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sentants de la Triple Entente ont purement et simplement enregistré les volontés de la ïriplice. Et ils ont enregistré parce que, selon l'expression très pittoresque d'un correspondant londonien, l'ambassadeur d'Autriche était venu à la réunion armé d'une canne respectable dont il était dûment autorisé à se servir par son collègue allemand.
Qu'importe, dira-t-on, que la France, l'Angleterre et la Russie consentent à reconnaître l'indépendance de l'Albanie et à refuser aux Serbes un petit bout de territoire sur le littoral de l'Adriatique ? Pas un Parisien n'en perdra une bouchée de sa côtelette quotidienne. Et si c'est de pareils triomphes que se nourrissent les gens, dans les Allemagnes et les Autriches, grand bien leur fasse et qu'ils nous laissent en repos. Déjà, le péril de guerre décroît. La rente va remonter et les émissions vont reprendre. jNous sommes bien certain que la finance a hautement approuvé le communiqué de la réunion de Londres, qu'elle se sera dit : « Très bien, voilà la bonne méthode » , et enfin qu'elle se sera reconnue ellemême, qu'elle aura trouvé l'expression de son désir et de son contentement, en lisant, hier matin, ces lignes : « Dans le même esprit, toutes les difficultés peuvent se résoudre. » Que ce soit M. Jaurès qui ait donné en ces termes liberté à son épanouissement, ce n'est pas ce qui peut surprendre. Archi-bourgeois, il pense naturellement comme on pense à la Bourse et rue Laffite. Autant que son tempérament, les intérêts de sa politique s'accordent avec les intérêts des
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financiers. Comme ce Jaurès dit finement les choses, auront pensé la banque et la coulisse.
Que « toutes les difficultés » puissent « se résoudre dans le même esprit », voilà qui n'est pas douteux. Mais de quel esprit s'agit-il ? D'un esprit d'acquiescement aux moulinets de la canne respectable, de soumission aux volontés de ce que les Américains — qui savent s'en servir — nomment le big slick, autrement dit, dans le français de La Fontaine, Marlin-bàion. Constater le succès de Martin-bàton, manié par le terrible archiduc, c'est déjà douloureux. Quant à ceux qui se félicitent du résultat acquis, ils appellent les coups, ils tendent l'écbine, comme si les inventeurs de la méthode d'intimidation n'étaient pas suffisamment encouragés déjà par le succès !
Avec l'imagination la moins fertile du monde, n'aperçoit-on pas d'ailleurs ce qu'il adviendra après un certain nombre d'avantages de cette sorte remportés par les associés austro-allemands ? A leurs exigences nouvelles, il faudra consentir encore, et la résistance deviendra plus dangereuse pour la paix à mesure que la situation se fera plus nette. On pouvait à la rigueur, jusqu'à ces derniers temps, douter que l'Allemagne et l'Autriche eussent établi leur politique sur la menace. Peut-être même, à l'origine, est-ce par instinct qu'elles ont exploité chez autrui la peur de la guerre. Aujourd'hui, c'est une méthode, une méthode presque olVicielIe. à demi avouée. \ renoncer
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devient plus difficile après cliaque triomphe de la recette. Comme l'observait très justement, cette semaine, un journal russe, en se plaçant au point de vue de la Russie : « A mesure que nous sommes plus conciliants. Vienne hausse le ton et peut arriver à en prendre un devant lequel il nous sera devenu impossible de reculer sans subir un nouvel échec diplomatique, qui nous fera, par conséquent, accepter le défi que notre diplomatie a tant voulu éviter. >> C'est parfaitement bien vu, parfaitement bien dit. C'est aussi vrai au point de vue français qu'au point de vue russe. Dans ses déclarations de samedi à la Chambre, M. Poincaré lui-même a laissé entrevoir un avenir qui n'est pas d'une autre couleur que celui que le journal russe dépeint.
Mais qui prédestine l'Allemagne et l'Autriche à conduire le chœur européen ? Quelle supériorité vraiment écrasante les autorise à prétendre à l'hégémonie ? C'est ici qu'il importe de réfléchir, de se rendre compte des choses.
