‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 3 sur 66 · Tel est le texte de la note remise à M. de Selves · texte numérisé non relu

Tel est le texte de la note remise à M. de Selves

b LE COUP D AGADIR

M. de Schœn, ayant tendu la note au ministre, voulut entrer dans quelques explications. Mais l'accueil que M. de Selves avait fait à la communication allemande, le ton des avertissements dont il l'avait fait suivre, avaient visiblement décontenancé l'ambassadeur. M. de Schœn abrégea les commentaires qu'il avait mission de présenter. Il se borna à résumer la pensée de son gouvernement. L'Acte

(' d'Algésiras était devenu insuffisant. L'intégrité de l'empire chérifien n'était plus qu une formule vide de sens, comme la souveraineté du sultan, sous la . garantie des puissances. La France et l'Allemagne, dans une conversation amicale, devaient chercher une solution nouvelle au problème marocain, hors du terrain international...

M. de Schan s'arrêta, laissant inachevée l'expression de sa pensée, et se relira. Ceux qui le virent sortir du cabinet du ministre remarquèrent son attitude gênée... Sa visite n'avait pas duré plus d'une demi-heure.

Portée des une heure à la connaissance du Président de la République et du Président du Conseil,

ot qui fut publiée trois jours plus tard par l'officieuse Gazette de V Allemagne du Nord. Il est remarquable que ce texte diffère sensiblement du texte d'une note officieuse parue dans le même journal quelques heures seulement après la visite de M. de Schœn, et dont voici la dernière partie :

... A cet efjet, le gouvernement impérial a décidé tout

la démarche de l'ambassadeur allemand ne fut connue dans Paris que vers quatre ou cinq heures. L'émotion qu'elle souleva fut plus profonde qu'étendue. On était, en effet, en plein été. La séance de la Bourse s'était clôturée à deux heures. La pratique de la semaine anglaise avait raréfié, dans le quartier du centre, cette population active et inquiète de nouvelles sensationnelles, qui répond toujours avec empressement aux appels bruyants des vendeurs de journaux. Les Chambres elles-mêmes, qui avaient entendu, la veille, la déclaration du nouveau ministère formé par M. J. Caillaux, s'étaient ajournées au lundi 3, et les couloirs du Palais- Bourbon n'offraient pas une animation beaucoup plus grande que ceux du Luxembourg.

Personne ne se méprit pourtant sur la portée de l'incident annoncé. « L'ambassadeur d Allemagne au quai d'Orsay » disaient les premières informations qui donnaient de la visite de M. de Schœn un récit succinct mais assez précis et exact I

Comme M. de Selves quelques heures auparavant,

d'abord Venvoi dans le port d''AgadLr de lu canonnière PauîKerT'qai se trouvait dans le voisinage. Le gouvernement a fait part de celte décision aux puissances. Il a en même temps annoncé aux importantes personnalités marocaines de cette région que V apparition d'un vaisseau de guerre dans le port ne signifiait en aucune manière que le gouvernement eût des intentions peu amicales envers le Maroc et ses habitants.

La première note est manifestement moins menaçajite. Elle est rédigée pour les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras. L'autre s'adresse à l'opinion allemande. Elle présente l'envoi d'un navire à Agadir comme une mesure qui pourrait être le prélude d'autres décisions plus importantes. »

la foule évoqua instinctivement le souvenir des complications passées, de l'interminable affaire marocaine, des angoissantes journées de 1905, des inextricables complications diplomatiques au milieu desquelles elle s'égarait. Elle eut la prescience que des événements se préparaient, dont les causes et les conséquences passibles lui demeuraient également obscures et confuses, mais auxquels l'idée qu'elle se fait de l'Allemagne et de ses rapports avec la France lui suffisait pour associer l'idée d'un risque possible et permanent de conflit armé.

