‹ Le Coup d'Agadir et la guerre d'orientChapitre 71 sur 75 · U?(E THEORIE SIR LA DECADENCE DES NATIONS · texte numérisé non relu

U?(E THEORIE SIR LA DECADENCE DES NATIONS

que l'imitation de l'étranger. La France faisait la loi, au delà de Rhin, aussi bien pour le langage et pour les lettres qu'en politique. Avec l'Etat allemand, l'idée même d'une patrie allemande avait disparu. Le cosmopolitisme, qui n'est pas une invention nouvelle, avait de très illustres adeptes. Le Jaurès de ce temps et de ce pays-là s'appelait Herder, et il en disait de belles. Il s'appelait citoyen du monde, il voulait que le désintéressement fut la vertu de l'Allemagne, que TAllemagne n'eût d'autre force que la force morale. Le système reçut sa consécration à léna.

Vint alors une autre génération d'écrivains, de philosophes qui remirent l'idée de patrie en honneur. On leur attribue le mérite d'avoir ressuscité l'Allemagne, d'être lespères et les auteurs de l'unité allemande. C'est juste, mais dans quelle faible mesure ! Il y a aussi un sic vos non vobis pour les théoriciens politiques. Il est bien rare qu'ils puissent reconnaître les réalisations de leur pensée. Savez-vous comment Jean Gottlieb Fichte, qui le premier réveilla la conscience nationale allemande, concevait l'Allemagne future? Ce devait être un empire fondé sur les droits, la liberté et le respect de la personne humaine, « un véritable empire de la justice, comme il n'en avait pas encore paru dans le monde ». Voilà les éléments avec lesquels Bismarck a fait trois grandes guerres, asservi des peuples, imposé à l'Europe entière le régime barbare et rétrograde de la conscription universelle et de la paix armée. L'Allemagne est une

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monarchie militaire et autoritaire dont la politique ne s'embarrasse guère de la conscience ni du droit. Jean Gottlieb Fichte n'avouerait pas son enfant : mais l'enfant vit, et c'est l'essentiel.

Nous voyons bien aussi par quels moyens énergiques on l'a mis au monde. Si quelqu'un était venu dire à Bismarck, vers iS6o, comme M. Izoulet et M. Flach le disent aux Français de 191 1, que la Prusse entrait dans une période de reconstruction, il est probable que Bismarck aurait répondu : « Nous verrons cela quand la maison sera reconstruite. »

20 janvier 191 1.

De Trafalgar à }] aterloo.

Léon Daudet à dit avec force ce qu'a d'injurieux pour le bon goût et pour le bon sens le projet d'élever un monument à Hugo sur le champ de bataille de Waterloo. La conception de la défaite sublime, aussi grande et aussi belle que la victoire, la conception du désastre, ornement suprême pour la carrière d'un conquérant et aussi pour l'histoire de France, ces deux idées absurdes, qui ont dominé toute une partie de notre poésie et de notre littérature politiques au xix" siècle, seraient désormais symbolisées parle bronze aux lieux mêmes qui virent notre déroute ! Tout de même, l'esprit français n'en est plus là.

Nous n'habitons pas Sirius. Nous vivons sur la terre et même sur un coin de terre étroit, très menacé et très précieux. Aussi ne nous est-il pas permis de contempler notre pays avec la complaisance ni avec 'ironie du dilettante supérieur que supposait Renan 3t qui eût regardé les choses d'un œil désintéressé Ju haut de sa belle planète. Nous ne pouvons pas lous permettre seulement l'esquisse d'un sourire à .'égard de notre passé commun. Mais vraiment, il mit convenir que certains de nos ancêtres ont été jien fous.

L'épopée napoléonienne, reconnaissons-le, les a fait

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presque tous déraisonner. Mais Hugo, le « père Hugo », a été le chef des insanités. Hugo est l'homme qui, de 1800 à i845,apassé son temps à faire désirer l'Empire aux Français, à leur donner de Napoléon l'idée d'un dieu, d'une énergie de la nature, d'une sorte d'Hernani génial. Le héros du drame romantique se définit « une force qui va ». Napoléon, pour le Hugo du poème fameux écrit après le retour des cendres, est une force qui revient, u Sire, vous reviendrez dans votre capitale. » Les vers de Hugo ontils assez annoncé un second Empire !

