‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 45 sur 75 · QUARANTE ANNEES D EMPIRE ALLEMAND · texte numérisé non relu

QUARANTE ANNEES D EMPIRE ALLEMAND

Russio a peut-être payé bien cher sa revanche de la guerre de Crimée. Dès que l'Allemagne fut constituée, la Prusse disposa de l'Europe, et, au Congrès de Berlin, elle rejetait la Russie au loin, l'envoyait courir les aventures de l'Extréme-Orienl, où elle devait se rencontrer un jour avec le Japon. Bismarck excellait à ces combinaisons de billard qui dispersent les boules de l'adversaire... Et quant aux Anglais, un grand nombre d'années ne s'écoula pas sans qu'ils dussent s'apercevoir de l'étendue de leur faute. En vain leur reine avait-elle, dans les années qui précédèrent l'unité allemande, témoigné son inquiétude devant les bouleversements qui s annonçaient. Selon les principes qui étaient alors des dogmes chez elle. l'Angleterre avait « laissé faire, laissé passer ». Elle était d'autant moins intervenue pour sauver la France et, en même temps, empêcher l'unité allemande, que les libéraux, avec le funeste Gladstone, gouvernaient alors. Et, trente ans plus tard, l'Angleterre voyait grandir la marine allemande, grandir le commerce

alliances de 1870, il reste certain que l'Autriche, après avoir été abandonnée en 1866 par la France, a abandonné la France à son tour parce qu'elle prévoyait notre défaite, qu'elle connaissait la supériorité de la Prusse et jmis parce que la Russie la menaçait d'une déclaration de guerre immédiate au cas où elle joindrait ses forces aux nôtres. Est-ce à cause de la question romaine aussi que la Bavière a joint ses armes à celles de la Prusse ? Et des documents récents nous montrent M. de Varnbuler, le ministre du Wurtemberg, Etat à tendances particularistes, tempérant prudemment, à la veille de la guerre de 1870, son opposition à la politique prussienne en Allemagne. Or le Wurtemberg protestant n'axait pas à s'occuper de Rome.

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allemand, grandir aussi l'hégémonie de l'Allemagne en Europe. Le péril que l'Angleterre aurait pu conjurer d'un mot constitue désormais son inquiétude de tous les joiirs. Que ce soit pour nous l'occasion de redire (pi' il ne convient pas d'admirer aveuglément le génie ])olitique des Anglais.. .

Ainsi l'Empire allemand avait échappé au premier péril qui le menaçait : celui d'être étouffé dans l'œuf. Les puissances auraient pu s'opposer à sa formation «au nom des traités sur lesquels avait été fondé l'équilibre européen : traités de AAeslphalie confirmés par les traités de Vienne. Mais à la conférence de Londres (piovoquée par la Russie désireuse d'abolir les résultats de la guerre de Crimée), malgré les efforts de M. de Chaudordy pour élargir le débat, y introduire la question d'Alsace-Lorraine, et peut-être subsidiaircment celle de l'unité germanique, il fut décidé qu'on ne parlerait ])as d'autre chose que de la mer Noire. Ainsi l'avait voulu la Prusse, et les puissances avaient cédé à sa volonté et à ses menaces.

L'Empire d'Allemagne édifié et, coroUairement, le royaume d'Italie achevé par la prise de Rome, ce n'était pas moins qu'une révolution européenne. Le mot de révolution doit être pris ici dans son acception la plus largo, la plus objective. Il ne s'agissait pas, en effet, d'un changement qui affectât seulement nos rapports avec de grands Etats voisins. Le système sur lequel était réglée la vie de l'ancien monde depuis deux siècles s'effondrait. L'é-

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quilibre européen avait pour garantie première l'émiettemenl des pays germaniques et la souveraineté de leurs princes, c'est-à-dire l'impossibilité de constituer au Centre de l'Europe une puissance capable d'aspirer à la suprématie. Voilà l'heureuse précaution qui avait été détruite à Versailles, le i8 janvier

Pourtant, même après ce moment-là, le dernier mot ])Ouvait ne pas être dit.

