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qui lui avait été confié. Aucune puissance d'ailleurs ne proteste. Non seulement lorsque M. Pichon le met au courant des mesures prises, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris ne fait aucune observation, mais le chargé d'affaires allemand à Tanger ayant demandé et obtenu des mesures de protection pour ses nationaux à Mazagan, le secrétaire d'Etat allemand en remercie le chargé d'affaires de France à Berlin. « Devant de tels événements, dit-il, nous sommes tous solidaires, n'en doutez pas. > — i Soyez assuré, ajoute-t-il quelques jours après, à M. J. Cambon, que vous avez toutes nos sympathies. »
Dans le même temps, un pérU redoutable venait s'ajouter à l'anarchie: la guerre civile. Moulay-Hafid, frère aîné d'Abd-el-Azis, se faisait proclamer sultan à Marrakech le 11 août 1907. Il asseyait d'abord son autorité dans cette ville, levait des troupes et se disposait à marcher sur Fez. Les opérations militaires françaises s'étendaient peu à peu et nécessairement dans toute la Chaouïa. Hafid prêchait la guerre sainte contre son frère < vendu » aux infidèles. Ses émissaires avaient réussi à le faire proclamer à Fez le 4 janvier 1908. Lorsqu'à la fin du mois de mai, il longea avec sa méhalla les confins de la Chaouïa, se rendant dans la capitale du Nord, il passa à 70 kilomètres des avant-postes français et il ne tint alors quau général d'Amade, qui avait succédé au général Drade. de mettre fin pour toujours à ses ambitions. Mais le gouvernement français avait décidé d'observer une stricte neutralité, et il l'observa en effet. Le général d'Amade laissa passer le nouveau sultan et sa fortune.
Dans la région frontière de l'Algérie, les troubles
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persislaieut. Le massif montagneux des Beni-Snassen en était le centre et le point de départ. Une expédition savamment organisée par le général Lyautey, et dont les deux colonnes, commandées l'une par le colonel Branlières, l'autre par le colonel Félineau, opérèrent avec une précision irrésistible, en eut raison en quelques mois. Au commencement de l'année 1908, toute la région était pacifiée, et les autorités algériennes pouvaient préparer, en exécution des accords de 1901-1902, louverture des marchés mixtes de la région d'Oudjda. en commençant par celui de Bou Denib.
En résumé, s'il y avait quelque sécurité sur certains points du Maroc, au milieu de l'année 1908, c'était à l'intervention de la France que les résidants européens la devaient, à son expérience des affaires musulmanes et africaines, à la puissance de ses moyens d'action.
Le gouvernement allemand crut utile à cette époque de demander aux signataires de l'Acte d'Algésiras, de reconnaître Moulay-Hafid. Le rétablissement d'un pouvoir cliérifien, capable de se faire obéir, devait, dans sa pensée, rétablir la paix dans tout l'empire et « permettre den revenir > aux obligations assumées à Algésiras. Après quelques hésitations, le gouvernement français se concertait avec le cabinet de Madrid et faisait accepter par Abd-el-Azis, sous certaines conditions, sa renonciation en faveur de son frère i. Mais l'autorité de Moulay-Hafid serait-elle assez forte pour assurer au
1. La note concertée reconnaissant Moulay-Hafid fut remise à celui ci le 9 janvier 1909.
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Maroc même ce minimum de sécurité néc^osaire aux Européens dans les limites de l'Acte d'Algésiras? Un avenir prochain allait répondre à cette question.
Que la situation intérieure du Maroc, sa position géographique par rapport à l'Algérie, les intérêts spéciaux que les traités y avaient reconnus à la France, aient impérieusement commandé les opérations exécutées dans les Chaouïas et dans le territoire d'Oudjda, personne ne pouvait donc le nier, et le gouvernement allemand s'était plu à le reconnaître. La presse française, à l'exception des journaux du parti socialiste unifié, les avait unanimement approuvées.
