AÉRIFIGATIONS IllSTOlllOLES
grands commis d'autrefois, de la race aussi de ces directeurs qui, au xix^ siècle, travaillaient d'un zèle égal au ministère des Affaires étrangères, quels que fussent les régimes qui se succédaient : ainsi La Besnardière, qui, de 1796 ù 181 9, n'avait pas quitté son poste, traversant la République, le Consulat, l'Empire, les deux Restaurations...
Seulement, il n'est pas permis de se faire d illusions. Y eût-il encore plus de talents dans le personnel, les spécialistes eussent-ils encore plus d'autorité au ministère, ce n'est pas ce qui suffirait à donner à la République une bonne politique extérieure. A ce propos, et que le sous-secrétaire d'Etat permanent entre ou non en fonctions au quai d'Orsay, il convient de dire mieux qu'un apologue : une histoire vraie.
La politique étrangère de Napoléon III a fini par de tels désastres qu'on pourrait la donner à tout gouvernement pour le modèle qu'il ne faut pas suivre. Or Napoléon III eut à ses côtés un homme qui essayait d'atténuer ou de corriger ses fautes. C'était Drouyn de Lhu} s, un traditionnel delà Carrière, un diplomate expérimenté, nourri des meilleurs principes, mais qui estimait que les régimes n'importent guère et qu'on peut faire avec tous, royauté, république, empire, une bonne politique nationale. A la vérité, s'il n'avait tenu qu'à M. Drouyn de Llmys, tout pouvait être réparé jusqu'après SadoAva. Chaque fois que Napoléon III, troublé malgré lui des conséquences de sa politique, sentait le besoin d'un correctif, Drouyn
LES BONS SEHMTELRS
de Lhuys était appelé. Et Drouyn, a très bien dit le comte d'Harcourt, qui travaillait sous ses ordres, était pareil à ces médecins toujours prêts à soigner les malades, même s'ils ont fait une rechute en leur désobéissant. Drouyn tentait chaque fois de sauver le malade. Il appliquait ce qu'il appelait « la loi du possible ». C'était un opportuniste qui faisait la part du feu. Il ne se fâchait pas que ses conseils n'eussent pas été écoutés. Il restait ministre aussi longtemps que le conflit entie ses idées raisonnables et les idées absurdes de l'empereur le lui permettait. Mais, en fm de compte, la politique de l'Empire obéissant à des nécessités vitales, impérieuses, électorales, toute la raison de M. Drouyn de Lhuys eut tort et la catastrophe qu'il avait voulu éviter arriva.
Ministre au début de l'Empire, Drouyn de Lhuys avait accepté la guerre de Crimée comme nécessaire au rétablissement de notre prestige en Europe : mais il eût voulu la terminer promptement par une alliance conservatrice avec la Russie et l'Autriche. Napoléon III, après avoir hésité quinze jours, refusa : s'allier à l'Autriche, c'était renoncer à sauver l'Italie. Quand il eut délivré l'Italie, et qu'il se trouva aux prises avec les ambitions de la Maison de Savoie, l'Empereur effrayé rappela Drouyn, qui voulut limiter le mal en signant la convention du ij septembre 1864 ' Rome intangible et Florence capitale italienne. Continuant d'appliquer sa loi du possible, Drouyn ne s'opposait pas à l'alliance de la Prusse et de l'Italie, qui était dans la logique du système napo-
296 VÉRIFICATIONS HISTOIUQLES
léonien. Et il se flattait, eu 1866, d'être le terllus gaadens de la guerre. Sitôt connue la nouvelle de SadoAva, il voulut intervenir, taire une démonstration militaire sur le Rhin. Napoléon III, sous les influences italiennes, refusa après avoir dit oui et laissa aller les choses...
La haute sagesse de M. Drouyn de Lhuvs n'avait servi de rien : c'est que son indifférence en matière d'institutions, de gouvernement et d'idées politiques était une erreur.
26 septembre' i()iu.
L ne théorie sur la décadence des nations.
M. Jacques Flach, professeur au Collège de France, a esquissé une curieuse théorie de notre histoire nationale qui tient en une courte brochure. Dans ses grandes lignes, la thèse n'est pas sans avoir du bon.
D'abord elle répond à la grande préoccupation des esprits. La France est-elle condamnée, ou bien estclle seulement malade ? Traverse-t-elle une crise dont elle pourra se remettre, ou bien touche-telle au terme de son existence ? Se meurt-elle d'un mal guérissable ou bien d'épuisement et de vieillesse ? Eh ! il n'est pas indifférent de croire une chose ou l'autre. A celui qui pense qu'une nation j^eiit mourir de mort naturelle, je préfère, pour mon compte, l'homme aux yeux duquel la République démocratique représente une phase nécessaire de l'évolution des sociétés. Au moins celui-là tient-il compte de la réalité, si grossièrement qu'il l'interprète. L'autre fait une hypothèse toute gratuite. Si les peuples doivent mourir comme les individus, qu'on nous indique au moins l'âge moyen de ces décès, afin que nous prenions nos précautions.
Il n'était pas écrit de toute éternité qu'il dût exister une France et, sur le vaste territoire qui s'étend de Dunkerque à Rayonne et de Rrest à Nice, il y a
298 VÉurFlClTlONS IIISTOUIOLKS
eu, au cours des âges, vingt probabilités qu'il se ferait un autre Etat ou d'autres Etats que celui qui s'est fait. La France a failli plusieurs fois périr, plusieurs fois se décomposer. Elle a réussi de certains côtés. Elle a échoué sur d'autres points où le succès semblait aussi facile. Pourquoi avons-nous Lille, par exemple, et n'avons-nous pas Bruxelles !* C'est qu'il y a une très grande liberté ou, si l'on préfère, une très grande plasticité dans l'histoire. Rien n'y apparaît comme nécessaire, dans les limites d'un possible qui est d'ailleurs fort étendu. M. Flach nous enseigne que la France a connu bien des hauts et bien des bas : c'est parfait. Et l'on entrevoit plus d'une occasion où elle aurait pu ne pas se tirer du précipice. M. Flach dit aussi que toutes ces décadences ont été suivies de renaissances. La preuve en est que nous sommes toujours là. Mais, par exemple, nous ne pouvons plus le suivre quand il prétend (si nous avons bien compris son commentateur) avoir saisi la loi, le rythme de ces chutes et de ces remontées. Notre histoire aurait une cadence selon laquelle une nouvelle apogée nous serait garantie pour le siècle où nous nous trouvons. C'est une théorie plus encourageante pour une nation que celle de la décrépitude obligatoire et de la mort fatale. Malheureusement, elle n'a pas le don de nous convaincre. Ce serait trop beau s'il suffisait de s'abandonner au mouvement de la vague pour trouver le salut et remonter au zénith après avoir touché le nadir. La vérité est que l'histoire, puisqu'on la consulte,