LE METIER DE KOI
A royauté donnée, Léopold P"" n'avait pas regardé la Charte. 11 remplit les services de sa fonction sans se soucier de l'ingénieux système de freins inventé par les rédacteurs de la Constitution. . . Il manque bien des choses à la Belgique naissante. Il lui manque la
sécurité surtout. La neutralisation du petit pays nouveau fera sa sauvegarde. Léopold I" y travaille et se rencontre dans ce dessein avec Louis-Philippe dont il épouse une fdle par raison d'Etat. La neutralité belge a été, selon le mot du duc de Broglie, le (( dernier bienfait » de la monarchie française. Il fut le premier de la monarchie de Bruxelles. Tranquille du côté de la France par son mariage, du côté de l'Allemagne par ses origines, Léopold l" se trouve être l'oncle de la jeune reine Victoria. C'est une occasion qu'il saisit avec empressement de conquérir de l'influence à bon compte. Il subvient même de SCS deniers aux frais d'éducation de la petite princesse. Il la prépare encore à s'éprendre d'un Saxe- Cobourg et le mariage avec le prince Albert est son œuvre. Il nourrit même sa nièce d'excellents conseils dans une correspondance active, du plus vif intérêt, dont M. Jacques Bardoux a récemment publié ^ une précieuse traduction. Conseils trop bons même et trop bien écoutés au gré de Léopold P'. Il avait dit à la jeune reine : « Il est très important que vous soyez très nationaliste {national). » Victoria n'eut peut-être même pas besoin de cet avertissement pour s'apercevoir un jour que le bon et cher oncle essayait d'user de son influence sur elle au profit de la Belgique et au détriment de l'Angleterre. Elle montra à son mentor qu'elle voulait être reine aussi clair-
I. La Reine Victoria. Pages choisies de sa correspondance (1837-1861). (Hachette et Cie, éd.).
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voyante qu'il était roi avisé. Et le nationalisme de l'une ne fut pas inférieur au nationalisme de l'autre.
Il restait beaucoup à faire lorsque Léopold I" mourut en i865. Le second roi des Belges sauva tout simplement l'existence de la Belgique. Napoléon III, entré dans la politique des « compensations » (mais l'événement prouva que les grandes sottises ne se compensent avec rien), constatait raisonnablement qu'il n'y avait pas de nationalité belge. La disparition de la Belgique, l'annexion (tout au moins de la Wallonie) à la France parut pendant quelque temps prochaine et possible. Léopold P'' chercha à la cour de Prusse une protection contre les ambitions napoléoniennes. Il continua la politique des mariages et fit épouser au comte de Flandre une princesse de Hohenzollern. Plus tard, quand le péril eut changé de face, quand les appétits de conquête s'annoncèrent chez le voisin allemand, Léopold II se tourna du côté de Paris. Et, jusqu'au bout, sa souple diplomatie alterna entre les deux grandes nations voisines. A la conférence d'Algésiras encore, le plénipotentiaire belge avait mission de rendre service à l'Allemagne en échange de la protection des Allemands pour le Congo.
Le Congo, ce fut la grande pensée du règne. Il faudrait un livre qui ne fût pas écrit par un professeur de droit international public, pour raconter par quel chef-d'œuvre de politique Léopold II parvint à constituer puis à défendre cet extraordinaire Elat équatorial dont il obtint d'être déclaré par l'Europe
2'][\ LA UKLGIQLE ET LA UOLLA.NDE
souverain absolu. Dès i855, prince héritier et, comme "tel, membre de droit du Sénat, Léopold II avait exposé devant cette assemblée incrédule la nécessité pour la Belgique d'acquérir des colonies. Vingt ans plus tard il commençait seul, et sous la forme la moins capable d'inquiéter l'opinion publique, à réaliser son projet longuement mûri. Il est absolument certain, il est incontestable que, sans Léopold II, jamais les Belges n'auraient songé à courir les risques de la grande affaire africaine. Très constitutionnel lement, le roi abandonna à ses sujets les discordes de l'intérieur et les laissa se livrera la lutte parlementaire. Seulement, chez les libéraux comme chez les catholiques, il s'efforça de distinguer les capacités, de choisir et d'utiliser les hommes. Il dédaigna profondément les questions médiocres, et personne, assurément, dans tout le royaume de Belgique, ne se préoccupa moins de savoir s'il était meilleur de voter selon une méthode ou selon une autre. La représentation proportionnelle, la réforme électorale ne l'intéressèrent jamais. Tout ce qu'inventa et décida dans cet ordre le Parlement, il le contresigna les yeux fermés. Au reste, il ne paraissait même plus, depuis 1892, au Palais de la Nation. Il travaillait, seul, à autre chose et ailleurs. Au surplus, vingt-cinq ans de bon gouvernement catholique lui donnèrent les moyens d'agir, avec la liberté de préparer l'expansion et d'animer l'énergie de son petit royaume.
La nationalité belge, dont Napoléon III avait pu