Mais l'opinion allemande conservait toujours une grande réserve. Les journaux pangermanistes, et même quelques journaux modérés, montraient la « tache d'huile » française s'élargissant chaque jour sur la carte du Maroc. Sans doute, la France protestait de son intention de respecter l'Acte d'Algésiras, et peut-être son intention était-elle sincère. Mais en fait, elle empiétait chaque jour sur le principe de l'intégrité de l'empire chérifien, et, d'instinct, elle soutenait Abd-el-Azis contre son frère, parce que, faible et sans ressources, il était nécessairement plus docile à ses desseins. Vraisemblablement, la note de la chancellerie impériale demandant la reconnaissance de
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Moulay-Hafid et le retour aux f obligations assumées à Algésiras r n'était que l'expression gouvernementale de la mauvaise humeur de l'opinion allemande.
Cette mauvaise humeur ne devait pas tarder à se manifester une deuxième fois à l'occasion d'un incident simplement épisodique par rapport aux affaires marocaines, mais qui fut très près de dégénérer en un conflit beaucoup plus grave : l'incident « des déserteurs de Casablanca ».
Le 25 septembre de cette même année 1908, sLx soldats de la légion étrangère, qui faisaient partie du corps expéditionnaire français dans la Chaouïa, s'apprêtaient, sur le môle de Casablanca, à s'embarquer à bord d'im paquebot en partance pour l'Europe et qui se trouvait en rade sous pression. Cette désertion — car les six soldats étaient des déserteurs — s'effectuait sous la protection et avec le concours de deux agents du consulat allemand : M. Just, chancelier, et un mokhzani. Surviennent des officiers et des marins français qui, reconnaissant des légionnaires, leur mettent sans hésiter la main au collet. Les agents du consulat allemand protestent d'abord, puis essayent de dégager par la force ceux qu'ils réclament comme des compatriotes. Une brève lutte sengage. Finalement, les déserteurs sont ramenés dans les lignes françaises et emprisonnés. Trois seulement de ces hommes sur six étaient, on devait l'apprendre un peu plus tard, de nationalité allemande.
Protestation du gouvernement allemand. La violation des prérogatives consulaires est, dit-il, flagrante. L'occupation des Chaouias par les troupes
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françaises n'affecte qu'un caractère « provisoire ». Le droit de protection du consul allemand sur ses nationaux, même faisant partie du corps expéditionnaire, reste entier et, en tout cas, les marins et officiers français auraient dû s'abstenir d'emploj'er la force pour s'emparer des déserteui's.
Le gouvernement français conteste et le point de vue de droit auquel se place le cabinet de Berlin, et la version allemande concernant la matérialité des faits.
Durant la première quinzaine d'octobre, et en attendant les renseignements complémentaires demandés à Casablanca, la presse allemande soutient, mais avec courtoisie et mesure, son gouvernement. La nationaliste Fost elle-même conseille « de ne pas traiter l'affaire ab irato ».
Le 14 octobre, le prince de Bùlow propose un arbitrage, sans préciser sur quels points, dans sa pensée, doit porter cet arbitrage. M. J. Cambon, au nom du gouvernement français, s'empresse d'accepter, en ajoutant que la condition essentielle à laquelle il subordonne cette acceptation, c'est que le compromis à intervenir visera la question de fait aussi bien que la question de droit. La discussion se prolonge plusieurs jours, sans amener de solution et sans que l'Allemagne précise son attitude, prenne une décision ferme. Le 19 octobre, le dossier de l'affaire est expédié du quai d'Orsay à M. Cambon à Berlin. Une note officieuse indique que la France a accepté l'arbitrage portant sur tous les points en discussion, mais qu'il n'y a eu jusque-là que de simples conversations, des échanges de vue, et que rien n'autorise à croire que l'Allemagne n acceptera
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pas le point de vue français. Les conversations se poursuivent pendant encore quelques jours sur un ton très conciliant. Le 29, M. J. Cambon est reçu par M. de Schcen, secrétaire d'Etat, et tout permet encore de croire à une solution prochaine et satisfaisante pour les deux parties. En France et en Allemagne, l'opinion suit très distraitement ce qu'on lui laisse connaître des phrases diverses de l'affaire. Aucune polémique de presse ne vient envenimer le débat. Aucune inquiétude ne se manifeste dans le public.
