'était que le reflet ou le décalque de la Chambre des Lords. Les deux partis n'étaient que deux équipes composées exactement de personnes du même monde, comme au jeu de foot-ball. En sorte que l'Angleterre glorieuse et toute-puissante n'a pas été l'Angleterre parlementaire, mais une Angleterre aristocratique, menée par son Parlement à peu près comme Venise l'était par son Sénat.

« Du jour ou le svstème parlementaire anglais a cessé d'être celui d'un petit nombre de familles, du jour où il a repose véritablement sur l'élection, il était fatal que le conflit éclatât entre le principe électif et le principe héréditaire. Ce que nous avons vu au cours de ces dernières années constitue une des phases essentielles de cette lutte. Peu à peu, le régime anglais s'identifie parfaitement au type vulgaire des régimes parlementaires de l'Europe continentale, sur lequel il a eu d'ailleurs la plus curieuse tendance à se régler. La « mère des Parlements » finit par copier ses nourrissons... Le Royaume-Uni soufl"re du inorbus democraticus qui a fini par atteindre ses vieilles institutions féodales... »

Quarante années d'empire allemand {I871-19Î1).

Les Allemands out-ils plus que les autres peuples le culte des anniversaires ? On les raille à ce sujet et le célèbre illustré satirique Simplicissimas ne manque pas d'en tirer des effets comiques. A propos de la célébration du i8 janvier, le Simplicissimus montrait un « sous-off » de là-bas mêlant, de la même voix monotone, dans la lecture du rapport, la fondation de l'Empire, les histoires de chambrée et les punitions encourues. Il est bien certain en effet que le (( Michel » allemand ne possède pas un sens de l'histoire beaucoup plus spontané que le Jacques Bonhomme de chez nous. Et si les ordres et l'exemple ne venaient de haut, on peut être assuré que l'intelligence de la continuité historique se perdrait aussi l'acilement et aussi vite en Allemagne qu'elle s'est ])erdue en France.

Les Hohenzollern entretiennent la mémoiie et la reconnaissauce do leurs ])euples avec un soin jaloux. Ou s'est moqué de Guillaume II qui a voulu que le

'20!l LALLliM.VOE. MACHINE HŒN MOMKE

« Bois » de Berlin eût une Allée de la Victoire, et que dans cette allée la statue d'Albert l'Ours se dressât auprès de l'effigie de plusieurs ancêtres aussi moyenâgeux que peu notoires. Guillaume II a laissé passer les moqueries et il a son Allée où, bon gré, mal gré, les gens de Berlin, si frondeurs soient-ils, apprennent que sa dynastie a créé la Prusse. De même on vient, par toute l'Allemagne, de rappeler aux Allemands que l'unité dont ils recueillent aujourd'hui tant d'avantages est de fraîche date, qu'elle a été conquise au prix de pénibles sacrifices et de rudes combats, qu'elle a encore besoin d'être défendue. On s'efforce de faire comprendre aux masses le sens symbolique de ce i8 janvier où les Hohenzollern, ces parvenus, entrèrent bottés et casqués dans le palais des Bourbons de France et y proclamèrent restaurée la puissance de cette Allemagne que la royauté française avait anéantie.

Déjà, en 1871, la date du 18 janvier avait été voulue. Pour mieux prouver que la fondation du nouvel Empire était le résultat des efforts longuement poursuivis par la maison de Prusse, Guillaume 1" et Bismarck avaient choisi pour la cérémonie de Versailles l'anniversaire d'un autre couronnement, celui du premier roi de Prusse, ce fils du grand Electeur qui, le 18 janvier 1701, à Kœnigsberg, avait placé sur sa tête une couronne acquise par son habileté et sa persévérance. Et depuis, la Prusse avait connu des fortunes diverses. Elle aAait même failli jdusicurs fois périr. Mais l'âme de

Page 1