CHAPITRE PREMIER
Du vieil hôtel d'Eugène de Beauharnais oii s'abrite, rue de Lille, l'ambassade d'Allemagne i, au ministère des Affaires étrangères, il n'y a pas six cents mètres à parcourir. Mais la partie du quai d'Orsay comprise entre l'extrémité du boulevard Saint-Germain et l'Esplanade des Invalides, si connue que le passant distrait l'honore à peine d'mi regard, forme l'un des plus beaux et des plus nobles paysages urbains qui soient au monde. Presque tous les diplomates allemands en résidence à Paris l'ont appréciée et aimée. Aux jours les plus agites de la crise de 1905, le prince Radolin faisait paisiblement à pied celte route historique. Un coup d'oeil rapide, en passant, sur l'archaïque monument oii bourdonne l'activité toute moderne des députés, et sa vue se détournait, à droite, sur l'harmonieuse
1. L'hôtel Beauharnais est la propriété de la Prusse, bien que son hôte représente à Paris l'Empire allemand. On sait que, seule parmi les Etats confédérés, la Bavière a conservé un agent diplomatiqaie auprès du gouvernement français.
perspective de la Concorde, du Cours-la-Reine et du fleuve à peine voilé par le rideau des arbres alignés le long des rives. Il entrait enfin, comme à regret, dans le vaste palais qui s'élève discrètement loin de la voie publique, et où s'élabore, depuis M. Guizot, la politique extérieure de la France.
Mais l'homme élégant, à la silhouette militaire, la moustache blonde retroussée, l'œil bleu clair, qui, le 1er juillet 1911, vers onze heures du matin, sortit de l'hôtel Beauharnais pour refaire ce délicieux trajet, paraissait peu sensible au charme du paysage. D'un pas décidé, il suivit le quai d'Orsay, franchit la grille du ministère des Affaires étrangères et gravit rapidement le perron qui donne accès au cabinet du ministre. C'était M. le baron de Lancken-Wakenitz, conseiller et premier secrétaire de l'ambassade d'Allemagne.
Introduit aussitôt auprès du chef de cabinet, M. de Lancken dit le but de sa visite : M. le baron de Schœn, ambassadeur d'Allemagne, désirait avoir un entretien le plus tôt possible, avec le ministre.
M. de Selves fit répondre qu'il serait heureux de recevoir l'ambassadeur dans l'après-midi. M. de Lancken ne parut pas satisfait. Il ne s'en cacha pas et, insistant, demanda s'il ne serait pas possible de fixer le rendez-vous à une heure plus rapprochée. M de Selves, cette fois, fit dire à l'ambassadeur qu'il serait à sa disposition à midi. Et M. de Lancken se retira sans vouloir s'expliquer sur le but de l'entretien qu'il venait de demander. Parmi les rares personnes au courant de sa démarche, aucune ne douta, sans en rien manifester, que quelque chose de grave ne fût dans Tair.
A midi exactement, M. le baron de Schœn se présentai. M. de Selves, qui avait eu l'occasion de le rencontrer déjà plusieurs fois dans le monde politique, ou dans le monde tout court, l'accueillit avec sa bonne grâce habituelle. Puis, remarquant l'attitude uii peu embarrassée de l'ambassadeur :
— C'est une mauvaise nouvelle, interrogea le ministre?
— Mauvaise, non; mais sérieuse. Je suis chargé par mon gouvernement de vous faire une communication.
M. de Schœn s'expliqua.
Il s'agissait du Maroc. Le gouvernement impérial avait eu connaissance de troubles menaçant d'éclater dans cette partie méridionale de l'empire chérifien, que baigne l'Atlantique, et qu'on appelle le Sous. Des sujets allemands avaient, dans cette région, des intérêts importants. Pour protéger éventuellement ces intérêts, le cabinet de Berlin avait décidé l'envoi d'un navire de guerre dans les eaux du port d'Agadir. Dès que ces craintes seraient écartées, le navire se retirerait. Celte décision était comm.uniquée à la France en même temps qu'à Tanger et aux cabinets de Londres. Madrid, Rome, Vienne et Saint-Pétersbourg.
