D'ALGÉSIRAS A KISSINGEN
Lorsque fut connu et promulgué en France l'Acte d'Algésiras, il fut, selon la formule, diversement accueilli. Deux opinions se manifestèrent.
L'une acceptait le fait accompli, cest-à-dire l'inlernationalisation du Maroc. On venait de traverser une crise oii la guerre, disait-on, n'avait été évitée qu'au prix d'une reculade qu'on aurait pu éviter ellemême, en s' abstenant de la rechercher. Le t\>mps des conquêtes était passé. Le plus sage, puisqu'on ne pouvait s'emparer du Maroc pour soi-même, était d'accepter un partage où, en somme, la France avait une part privilégiée, et d'attendre. Pour le moment, c'est surtout de repos et de calme que le pays avait besoin.
D'autres, au contraire, se refusaient au renoncement. Pour eux, l'action de la France au Maroc, une action énergique, continue, s'imposait toujours, d'elle-même. Elle était dans la nature des choses. Elle résultait de la situation géographique de la France et de l'Algérie par rapport au Maroc. Avoir
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admis l'Allemagne au règlement d'une question méditerranéenne, ce n'était pas seulement une faute politique, c'était un contresens que les événements n'allaient pas tarder à mettre en évidence.
L'Allemagne ne l'avait-elle pas déjà, dans une certaine mesure, reconnu?
Lorsque le 8 juillet 1905, écrivant à M, Maurice Rouvier, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, le prince Radolin prenait acte de l'acceptation par la France de la conférence proposée par le gouvernement allemand, il était bien vrai et il était bien entendu que cette conférence devait d'abord s'en tenir aux principes de l'indépendance et de la souveraineté du sultan, de la liberté économique, sans aucune inégalité pour aucune nation, cest-à-dire à l'internationalisation du Maroc. Mais immédiatement après, à la fin de sa lettre, l'ambassadeur ajoutait que l'Allemagne, à cette même conférence, ne poursuivrait de son côté aucun but qui fût contraire à « la situation faite à la France par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l'Algérie et de l'empire chérifien, et par les relations particulières qui en résultent entre les deux pays limitrophes, ainsi que par l'intérêt spécial qui s'ensuit pour la France à ce que l'ordre règne dans l'empire chérifien ^.
Cette simple phrase contenait, d'après les partisans de l'action énergique, le germe même d'événements qui entraîneraient la France contre son propre gré, et le désaveu des adversaires de la politique qui avait succombé avec M. Delcassé.
Tout prouvait que cette politique était la seule nationale.
En face du rivage méditerranéen de la France, à 600 kilomètres de Marseille, commence cet empire aîricain dont l'étendue, la position et la continuité font l'admiration et ren\de des autres nations Il va du cap Bon aux confins marocains, d'Alger jusqu'au delà de l'équateur. Ses deux « provinces » septentrionales, Algérie et Tunisie, nourrissent plus de 5 millions d'habitants, dont plus de 700 000 colons d'origine européenne. La religion de l'immense majorité des indigènes est l'islamisme. Par la nature même des choses, le Maroc « tombe dans sa. sphère cVinfluence ». Ses habitants sont musulmans, comme la presque unanimité des sujets africains de la France. Les frontières qui séparent les territoires algériens et l'empire chérifien ne sont pas tracées; l'état nomade des tribus qui les parcourent empêche qu'elles le soient. Des milliers de travailleurs marocains, à l'époque des moissons, accourent en Oranie gagner de quoi subsister pendant l'hiver, dans leurs rudes montagnes. Une pénétration réciproque et continue s'opère entre les deux pays.
Mais surtout la France est la seule puissance capable € d'ouvrir » le Maroc jusqu'ici fei'mé. Sans doute, elle ne dispose pas de cet excès de population qui donne leur force à l'Allemagne, à la Russie, à l'Italie même. Mais elle a pour elle une inépuisable réserve de capitaux, grâce auxquels elle a pu transformer en moins de quatre-vingts ans l'Algérie, en quelques années, la vieille et décrépite régence de Tunis. Son génie organisateur n'a pas faibli. En dépit d'injustes railleries, son administration, qu'il est de mode même en France de critiquer, peut servir encore de modèle aux autres admi-
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nistrations du monde. Elle est un centre de civilisation. Pour la Méditerranée, Rome n'est plus dans Rome. Rome est désormais à Paris. L'erreur initiale de la Conférence d'Algésiras a été de méconnaître cette vérité. La faute de l'Europe a été de ne pas avaliser en 1906 le mandat général que l'histoire et la nature des choses avaient donné à la France au Maroc, et dont les traités de 1901-1902 et les arrangements de 1904, n'avaient été que l'expression diplomatique.
Mais ce démenti donné au bon sens, sur l'initiative de l'Allemagne, par les puissances, ne devait pas résister à l'évolution nécessaire des événements. L'Acte d'Algésiras, se superposant aux traités qui, avant lui, avaient réglé logiquement la question marocaine, n'apportait pas seulement d'injustes entraves à la mission de la France. Il était aussi contraire aux intérêts du Maroc lui-même, si l'on ne voulait pas laisser le Maroc sombrer dans l'anarchie, la misère chronique et la barbarie. En un mot, l'Acte d'Algésiras n'était pas viable, et l'histoire du régime qu'il avait institué devait être l'histoire de sa mort lente et continue.
Ce statut international du Maroc était à peine promulgué que l'impossibilité de rien attendre du gouvernement marocain se trouvait démontrée par les
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faits et que le makhzen d'Abd-el-Azis manifestait son impuissance 1.
Le 28 mai 1906, un Français établi à Tanger, M. Charbonnier, était tué d'un coup de feu au cours d'une promenade sur la plage de cette ville. La négligence ou même la complicité des autorités chérifiennes, permettaient ou favorisaient la contrebande des armes à laquelle se livraient les gens de Figuig ou du Tafilalelt. Les tribus soumises à la France %àvaient sous le régime de la terreur, dans l'impossibilité de se livrer à leurs habituels travaux agricoles, ou à quelque transaction commerciale que ce fût -. Le fameux Raisouli, à la tête de gens sans aveu, pénétrait jusqu'au grand marché de Tanger, à quelques pas de la légation de France. De véritables combats se livraient entre ces bandits et des Andjeras, sur la plage. Dans le Sud, la situation n'était pas plus rassurante. Du cap Juby, des armes et des munitions étaient envoj'ées par Ould-Aïda, émir de l'Adrar, à destination de la Mauritanie et du sorcier Ma-El-Aïnin.
L'année 1907 ne débuta pas sous de meilleurs aus-
1. Moulay-Abd-el-Azis était le treizième souverain de la maison de Fillali. Il avait succédé à son père, Moulay- Hassan, mort le 7 juin 1894 à Todla, qui détenait le pouvoir suprême depuis 1873. Cette dévolution avait été faite contrairement aux lois musulmanes, en vertu desquelles c'est l'aîné de la famille qui recueille l'héritage. Abd-el-Azis n'avait, en effet, que seize ans à la mort de son père, et plusieurs de ses frères, parmi lesquels Moulay-Hafid, étaient beaucoup plus âgés que lui.
2. Rapport de I\I. le lieutenant colonel Pieron, commandant supérieur du cercle de Colomb. Livre jaune, Affaires du Maroc, t. III, p. 18.