Brusquement, à la fin du mois, un incident inattendu survient. Le 28, un journal anglais, le Daily Telegraph, publie de sensationnelles déclarations que l'empereur Guillaume II aurait fait, dit-il, à un diplomate, au sujet de ses sentiments envers l'Angleterre. Le souverain justifiait d'abord la politique allemande dans la question marocaine. Il protestait ensuite de son amitié pour l'Angleterre, mais reconnaissait que ses sentiments n'étaient pas partages par l'opinion du peuple allemand. La lecture de l'interview impériale soulève en Allemagne une profonde émotion qui ne fait que s'accroître lorsque l'organe même de la chancellerie, la Gazette de l'Allemagne du Nord, en publie, le lendemain, de larges extraits. Une longue protestation s'élève, non seulement contre le souverain lui-même, mais contre les ministres qui avaient laissé commettre une telle imprudence.
Coïncidence curieuse, à ce moment même, l'attitude du gouvernement allemand, dans l'affaire des déserteurs, se modifie du tout au tout. Cherche-t-il à dériver l'agitation qui secoue l'opinion allemande? On peut le nier, mais 1 affirmative est si vraisem-
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blable! Ce qui est certain, c'est que le 30 octobre au soir, des instructions nouvelles sont adressées à Paris, au prince Radolin, et que, dès le lendemain, celui-ci se présente au quai d'Orsay, porteur d'une véritable note comminatoire demandant la mise en libenté sans retard des déserteurs de nationalité allemande, et des réparations pour les atteintes portées à l'autorilé consulaire. Le 2 novembre, à Berlin, le chancelier de Bûlow reçoit M. J. Cambon, lui confirme les termes de la note remise par le prince Radolin et, lui rapportant une conversation qu'U \ient d'avoir avec l'empereur, parle de rappeler son ambassadeur à Paris. La querelle menace de tourner au conflit.
Le lundi 3 seulement, la gravité de la situation est connue à Paris, avec quelques détails sur les négociations antérieures. L'émotion, très vive, ne s'aggrave pourtant d'aucune panique. Le gouvernement que préside M. Clemenceau, M. Piclion étant ministre des Affaires étrangères, ne parle pas de céder, et l'opinion l'appuie, unanime, dans sa résistance. Au moment où le Président du Conseil avait pris possession de ses fonctions, il avait, au cours de la visite d'usage à l'ambassadeur d'Allemagne, fait avec celui-ci une sorte de pacte de franchise et de confiance mutuelle. Le prince Radolin le \int donc mettre au courant de la menace de rappel qui était dans les intentions de son gouvernement. Mais M. Clemenceau ne s'émeut pas. On dit même que, revenant à la forme plaisante qui est dans sa manière, il fit le geste d'ouvrir un des tiroirs de son bureau et dit à l'ambassadeur : « Voulez-vous vos passeports? i On a prêté tant de mots à M. Clemenceau
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que celui-là pourrait bien être exact. Sa résistance en tout cas est hors de toute discussion i.
Le gouvernement allemand, étonné, abandonne une partie de ses prétentions. Dès le lundi 3, M. de Schœn avait déclaré à M. Cambon qu'il renonçait à demander la mise en liberté des déserteurs. 11 insiste, par contre, pour que le compromis d'arbitrage contienne l'expression de « regrets réciproques » pour les violences commises de part et d'autre, et son insistance dure jusqu'au 6. Mais le 7, M. Cambon lui communique le rapport in extenso de M. Dordé, commissaire de police français à Casablanca, sur l'incident; et le 9, M, de Kiderlen-Waechter, alors ministre à Bucarest, mais qui remplaçait M. de Schœn, malade, annonce à l'ambassadeur de France que l'Allemagne acceptait de soumettre à l'arbitrage toutes les questions de fait et de droit sotdevées par l'incident 2.