Une nouvelle armée ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera : — Vive la France Et vive l'Empereur,

Aussitôt dit, aussitôt fait. Victor Hugo fut exaucé. Il avait appelé l'Empereur, et Napoléon HI parut. Alors il se fâcha. On cria : « Vive l'Empereur 1 » dans les rues comme il l'avait demandé et il en fut violemment indigné. C'était peu raisonnable. H ne comprit jamais que le second Empire n'aurait pas été possible s'il n'avait commencé par chanter le premier sur tous les tons.

Croyez-vous que le second Empire n'eût pas été exclu de notre histoire comme en est exclu un troisième si, au lieu d'odes et de chansons (je pense à Déranger) où Austerlitz et Waterloo se faisaient pendant comme deux vases sur une cheminée, on eût songé à éclairer les Français sur les résultats qu'avait

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laissés le règne de Napoléon ? Il eût fallu établir un doit et avoir rigoureux. Pas du tout : on débitait des romances où la gloire du héros foudroyé accompagnait l'amour et le bon vin. Pour Hugo, pour le romantisme, l'épopée napoléonienne était un paysage grandiose et apocalyptique où le désastre « faisait bien ». C'était une vue, comme au kaléidoscope des fctes de village, où le cataclysme final est de rigueur. Il a fallu Sedan pour rendre aux Français la notion des réalités, leur rapprendre la valeur positive de la victoire et la valeur négative de la défaite , Pendant des années et des années l'une leur avait paru aussi belle que l'autre, et toutes deux inséparables du pittoresque et du dramatique de notre histoire. En sorte que le distique célèbre placé par un mauvais plaisant dans la bouche du grand Napoléon n'est pas aussi ridicule qu'il en a l'air :

J'ai perdu la bataille, VFJinpire, et cœlcra. Mais cesl égal, je suis content d'avoir vu ça.

Des poètes, des historiens, se sont relayés pour convaincre les Français qu'ils devaient être, comme leur Empereur, « contents d'avoir vu ça ». Le distique fumiste( et pas si bête qu'il n'en a l'air) pourrait servir d'épigraphe à V Histoire de F Empire de ïliiers et aux livres de M. Frédéric Masson. Il a fallu l'expépérience de Sedan, il a fallu le grand effort critique d'une nouvelle génération (où l'historien Albert Sorel se distingua) pour que le point de vue de l'intérêt national fût enfin substitué au point de vue

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romanesque, au point de vue « sujet de pendule », dans l'appréciation de l'aventure napoléonienne.

A ne considérer que sa place personnelle dans l'histoire du monde, le héros du Mémorial de Saiiile- Hélène pouvait, au fond du cœur, être « content d'avoir vu ça ». Le cycle, après la débâcle, y compris même la fin sur un rocher solitaire, le cycle était complet, complet comme une allégorie, complet comme une fable mythologique. Quant à vivre dans l'imagination des hommes. Napoléon pouvait être tranquille. Rien ne manque à sa légende. Seulement la France a duré après lui. Et elle a sujet d'être moins satisfaite que lui « d'avoir vu ça ». Car « ça » porte deux noms : Trafalgar et Waterloo.

Si Waterloo n'a eu longtemps que le pouvoir d'évoquer une vague poésie de la destinée, Trafalgar a eu un sort encore pire. Cette grande défaite maritime n'éveille presque aucune idée dans l'esprit des Français. Un joueur malheureux dit en plaisantant : « C'est un coup de Trafalgar ». Nul ne plaisanterait sur Sedan ou sur Fachoda : Trafalgar ne dit pas assez ce qu'il fut. Les fruits de la victoire de Nelson n'ont pourtant pas disparu dans la gloire de la capitulation d'Ulm qui lui répondit. Notre ami M. Eugène Cavaignac est le premier historien qui ait rendu tout son sens à ce désastre qui livrait pour longtemps l'empire des mers aux Anglais et qui anéantissait le long effort poursuivi depuis Colbert pour disputer l'Océan à la marine britannique. Trafalgar sur l'élément liquide, Waterloo sur le continent : par quelque côté

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