En face d'une Allemagne compacte, unie moralement et politiquement, riche en hommes, jouissant d'une organisation unique au point de vue militaire, et, par surcroît, exaltée par ses victoires, l'Europe allait-elle se ressaisir, réparer sa négligence, en finir au plus vite avec le péril soudain surgi ? Bismarck le craignit quelque temps. Il a raconté, dans un des chapitres les plus passionnants de ses Mémoires, comment, dans les années qui suivirent le traité de Francfort, tandis qu'on le croyait au comble delà fortune, il tremblait pour son œuvre et comment ses veilles et ses nuits étaient troublées par le « cauchemar des coalitions ». C'est cette crainte qui arrêta si vite, en iSyS, ses velléités de nous écraser de nouveau, quand les progrès de notre relèvement devinrent trop sensibles. Toute la politique extérieure de Bismarck pendant les dix années qui suivirent la guerre consista à prévenir le péril de cetic renaissance d'une conscience européenne.

On sait comment, en ce qui nous concernait, son plan consista à rendre la France incapable de con-

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tracter des alliances. Il ne fallait pas que la France fût biindiiisfœhig, « mariable ». C'était son mot favori. L'établissement tic la République en France,, et de la République « la plus rouge », devait, à ses yeux, favoriser ses plans de politique européenne, en écartant de nous les puissances conservatrices, les éléments u blancs » qui, jusqu'en Allemagne, étaient hostiles à la suprématie prussienne. Bismarck se doutait bien qu'apiès une période d'hésilations,il se formerait, dans l'Europe à la recherche d'un nouveau système d'équilibre, un groupement des puissances opposées à l'Allemagne. Ce qu'il voulait, c'était gagner du temps afm d'avoir lui-même le choix, tic rendre impossibles telles alliances qu'il jugeait plus particulièrement dangereuses, dénouer pour l'Empire celles qui lui paraissaient comporter le plus d'avantages. C'est du côté de l'Autriche surtout t|u'il taisait porter son effort, soucieux dès la première heure de se concilier l'adversaire de la veille, faisant des avances même à Beust, son rival détesté. Dès le mois de décembre 1870, Bismarck s'appliquait à séduire le gouvernement de Vienne par un programme de rapprochement et d'amitié : l'Autriche, résignée à ne plus exercer d'influence en Allemagne, recevrait de riches dédommagements en Orient, y servirait d'avant-garde à la pénétration germanique, en recueillerait les premiers profits économiques et territoriaux^ Après les succès de la Prusse et les déceptions que lui avait causées la France, l'intérêt de l'Autriche était là. Elle ne devait pas tarder à accepter le pacte j

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et elle devait en être r<5compensée : du congrès de Berlin jusqu'à l'annexion définitive de la Bosnie- Herzégovine, en igo8,les Hohenzoîlern ont tenu, visà-vis des Habsbourg, la parole de Bismarck.

Quand il eut, par la Triplice, concentré territorialement et politiquement les alliances de FAIIemagne, Bismarck, qui avait reculé jusqu'aux extrêmes limites une échéance inévitable, put regarder sans inquiétude le rapprochement franco-russe. La France trouvait enfin une alliance. Mais si tard ! D'une part, les Français étaient plus éloignés de l'idée de revanche. D'autre part, les Busses, depuis le congrès de Berlin, regardaient plus volontiers vers l'Extrême- Orient que vers l'Europe, renonçaient même peu à peu à leurs ambitions traditionnelles sur Constantinople. L'alliance franco-russe (quelles qu'aient été à ce sujet les illusions des patriotes français) n'était donc pas une combinaison dangereuse pour l'Allemagne. Jamais en Russie on n'a eu la pensée que l'alliance dût servir à attaquer l'Allemagne, à délivrer l'Vlsace- Lorraine. Pour les hommes de Saint-Pétersbourg, ce n'était que le moyen naturel, indiqué par l'examen de la carte, de rétablir l'équilibre rom})u depuis

