LA RÉSURRECTION DE L'AUTRICHE
Ce qui réussit !
Le i8 avril 1909 avait lieu, à Schœnbrunn, une grandiose manifestation du patriotisme et du loyalisme autrichiens. Soixante-dix mille ^ iennois, massés devant le célèbre château, acclamaient le vieil empereur pacifiquement victorieux et qui, sans coup férir, et malgré le mauvais vouloir d'une partie de l'Europe, venait d'incorporer deux vastes provinces à la monarchie dualiste. Et sur les larges pelouses du palais impérial, ce n'était pas une foule confuse qui poussait des acclamations. Ces milliers de têtes étaient rangées dans un ordre matériel qui rendait sensible à la vue l'ordre social qui règne aux bords du Danube bleu. Corps de métier par corps de métier, corporation par corporation, ce peuple attestait la double réussite de la très antique monarchie autrichienne qui, aux prises avec les effroyables difficultés (par bonheur inconnues chez nous) que lui créent les luttes des nationalités et des langues, a su
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trouver à l'extérieur une compensation aux échecs et aux déceptions d'autrefois, et à l'intérieur établir une sage et solide organisation du travail. Lorsque le D"" Lueger, le bourgmestre chrétien-social et antisémite de \ ienne, l'homme le plus populaire de l'Empire après le souverain et l'archiduc-héritier, entra au château à la tête de la députation, lorsque l'empereur François-Joseph se montra au balcon et prononça des paroles d'une simplicité et d'une sérénité également nobles, une immense acclamation retentit, les bannières des corporations s'agitèrent. Et le correspondant de l'agence Havas lui même ne put s'empêcher de confier au télégraphe que ce spectacle était beau.
Peut-être quelque Français sceptique sera-t-il tenté de trouver un peu fade cette idylle danubienne et de plaisanter ce peuple mouton, si docile sous la houlette du roi pasteur. J'entends d'ici l'homme desprit qui dira que cette bergerie lui donne envie de bêler. Evidemment, les fusillades de Narbonne et de Villeneuve-Saint-Georges vous ont un autre fumet. Mais qu'on songe bien que la paix sociale qui règne làbas est une conquête, une conquête de l'autorité. François-Joseph a ses heures de dictature. Il a dû éliminer par des moyens radicaux les éléments révolutionnaires, et si jadis, il put rentrer dans sa capitale soulevée, ce fut grâce à Windischgrœtz, homme à poigne. Il a fallu quelques sérieuses applications de la loi martiale avant de parvenir à cette organisation corporative et à cette pro-
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tection du travail, dont le journal de M. Jaurès luimême a dû récemment reconnaître la supérioiité sur notre maigre législation ouvrière. Il a fallu Windischgrœtz pour que les idées de Vogelsang pussent répandre leur bienfait.
Car Vogelsang fut l'homme qui donna idée. Ce fut le Théoricien. Il démontra, il enseigna d'abord, à peu près comme notre Le Play, que les « faux dogmes » de 178g, qui nuisent à la prospérité et à la grandeur des Etats, sont contraires au bonheur des individus. Il fit des livres et des disciples, au premier rang desquels il faut compter l'archiduc -héritier François-Ferdinand. Et (plus heureux que Le Play), le mouvement intellectuel que Vogelsang avait créé a pu grandir. Ce qui n'était rien, sans doute, pour les hommes « pratiques » de son temps, rien qu'une vue de l'esprit, rien qu'une doctrine, ce rien, réalise par la monarchie des Habsbourg, a apporté aux populations autrichiennes le bien-être et la tranquillité.
Ce qui n'empêche pas qu'il y ait fjuatre-^ingts socialistes au Keicbsralb. Alais quels socialistes ! Le Congrès de Saint-Etienne l'a constaté avec douleur : le parti ouvrier d'Autriche a donné le scandaleux exemple de ne pas élever la moindre protestation contre la politique du baron d' Ehrenthal. La Serbie a pu être menacée, la mobilisation a pu être commencée sans que le « parti » dit un mot, fît un geste contre la guerre. Le socialisme danubien a montré que, contrairement à la parole de Karl Marx, les
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prolétaires de tous les pays ne s'unissent pas, s'unissent de moins en moins. Et ceux d'Autriche ont pris franchement leur part du succès de leur pays.