1. Le baron de Schœn est né à Worms en 1851. Fils d'un riche industriel, il suivit d'abord la carrière militaire. Entré dans la carrière diplomatique, il devint premier secrétaire à Paris, qu'il quitta en 1895, puis grand maréchal de la cour du duc Alfred de Saxe-Cobourg- Gotha, ministre à Copenhague (1900 , ambassadeur à Saint- Pétersbourg (1905), secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères (1907), enfin ambassadeur à Paris (juillet 19L0).
4 LE COUP D AGADIB
L'ambassadeur ajouta avec empressement qu'aucune pensée inamicale ne guidait son gouvernement. L'Allemagne souhaitait seulement causer avec la France. Elle souhaitait aussi que la conversation fût menée rapidement. Et M. de Schœn conclut en exprimant sa conviction que les bonnes relations entre les deux pays ne seraient pas affectées par la communication (fu'il venait de faire.
Il n'y avait pas trois jours que M. de Selves avait accepté le portefeuille des Affaires étrangères. De la question marocaine, des rapports franco-allemands, il connaissait seulement ce qu'en peut apprendre un homme avisé et clairvoyant dans ce monde gouvernemental, en somme très restreint, où la portée des événements s'apprécie avec exactitude, rapidement, parce que chacun y entend exposer et juger chaque chose précisément par celui qui la connaît le mieux. La décision du gouvernement allemand Itd apparut donc avec netteté, immédialemeiit, comme un geste médité, destiné à souligner un changement d'attitude, en vue de fins contraires aux intérêts français. Du cabinet où il s'installait à peine, il eut la vision rapide de tout le passé. Tanger lui apparut, avec le débarquement de Guillaume II, sept ans auparavant, et les longs mois de crise qui suivirent...
M. de Selves, pourtant, ne laissa rien voir do son émotion. II avait écouté « avec calme, mais non sans froideur », la communication qui lui était faite. Il assura le baron de Schœn que la France ne se refusait pas plus aujourd'hui qu'hier à une conversation avec l'Allemagne. A Paris comme à Berlin, ou avait le désir de pousser celte couver-
sation aussi activement que possible. jNIais, comme tous les gouvernem.ents, le ministère qui venait de se constituer avait à compter avec l'opinion publique et, à cet égard, la nouvelle qu'un bateau allemand allait stationner devant Agadir ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences.
M. de Selves termina en rappelant à l'ambassadeur qu'il devait, dans trois jours, accompagner le Président de la République en Hollande. Malgré son désir de continuer la conversation commencée, il ne pensait pas que l'urgence fût telle qu'il dût engager l'entretien avant son départ.
Sur cette réponse, le baron de Schœn remit au ministre le texte de la note verbale destinée à fixer la déclaration qu'il venait de faire, d'ordre de son gouvernement. Les causes politiques lointaines et les fins économiques immédiates qui avaient déterminé la décision du cabinet de Berlin s'y trouvaient soulignées avec une égale insistance :
Des maisons allemandes, qui opèrent dans le sud du Maroc, et particulièrement à Agadir et ses environs, sont inquiètes de la fermentation de certaines tribus. Cette fermentation semble avoir pour cause les événements qui se sont produits récemment dans d'autres parties du Maroc. Ces maisons ont demandé au gouvernement impérial de protéger la personne et les propriétés de leurs représentants. A la suite de cette demande, le gouvernement a décidé d'envoyer un bateau de guerre dans le port d'Agadir pour qu'on y pût, au besoin, accorder aide et protection aux sujets et protégés allemands et aux importants intérêts allemands de cette région. Dès que la tranquillité et l'ordre seront rétablis au Maroc, le navire chargé de cette mission protectrice quittera le port d'Agadir i.