Dans une Europe à la recherche, depuis vingt ans, de sa stabilité, la Duplice apparaissait donc comme le contrepoids de la Triplice. Et cependant, de[)ais 1892, l'Allemagne n'a pas cessé de grandir, d'imposer son influence et sa volonté à l'ancien monde. Msiblement, le contrepoids franco-russe était insuffi-

sant, avant même que la Russie se fût affaiblie sur les champs de bataille de Mandchourie.x\près, ce fut pire encore. L'Allemagne parla en maîtresse, comme on le vit en 1900 par le renvoi de M. Delcassé (1' « humiliation sans précédent », le phénomène « unique dans l'histoire »). L'Europe, ou du moins ce qui restait en Europe qui eût échappé à la domination allemande, comprit à ce moment-là le danger. L'Allemagne avait contraint la France d'aller régler la question du Maroc à la conférence d'Algésiras. Sous l'influence de l'Angleterre il se forma, à la conférence, une espèce de Ligue des Neutres. La France fut entourée, protégée contre la brutalité allemande reconnue comme un véritable fléau public. L'Allemagne, qui avait provoqué contre nous cette réunion d'Algé siras, en fut en somme le mauvais marchand. Notre (t intérêt spécial » au Maroc y fut établi. Et les bases de la Triple Entente y furent jetées.

Le clairvoyant esprit d'Edouard \IÏ avait mj. aussilol qu'avait été réglé le conflit de Fachoda, la nécessité de liquider tous les litiges coloniaux qui séparaient la France et l'Angleterre, conclu le compromis et l'accord de 190A, opéré cette réconciliation (( cordiale » que personne ne croyait possible, et dont il prit l'initiative et la responsabilité. Edouard YII fit plus encore en complétant ce projet par son audacieuse entente avec la Russie. A Paris, c'était les antipathies du peuple français qu'il avait vaincues. C'était les préjugés de son propre peuple qu'il devait forcer pour rapprocher l'Angleterre de la Russie auto-

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cra tique. Le sentiment général en Angleterre, au xix' siècle, avait presque toujours été favorable aux gouvernements libéraux, aux révolutions continentales. Ce sentiment avait coïncidé pendant quelque temps avec l'intérêt politique de la nation anglaise et Palmerston l'avait exploité avec génie. Au fond de la rivalité anglo-russe, il y avait un conflit d'intérêts en Asie. Il y avait aussi l'horreur des Anglais pour le gouvernement européen le plus éloigné des institutions libérales. Edouard YII sut profiter du moment où la Russie tentait l'expérience d'un parlementarisme tempérépourpassersur les répugnances de ses sujets. Et sur ce point encore, malgré quelques criailleries de journaux et de tribune, il remporta un succès. Sans qu'une alliance formelle reliât la Frartce, l'Angleterre et la Russie, ces trois puissances, amies entre elles, réalisaient pour la première fois un grand système européen de résistance aux ambitions allemandes.

La partie était belle à jouer. Et l'on put croire pendant quelque temps que le succès se porterait du côté où se trouvait notre pays. On vit un flottement se produire dans la Triplice, l'Italie se montrer prête à tirer son épingle du jeu. Un avantage incontestable fut même remporté en juillet 1908 à Constantinople : la révolution turque, en abattant le régime hamidien favorable à l'Allemagne, semblait ainsi rétablir l'influence de la France et de l'Angleterre dans l'Empire ottoman, détacher, en tout cas, la Porte de l'obédience allemande. Il parut pendant quelques

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mois que la combinaison conçue et réalisée par Edouard YII avait le vent en poupe, que l'Europe allait cnfm se délivrer du joug insupportable que la puissance germanique faisait peser sur elle.

On nous permettra de rappeler ici qu'à ce moment, dans V Action française quotidienne, loin de mener une opposition aveugle, nous fîmes, dans toute la mesure où cela était raisonnable, une large conllance à l'action diplomatique à laquelle le gouvernement de la République associait notre pays. La Triple Entente semblait avoir de bonnes cbances de réussir. 1^]| le para issai t à égalité de jeu avec le système adverse. Il fallait imparti pris grossier pour présenter l'écliec connue inévitable. ""'

L'écbec survint pourtant, et il ne fallut pas une très forte dose d'esprit critique pour en distinguer les raisons. Lorsque l'Autricbe, au mépris des traités, annexa la Bosnie-Herzégovine, ce fut l'occasion pour la 'J'riple Entente de montrer sa volonté et sa vigueur. On parla d'abord de la réunion d'un Congrès auquel la question serait soumise et qui succéderait au Congrès de Berlin comme celui-ci avait succédé aux réunions européennes qui avaient établi le statut de l'Orient. Mais l'Autriclic, appuyée par son alliée fidèle, ne voulut pas entendre parler d'un Congrès. A Londres et à Paris, on se rabattit sur l'idée d'une modeste conférence.