Dans les milieux politiques, formés des parlementaires assidus plus particulièrement en contact avec le pouvoir, l'émotion fut moins grande que la surprise. Lorsque s'était constitué, quelques jours auparavant, le ministère de M. Caillaux, on était tout aux agitations de la politique intérieure, au souci des intrigues personnelles. La question marocaine! On aimait à penser qu'elle sommeillerait complaisamment jusqu'au jour où il conviendrait de la réveiller pour en faire l'objet de quelque retentissante interpellation. L'n frctit nombre d'initiés, favorisés de demi-confidences par certains memibres du précédent cabinet, ne prétendaient-ils pas, d'ailleurs, que l'affaire était en train de se régler, à l'amiable, entre Paris et Berlin? N'avait-on pas appris, même, par quelques indiscrétions plus précises, que l'ambassadeur de France avait eu, avec M. de Kiderlen-Waechter, secrétaire d'Etat allemand, certaines conversations dont on espérait les plus heureux résultats, dans l'intimité apaisante d'une ville d'eau bavaroise, Kissingcn? Attendez (juclques jours encore, avait-on dit à ces initiés, et nous

aurons peut-être à vous annoncer d'heureuses nouvelles, un succès de plus pour notre diplomatie. Mais le cabinet Caillaux avait succédé au cabinet Monis, mort de l'impossibilité de vi\Te, et les minces fillrations échappées du fleuve calme et régulier jusque-là de la politique extérieure française s'étaient perdues dans ce torrent tumultueux qui engloutit un ministère pour en déposer un autre sur la berge gouvernementale.

Passé les quelques instants d'étonnement qui suivirent le réveil, on songea à se renseigner. Agadir, le Sous, les intérêts allemands dans le Sud marocain, les agitations des tribus, que pouvait-il bien y avoir derrière ces mots mystérieux comme l'Afrique d'autrefois, et qui, prononcés par l'ambassadeur d'Allemagne, prenaient une physionomie fantomatique et menaçante?

Ce qu'on apprit tout d'abord ne pouvait rassurer personne.

Agadir? Mais c'était le nom d'un port fermé de l'Extrême-Sud marocain, à plus de 600 kilomètres de Tanger, à plus de 100 de Mogador! La ville elle-même n'est pas bâtie sur la mer. Elle s'élève au sommet d'une colline isolée, de 200 mètres environ de hauteur. Dans son vieux corset de murailles et de tourelles sarrasines, elle ressemble à une vigie avancée de l'islam marocain, chargée de surveiller l'Atlantique et d'éloigner les infidèles que pourrait tenter le mouillage offert aux navires à 1 500 mètres environ de la plage. Sur la plage même, un misérable hameau de pêcheurs, Fonti, s'accroupit entre la mer et la piste qualifiée route sur les cartes et qui conduit vers l'intérieur, dans

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cette vallée du Sous, riche dit-on, presque inaccessible par terre, protégée qu'elle est au nord par les dernières ramifications du Grand Atlas.

Agadir? Mais on se rappelait confusément avoir entendu déjà une polémique vile apaisés autour de ce nom joli et sonore! Les souvenirs se précisaient peu à peu : quelques mois plus tôt, en novembre 1910, le vieux croiseur français Du-Chayl% se trouvait dans ces parages, entre la côte et les Canaries. Il était chargé de surveiller et d'empêcher la contrebande de guerre, entre les îles et le territoire marocain. Il avait mouillé, au retour d'une de ses croisières, dans la baie d'Agadir. Le commandant, accompagné de quelques officiers de son étatmajor, était descendu à terre, avait fait visite au pacha j des compliments, cordiaux au moins dans leur expression, à la mode musulmane, avaient été échangés. Puis, le Bu-Chayla était reparti et personne n'aurait jamais rien su de son escale à 'Agadir, si des journaux allemands l'ayant apprise, ne l'avaient représentée comme une tentative par la France de s'implanter dans le sud du Maroc i.

Quant à ces intérêts allemands que menaçait l'agitation des iribus, que pouvaient-ils être? En réalité, peu de chose, à peine des espérances ou des projets esquissés.

