LA ROYAUTÉ BELGE
papier. Mais cette nation encore à naître se méfiait déjà de l'autorité. Les directeurs du mouvemeut de l'indépendance étaient constitutionnels, jalousement, férocement constitutionnels, comme on l'était en i83o. Ils s'imaginèrent qu'ils avaient fait quelque chose de très habile, un beau chef-d'œuvre de droit, en prenant toutes sortes de précautions contre le candidat, quel qu'il fût, qui serait appelé au trône. Ils ^'occupèrent minutieusement de fabriquer une monarchie aussi peu monarchique que possible, où le roi ne gouvernât rien et, s'il se pouvait, ne régnât qu'à peine davantage. On stipula que français, allemand, autrichien ou anglais, le prince élu ne pourrait jamais oublier l'origine élective de sa dignité. On s'appliqua, dans la Constitution, à lui donner aussi parcimonieusement qu'on put le titre de roi, auquel les termes plus neutres de « chef héréditaire » furent presque toujours préférés. Tout en adoptant le principe d'hérédité et le système éprouvé de la succession de mâle en mâle par ordre de primogéniture, on corrigea ce vestige d'ancien régime par une clause portant que l'héritier ne succéderait pourtant pas de plein droit, que l'adage « le roi est mort, vive le roi ! » ne s'appliquerait pas à la couronne de Belgique et que. fds ou agnat, le prince désigné pour le trône ne posséderait la souveraineté qu'avec l'aveu des représentants du peuple, le pouvoir ayant été exercé, depuis la mort du souverain précédent, par les ministres formés en conseil de résrence . . .
Admirable luxe de précautions ! Elles ont encore servi pour Albert I", simple « prince Albert » jusqu'au discours du trône et à la prestation du serment. Et, sans doute, les auteurs de cette Constitution si prudente étaient guidés par l'esprit du siècle, la haine de l'absolutisme, la crainte du pouvoir personnel, et tout le corps des doctrines libérales. Ils ne se rendaient compte que très obscurément de leur résistance instinctive à la grande nouveauté qui a été propre à toutes les nations qui se sont formées au xix" siècle, et qui a consisté à se mettre de prime abord en monarchie héréditaire sans posséder de dynastie nationale. Si l'on remonte aux origines des l']tats, on trouve que, jusqu'alors, les dynasties s'étaient imposées soit par la conquête, soit par les seivices rendus. Les fondateurs étaient ou des soldats heureux ou des administrateurs qui avaient bien réussi. C'est au xix" siècle qu'on a vu pour la première fois l'usage de la monarchie héréditaire se généraliser et apparaîlre comme la forme de gouvernement la plus commune. Vu contraire, jusqu'au xix" siècle, la monarchie élective avait été la plus répandue en Europe. Presque toutes les maisons princières avaient dû soutenir des luttes opiniâtres pour acquérir le bénéfice de l'hérédité. Certaines ne l'avaient jamais obtenu. D'autres, très difficilement et très tard. Pour un très petit nombre seulement, des services exceptionnels et une supériorité évidente dans l'art de gouverner avaient abrégé la période d'essai. Ce qui est absolument propre au xix' siècle,
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c'est le fait de nations nouveau-nées qui admettent, préalablement à toute expérience personnelle, que la monarchie héréditaire est le meilleur des gouvernements et qui demandent à quelque famille régnante de l'étranger, soit grande, soit petite, un prince qui vienne exercer chez elles le métier de roi. Véritable singularité, à laquelle on n"a peut-être pas assez réfléclii et qui suffit à expliquer toutes les défiances des consliluants de Bruxelles. Ils furent longtemps aAant de respecter — à plus forte raison avant d'aimer - — la dynastie qu'ils avaient choisie peut-être encore moins par esprit d'utilité que pour se conformer à un usage reçu.
On sait comment (à défaut, par grand malheur, d'un prince français) le nom d'un Saxe-Cobourg sortit de l'urne. Léopold accepta la belle situation que lui apportait la fortune. Il venait, avec beaucoup de finesse, de refuser une autre couronne, celle de Tirèce, qui, a-t-on dit, « sera toujours une couronne d'épines ». Léopold eût fait un très bon roi des Hellènes. Il fit un roi des Belges excellenl.