L'Allemagne, qui nous avait menés à Algésiras pour délibérer sur le Maroc, n'accepta pas que l'Autricbe rendît compte de ce qu'elle avait fait en Bos-

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nie. La Triple Entente s'inclina. Et bientôt cet acquiescement devint une reculade lorsque l'Allemagne eut enjoint à la Russie, par un véritable ultimatum, de laisser à l'Autriche pleine et entière liberté d'action dans les Balkans.

D'un seul coup, par cette manifestation de sa décision et de sa force, en jetant son épée dans la balance, l'Allemagne avait rétabli son prestige. La Triple Entente n'était qu'un fantôme, une armure vide. La ligue des puissances libérales avait cédé à deux monarchies militaires et autoritaires, prêtes à recourir aux armes s'il le fallait. Le système diplomatique qui était l'œuvre d'Edouard YII était supérieurement imaginé. Les forces dont les trois Etats amis disposaient sur terre et sur mer étaient considérables. jMais il manquait au gouvernement de ces trois Etats (et sans doute plus particulièrement au nôtre) la volonté d'aller jusqu'au bout. Le gouvernement de la République fit bien, peut-être, car la France eût été l'enjeu de cette querelle. iNIais alors apparaissait définitivement la vanité de toute grande diplomatie. Ce qu'on avait fait de mieux en ce genre depuis 1870, depuis plus longtemps même, se révélait comme ne pouvant servir à rien... La Triple Entente, vaincue sans combat, sonnait désormais la ferraille. Au printemps de 1909 la partie était perdue pour elle. L'Allemagne réoccupait toutes ses positions en Europe. La Jeune-Turquie allait encore plus loin que le prudent Abd-ul-Hamid dans son inféoda tion à la puissance germanique. Un accord

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avec la Roumanie, considérée comme moyen terme, rattachait les Turcs à la Triple Alliance, tandis que la Triple Entente opérait sa retraite, et ne l'opérait pas en bon ordre.

D'ailleurs Edouard Vil, inquiet et découragé, ne tardait pas à mourir. Et sa mort était le signal de la débâcle. Le Russe a été le premier des associés de la Triple Entente à retirer sa mise. L'accord russoallemand a été le premier indice de la phase nouvelle dans laquelle entrait l'Europe, et la menace pour la France d'un retour à l'isolement.

Comme cette rapide esquisse permet d'en juger, l'Empire allemand sort grandi et raffermi des vaines tentatives de l'Europe pour arrêter les progrès de sa domination. Les coalitions que redoutait Bismarck aux temps de la formation et de la croissance ont pu se nouer sans danger pour l'Allemagne parvenue à la plénitude de ses forces. L'Allemagne désormais peut agir et se développer à son gré. Elle ne trouve plus de résistance sérieuse devant elle. Elle est un danger pour tous et elle ne craint elle-même aucun danger. Jamais l'équilibre européen n'a aussi peu existé.

En somme, l'Europe est à la merci de la sagesse allemande. Et la question est de savoir si un peuple vigoureux, ardent à vivre, et qui n'a pas d'obstacles devant lui, est capable d'une longue modération. Bien des signes, au contraire, nous permettent de

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juger des appétits qui se développent dans cette agglomération de soixante millions d'hommes... En tout cas, la victoire de l'Empire allemand est complète. Toléré d'abord par l'Europe, il a fini par lui imposer sa loi, et nous entrons certainement dans une des périodes les plus critiques que l'ancien monde ait connues depuis longtemps. Tel est le chemin qui a été parcouru de 1871 à 191 1. Et les quarante années de cette ascension de l'Allemagne sont aussi les quarante années d'existence de notre régime républicain. Ce parallélisme est éloquent. Et comment la leçon qui en ressort ne s'imposerait-elle pas au patriotisme français ?

i5 février 191 1.

La (Jécddencc des partis en Allcma(jne.

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