L'Acte d'Algésiras n'av::it pas ouvert Agadir au commerce. Les Européens ne pouvaient y séjourner qu'à leurs risques et périls, et bien peu l'avaient

1. V. la Gazette de Cologne du 7 décembre 1910. Cette affaire fit même l'objet d'une question au Reichstag.

traversé. La plupart de ceux qui avaient visité le Sous s'étaient arrêtés à 80 kilomètres de la côte, dans la petite ville de Taroudant, où trois ou quatre non-musulmans s'étaient seuls installés. En 1909, un de ces frères Mannessmann dont il était si souvent question en France et en Allemagne à propos du Maroc, Alfred, avait été fait prisonnier par une tribu de l'intérieur et n'avait dû sa délivrance qu'aux efforts persévérants du Consul de France à Mogador. L'année 1910 n'avait pas été beaucoup plus favorable à ce pionnier de l'Allemagne industrielle. En 1911 seulement au prix d'efforts persévérants et de fortes sommes dépensées, il avait pu faire quelques achats de terrains à Taroudant et quelques prospections rapides dans l'intérieur. Le commerce allemand lui-même n'avait à Agadir que des représentants indigènes, juifs ou musulmans. A peine pouvait-on évaluer approximativement sa valeur globale à une soixantaine de mille francs par an, à partager entre quelques maisons que l'on nommait : Mauer, Mohr, Fuchs, Langenheim...

Mais si minimes qu'ils fussent, ces intérêts étaientils menacés, comme l'indiquait la note laissée par M. de Schœn au quai d'Orsay?

La réponse qui vint de Tanger et de Mogador fut nettement négative. On avait bien conçu, un moment, quelque crainte que la révocation du grand vizir Glaoui n'amenât des troubles dans le Sous; mais cette crainte ne s'était pas réalisée, et d'ailleurs l'influence de Glaoui était à peu près nulle dans le Sud. C'est ce que répondit Mohamed Guebbas, représentant du sultan à Tanger, lorsque le baron de Seckendorf, ministre d'Allemagne, vint lui no-

tifier la décision prise par son gouvernement d'envoyer un navire à Agadir.

A l'étranger comme en France, lopinion ne tarda pas à être fixée sur la valeur des motifs invoqués par le gouvernement allemand. Quelques-imes seulement des puissances signataires de l'Acte d'Algésiras, avaient reçu, le même jour et à la même heure, la communication faite à Paris. Le but de l'Allemagne n'apparaissait pas clairement; il était manifeste toutefois que l'Allemagne poursuivait un but, qu'elle prenait, sur la scène du monde, une attitude nouvelle, mûrement préparée et, si Ion peut dire, théâtralement présentée.

La communication allemande avait d'autant plus surpris les membres du nouveau ministère formé par M. Caillaux qu'ils ignoraient les dernières conversations de M. Jules Cambon avec M. de Kiderlen- Waechter, à Kissingen. M. Cambon était arrivé à Paris le 22 juin, avait vu ^M. Cruppi le 23 au matin, mais n'avait rendu au minisire quun compte très sommaire de ses entretiens. Il devait achever, dans l'après-midi, la rédaction de son rapport. Or, c'est précisément au cours de cet après-midi que tombait le cabinet Monisi.

I. Le cabinet Monis fut constitué le a mars 191 1. Il était ainsi composé : Présidence du Conseil et Intérieur : M. Mo-

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Comment donc allait réagir, en présence de l'initiative allemande, le nouveau gouvernement choisi par le Président de la République? Quelle décision allait-il prendre? Riposterait-il au geste de l'Allemagne? Accepterait-il, au contraire, dans sa forme menaçante, l'invitation à « causer » qui lui était adressée? Et s'il consentait à causer, oîi, quand et comment allait s'ouvrir la conversation?