Des tableaux statistiques nombreux, variés, nullement truqués le révèlent : même assurées du concours de l'Italie (toujours acquise au >ainqueur éventuel, mais qui attendra toujours la victoire décisive pour se risquer au jeu), l'Allemagne et l'Autriche ne disposent pas d'effectifs militaires qui dominent à i tel point ceux des puissances de la Triple Entente que leur triomphe ne puisse être mis en question. Même
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observation au point de vue naval, où l'Angleterre conserve une forte avance. S'agit-il du nerf de la guerre ? Les constatations sont plus favorables encore. L'encaisse-or de la Triple Entente dépasse largement celle de la ïriplice, et les ressources du premier groupe d'alliances sont plus nombreuses, plus variées, plus stables surtout que celles du second.
Peut-être y a-t-il un avantage pour les puissances tripliciennes dans leur position géographique. Groupées dans l'Europe centrale, adossées l'une à l'autre, elles se renforcent réciproquement. L'Allemagne et l'Autriche surtout, en contact immédiat, en communication étroite, forment un bloc qui est à l'œil d'une enviable solidité. Mais, là encore, que de contreparties pourraient se découvrir !
Et puis l'Allemagne et l'vVutriche n'ont-elles pas des faiblesses spécifiques ? Au dedans comme au dehors, est-ce que les circonstances tournent fatalement, tournent toujours à leur plus grand bien et à leur plus grande gloire ? Ne venons-nous pas de voir, au mois d'octobre, les événements marcher de telle sorte que le travail diplomatique mené par l'une et par l'autre, depuis de si longues années, a été brutalement jeté par terre ? Et puis, comme s'il était facile de mener des Empires qui comprennent des millions et des millions d'hommes ! En Allemagne comme en Autriche, il s'élève à chaque instant de durs problèmes. Les traditions et les intérêts diffèrent, se contredisent, se heurtent, parmi ces populations
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hétérogènes à un point que nous avons le bonheur d'ignorer en France, malgré notre régime diviseur. Sans exagération, on peut dire que l'Allemagne, avec ses deux confessions, au fond toujours hostiles, ses socialistes, ses Alsaciens et ses Polonais, son éternel souci du particularisme, et que l'Autriche, avec ses nationalités rivales, sont les deux Etats du monde les plus difficiles non seulement à bien gouverner, mais même tout simplement à gouverner. Et ce sont elles qui font la loi à la France, privilégiée par son unité, à l'Angleterre, l'ile sans pareille, — ou du moins qui n'a de comparable au monde que le tout-puissant Japon !
Les embarras de l'Allemagne ! Les embarras de l'Autriche ! On peut en faire le compte et le décompte ! Après une très longue, très minutieuse enquête, un écrivain savant et consciencieux, M. Georges Blondel, publiait, à l'automne, le résultat de ses recherches sur l'état présentde l'Empire allemand. Que de sujets de préoccupation et d'inquiétude pour les hommes qui le dirigent ! Il ressort clairement de l'essai de M. Blondel que rAlleniagnc traverse une crise, qui est peut-être une crise de croissance, mais qui ne s'en traduit pas moins par un malaise général. Au diagnostic des docteurs es sciences politiques et sociales, l'Allemagne serait atteinte en ce moment d'au moins deux ou trois maladies mortelles. Et pourtant elle vit, elle réussit, elle prospère. « De l'aveu des
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hommes les plus compétents », elle bénéficie toujours des « conjonctures favorables, dont elle retire un grand profit ». Que les conjonctures, économiques ou diplomatiques, peu importe, deviennent défavorables, et la direction ne tarde pas à être redressée, la tendance à s'améliorer. Est-ce un miracle '^ Ces merveilles se font-elles toutes seules ? Pas du tout. M. Georges Blondel résume vigoureusement sa pensée en écrivant à la fin de son livre : « L'une des impressions les plus fortes que donne le spectacle de l'Allemagne contemporaine, en dépit des difficultés avec lesquelles elle est aux prises, c'est l'impression d'une machine bien montée. »
Une machine bien montée, aussi bien montée que l'est mal notre machine républicaine, que l'est mal celle de l'Angleterre, ravagée par son régime parlementaire, celle de la Russie, en convalescence constitutionnelle : voilà tout le secret qui permet à l'Allemagne (comme il le permet à l'Autriche) de triompher des circonstances hostiles et de réussir.
23 décembre 1912.