Car c'est un beau succès, cette >ictoire diplomatique du mois de mars, gagnée par le groupe austroallemand. Eu France, l'échec, qui, cependant, nous atteignait avec toute la Triple Entente, a été médiocrement ressenti. Et pourtant, comme il engage l'axenir ! Le gouvernement de la République, sous sa seule responsabilité d'ailleurs, nous avait engagés dans cette grande affaire avec l'z^ngleterre et la Hussie. Nous constatons que les puissances de la Triple Eutente, France républicaine, Angleterre radicale, Russie en mal de Douma et de Constitution, sont sorties vaincues d'une lutte où elles étaient entrées avec tant d'avantages... Voilà donc ce qui ne réussit pas. Et ce qui réussit, c'est la politique menée d'un commun accord par l'empereur Guillaume Il et par l'archiduc-héritier François-Ferdinand, empereur de demain...
Et ce qui réussit encore, c'est, au bout de l'Europe, la jeune monarchie bulgare. Les récentes convulsions turques, le libéralisme et le parlementarisme installés à Constantinople par de « jeunes » Ottomans qui retardent gravement sur leur siècle, auront permis au petit-fils de Louis-Philippe qui a eu la hardiesse d'aller régner là-bas, d'être reconnu roi par l'Europe. M. Fallières a tenu, avant tous les monarques, à saluer Ferdinand I". Se doute-t-il qu'en reconnaissant la royauté de Bulgarie, il re-
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connaît l'excellence du gouvernement d'un seul ? Si M. Fallières a lu le Temps d'avant-hier, il aura compris que sa dépêche de courtoisie était un hommage rendu au pouvoir unique, personnel et héréditaire. Car si la Bulgarie est indépendante, c'est comme l'écrit M. André Tardieu, l'éminent journaliste républicain que nous aimons toujours à citer, r (( œuvre propre » de Ferdinand I", qui en acceptant, dans les conditions les plus difficiles, de gou- ^erner un peuple réputé indomptable, c( obéissait à la passion instinctive de gouverner, de travailler, d'animer, de coordonner la matière humaine ». Ce fils d'une race de chefs a supérieurement exercé le métier de roi. Il a fait de la Bulgarie, province turque il y a trente ans encore, u un Etal moderne, constitué selon les méthodes des grands ministres de la monarchie française, — nos créateurs à nous, — conquis peu à peu sur l'anarchie, l'indiscipline et les intrigues des partis » .
Ainsi, voilà ce qui réussit en Europe. Monarchie autrichienne, monarchie bulgare, toutes deux héréditaires et autoritaires, accumulent les succès. L'avis sera éloquent pour les peuples qui ne tiennent pas à végéter.
a3 avril 190g.
Une résurrection.
M II y a quelque chose de changé en Europe », est un de ces propos tout faits qu'on a beaucoup entendus ces jours-ci. La vérité est que bien des choses ont changé en Europe depuis que la France a subi l'Empire et la République, éprouvé Sedan, Fachoda, Tanger et Agadir. Et l'on peut s'apercevoir, notamment, que ce n'est plus par Paris ni même par Londres que passe l'axe des grandes affaires. Au moment où les peuples balkaniques entrent dans une mêlée furieuse, de quel côté regardent les nations qui font cercle avec inquiétude autour des belligérants ? Ce n'est pas vers le quai d'Orsay, quelque mal que M. Poincaré s'y donne, c'est du côté de Vienne. Au milieu du fracas des armes, à quel bruit prête-t-on l'oreille ? A celui qu'on croit toujours entendre s'élever du palais des Habsbourg. La réouverture tant redoutée de la question d'Orient, c'est surtout la résurrection de l'Autriche.
Cette résurrection est une des grandes surprises de la politique et de l'histoire contemporaines.
Nous parlons, bien entendu, de la politique et de l'histoire telles qu'on les a généralement conçues et praticpiées chez nous depuis les temps où prévalurent la philosophie libérale et une idée de la marche du