Dès l'après-midi du 1" juillet, lorsque fut connue la démarche de M. de Schœn au quai d'Orsay, bien rares ceux qui auraient pu répondre à ces questions. L'immense majorité des parlementaires ignorait à peu près tout des affaires marocaines, ou n'en avait que cette connaissance imparfaite, trouée d'immenses lacunes, que donne la lecture distraite et sans méthode des journaux même les mieux renseignés. Quant à la grave question des rapports franco-allemands, de la situation diplomatique de la France, l'idée que sen faisaient ces mêmes parlementaires était presque aussi simpliste que celle dont se nourrissait la foule. A la plupart même, les redoutables problèmes de la politique extérieure, à la solution desquels se trouvent liés l'existence et

nis; Justice ; M. A. Périer ; Affaires étranQères : M. J. Cruppi; Guerre: M. Berteaux ; Marine: M. Delcassé ; Finances: M. Gaillaux ; Travaux publics : M. Ch. Dumont ; Instruction publique: M. Steeg ; Agriculture: M. Pams ; Colonies: M. Messimy ; Travail: M. P. Boncour.

Le cabinet Gaillaux fut constitué le 27 juin 191 1. Il était ainsi composé : Présidence et Intérieur : M. J. Gaillaux; Justice: M. J. Gruppi ; Affaires étrangères : M. de Selves; Finances: M. Klotz; Guerre : M. Messimy; Marine : M. Delcassé; Instruction publique: M. Steeg; Travaux publics: M. Augagneur ; Commerce: M. Gouyba ; Agriculture : M. Pams ; Colonies : M. Lebrun ; Travail : M. René Reiioult.

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le sort de la France dans l'avenir, apparaissaient comme de gênants et importants obstacles au « libre jeu des partis 3.

Les élections de 1910 étaient loin d'avoir relevé le niveau de la compétence parlementaire. La séparation des Eglises et de l'Etat accomplie, aucune grande idée n'animait plus aucun parti. La prospérité matérielle du pays, l'extraordinaire développement et la diffusion de la richesse publique, malgré quelques crises bruyantes, émoussaient l'acuité des questions d'ordre économique ou social. Ces questions elles-mêmes, prenant dans les arrondissements la figure rétrécie de petites sommes d'intérêts particuliers en lutte les uns contre les autres, donnaient à la Chambre l'aspect d'une sorte de damier aux innombrables et minuscules cases où s'agitaient autant d'appétits individuels, dans la nuit dune profonde ignorance du rôle de la France dans le monde. Quatre mois auparavant, le ministère de M. Briand avait dû se retirer devant l'obstruction systématique et avouée du groupe socialiste et l'opposition souterraine mais tenace du parti radical. M. Monis, qui avait recueilli sa succession, avait vu se dresser à son tour contre lui dautres coalitions d'intérêts et d'ambitions, et le 27 juin, dans la confusion des intrigues de couloirs et de groupes, tournant ou tranchant les difficultés de personnes, au milieu des clameurs des sacrifiés, le ministère Caillaux était né.

C'était donc ce ministère, dont la roule semblait devoir se frayer au milieu des coutumières difficultés de la vie parlementaire, composé d'hommes rompus aux seules tactiques et aux seules ruses

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de la politique intérieure qui, à la veille des grandes vacances, devant l'Europe et le pays attentifs, allait avoir à résoudre une des plus graves crises extérieures qu'on ait connues depuis quarante ans! Audessus de lui, seul pour assurer la continuité de la politique française, M. A. Fallières, président de la République, apparaissait comme une réserve d'influence modératrice et de sage clairvoyance. Mais la constitution enferme son rôle dans des barrières si étroites, on répétait si volontiers, dans les milieux parlementaires, qu'il usait son septennat à subir des ministres plutôt qu'à les choisir, on savait le Président du Conseil tellement impatient de toute direction et de tout contrôle, qu'on se trouvait nécessairement ramené, pour deviner de quoi demain serait fait, à interroger le passé de chacun des membres du cabinet.