1. Dans son. discours du 11 février 1912 au Sénat, au sujet des conventions du 4 novembre 1911, M. G. Clemenceau a confirmé l'attitude prise en novembre 1908 par le gouvernement allemand, en faisant allusion aux menaces adressées « à cinq reprises par l'Allemagne à la France depuis 1871 ». L'orateur visait manifestement r « alerte de 1875 », l'affaire Schnœbelé, la crise de 1905, l'incident des déserteurs de Casablanca, et le « couip d'Agadir ». La menace de rappeler le prince Radolin est d'ailleurs très connue dans les milieux politiques. M. André Mévil la confirme dans l'ouvrage dont nous avons cité des passages précédemment (p. 324).
2. Le compromis fut signé le 24 novembre et le tribunal de La Haye rendit sa sentence le 22 mai 1909. Cette sentence partagea les torts entre les deux parties et, le 29 mai, les deux gouvernements s'exprimèrent réciproquement les regrets « que comportent les actes relevés à la charge de leurs agents ».
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Ainsi, trois ans après la crise que la démission de M. Delcassé semblait avoir dénouée, deux ans seulement après la Conférence d'Algésiras, et au moment même où l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie rouvrait la périlleuse question d'Orient, le Maroc était encore, entre la France et l'Allemagne, un tel brandon de discorde qu'il avait pu faire craindre un conflit!
La faute en est imputable à la France, répétait la presse allemande. L'Allemagne se développe toutes les années, tous les jours. Sa population n'atteignait pas 53 000 000 d'habitants en 1895; elle a dépassé 60 millions en 1905. Son commerce et son indu^strie ont suivi une progression semblable. Elle éclate dans ses frontières. Comment admettrait-elle qu'on lui fermât les pays encore ouverts? Or l'action de la France au Maroc ne tend pas vers d'autres fins. Le devoir du gouvernement allemand se trouve tout tracé. Sa politique au Maroc doit être la même qu'en Chine, qu'en Orient, qu'en Perse. Il ne doit pas seulement briser toute tentative d'encercleynent en Europe. Il ne saurait encore admettre, sans trahir sa mission, que, des marchés vacants, son activité économique ou commerciale fût exclue, que la France tunisifiât le Maroc.
Ainsi, entre la position prise par l'opinion et le gouvernement de l'Allemagne d'une part, et l'en-
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semble de mesures que l'état anarchique du Maroc, et sa situation méditerranéenne et algérienne imposait, de l'autre, à la France, l'antagonisme subsistait. Les relations entre les deux pays, la paix de l'Europe, se trouvaient toujours à la merci du moindre incident.
Pourtant, la question marocaine tournait à l'obsession. L'opinion, les polémiques de presse trahissaient, de l'im et de l'autre côté, une lassitude grandissante. Un parti, peu nombreux il est vrai, se formait en Allemagne, qui prêchait ouvertement la politique du laisser-faire ; im autre, en France, lui faisait écho, et reprochait au gouverçiemeut soit, discrètement, « d'aller trop vite en besogne -, soit de ne pas mettre ses actes d'accord avec ses déclarations et de violer indirectement, obliquement, cet Acte d'Algésiras, auquel il se proclamait en public si fermement attaché. Les polémiques languissaient ou se traînaient dans des redites. On était à un an des élections législatives. Un besoin d'apaisement confus, mais profond, se devinait.
En même temps, les transactions commerciales et financières entre la France et l'Allemagne se développaient. Elles dépassaient déjà le milliard pour l'ensemble des importations et des exportations ^. Des relations se nouaient et se multipliaient entre commerçants et financiers allemands et commerçants et financiers français. Aux simples participations temporaires succédaient peu à peu des as-
1. « Le mouvement générid de nos échanges s'est élevé à 12 milliards 500 millions en 1910. Dans cette somme, le total de nos transactions avec l'Allemagne entre pour 1 milliard et demi. » Lucien Hubert. Loc. cit., p. 160,