‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 56 sur 75 · UNE RÉSURRECTION · texte numérisé non relu

UNE RÉSURRECTION

monde conforme aux dogmes delà Révolution. Lisez Michelet, Quinet, Henri Martin, ces historiens, ou plutôt ces diseurs de bonne aventure, chez qui plusieurs générations de Français ont pris leur système. Vous verrez que pour eux l'Autriche était condamnée à disparaître parce qu'avant tout elle représentait le Mal : l'Autriche, centre d'absolutisme et de réaction, citadelle des Jésuites, vestige du passé, était destinée à la mort et à la ruine par les lois mêmes du progrès. Les Habsbourg étaient les ennemis de la démocratie et de la liberté : par conséquent, ime damnation devait peser sur eux, leurs œuvres étaient vouées à l'échec, leur avenir tissé de défaites et de malheurs. Telles étant les vues prophétiques de l'histoire, ainsi que l'école française l'a écrite pendant près des trois quarts du dix-neuvième siècle (conformément, d'ailleurs, à la tradition du dix-huitième et de l'Encyclopédie), l'histoire devait ordonner à la politique de ne jamais s'appuyer sur la puissance vermoulue de l'Autriche. Bien phis, elle lui conseillait d'aider à la destruction finale de cette puissance promise au néant ou à l'enfer. La France n'a que trop bien obéi à ces conseils.

Abusés par les fables grossières de la mythologie libérale, les Français — parmi lesquels un petit nombre d'hommes éclairés et sensés protestait vainement — se sont très longtemps figuré qu'ils accomplissaient l'arrêt du destin en travaillant à la chute de la maison d'Autriche. Les malhevu'eux retardaient de cent cinquante ans. La maison d'Autriche ! Il y avait

2bO LA RESURRECTION DE L AUTRICHE

longtemps que nos Bourbons avaient réussi à en arrêter la marche, à dissiper la menace de son iiégémonic. Il n'y avait plus — déjà Louis XIV, avant de mourir, l'avait dit, et ses successeurs avaient compris et rempli son vœu — qu'à s'associer avec elle contre les nouveaux périls qui surgissaient en Europe. Cette politique lumineuse, substantielle et simple fut méconnue — jusqu'au moment où il fut trop tard pour l'appliquer — par la grande masse des écrivains, des orateurs et des politiciens français. Et le public applaudissait et ratifiait de son suffrage Napoléon IIÎ auteur de la guerre, plusieurs fois absurde, de Lonibardic. Quand le même Napoléon III eut laissé écraser l' Au triche à SadoAva, il y eut beaucoup de gens pour dire : c Ouf ! » Quand un État doit disparaître, quand il est condamné par le progrès, autant vaut, n'est-ce pas, qu'il s'anéantisse tout de suite.

Notez bien que cet état d'esprit a survécu même à l'expiation des cruelles sottises qui s'appellent la guerre de délivrance de l'Italie et la neutralité de la France à Sadowa. Oh ! personne, après Sedan et moins encore après la formation de la Triplice, ne méconnaissait plus que c'eût été une lourde faute de ne pas soutenir l'Autriche contre la Prusse. On voyait bien que cette faute avait rejailli sur nous. On commençait à comprendre que l'Autriche n'était plus du tout l'ennemie naturelle de la France. Il est vrai qu'on commençait à le comprendre quand il était trop tard et quand les intérêts de l'Autriche la tour-

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