Ce qu'on savait des antécédents de M. Caillaux n'était pas fait pour dissiper l'obscurité du lendemain i. Le Président du Conseil était issu d'une famille de la Sarthe, elle-même de modeste origine, et dont le fondateur, son grand-père, s'était, dit-on, enrichi sous la Révolution. L'aïeul, ainsi apaisé, avait légué ses biens et son esprit conservateur à son fils, polytechnicien de talent, politicien réaliste, qui, élu député à l'Assemblée nationale en 1871 par le département de la Sarthe, avait été tour à tour ministre des Travaux publics sous la présidence de Mac-Mahon, puis minisire des Finances dans le cabinet de Broglie, du 16 mai au 20 novembre 1877.

1. M. Joseph Caillaux est né au Mans le 30 mars 1863. Elu député en 1898 par l'arrondissement de Mamers,

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M. Joseph Caillaux, l'aîné des deux fils de ce dernier, reproduisant peut-être à la fois les premiers sentiments républicains de son aïeul et les dons de l'esprit de son auteur direct i. avait, dès la trentaine, mené parallèlement la pratique de la politique radicale et le culte de la finance. Auteur d'un remarquable traité sur les Impôts en France, il avait professé tout jeune à cette Ecole des sciences politiques qui, par le nombre des hommes d'Etat et des diplomates qu'elle a fournis, a exercé sur la politique française xme influence aussi grande que peu connue. A trente-six ans, un an à peine après que les électeurs de Mamers l'eurent envoyé à la Chambre, il était appelé par Waldeck-Rousseau à faire partie, comme ministre des Finances, de ce grand cabinet qui devait avoir 1 honneur de - liquider s l'affaire Dreyfus.

Son projet d'impôt sur le revenu lui avait valu une place prépondérante dans le parti radical auquel, par l'étendue et la solidité de sa compétence financière, il apparaissait en sauveur. La loi de séparation des Eglises et de l'Etat votée, le programme du parti ne risquait-il pas, en effet, de demeurer sans aliments? M. Caillaux lui apportait la vie. Il lui apportait en outre l'appui d'une incontestable éloquence parlementaire, faite de clarté, de méthode,

et constamment réélu depuis, il avait été ministre des Finances dans le cabinet Waldeck-Rousseau (juin 1899juin 1902), puis dans les cabinets Clemenceau (octobre 1906juillet 1909), Briand (juillet 1909-octobre 1910), enfin dans le cabinet Monis (mars 1911-juin 1911).

1. M. Caillaux (Eugène-Alexandre), né à Orléans en 1822 esi mort à Paris le 7 août 189fi.

et de cette simplicité nerveuse qui caractérise tout spécialement l'éloquence « d'affaires ». A la vérité, la voix était un peu blanche, le geste sec. Mais la composition du discours était parfaitement ordonnée, la phrase n'avait pas une hésitation, le débit était si assuré et si animé, qu'à la Chambre, oii il était chez lui, aussi bien qu'au Sénat dont l'hostilité lui était manifestement acquise, quelques débaters à peine étaient aussi écoutés que lui. Sa présence dans un cabinet représentait donc un appoint incontestable, et malgré les appréhensions sincères ou simulées que son nom seul soulevait dans le monde financier, qu'il s'efforçait d'ailleurs de rassurer, personne au Parlement n'avait été étonné de le voir appelé de nouveau par M. Monis au ministère des Finances et assumer enfin, au 27 jum, la présidence du Conseil. Il était un des derniers espoirs du parti radical, le réalisateur attendu de la grande réforme, l'homme du jolu'.

Mais dans cette grave matière de la politique extérieure, quelles idées allait apporter le chef du gouvernement? C'est ce que personne n'aurait pu dire. Le mieux renseigné était à peine en mesure de laisser entendre que M. Caillaux n'aborderait pas le pressant problème que le geste de l'Allemagne posait devant lui dans cet état desprit sentimental et idéaliste dont il n'hésitait pas à faire grief aux hommes d'Etat en général. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il ne fût pas lui-même un imaginatif — quel Français n'est pas constructeur de systèmes? — mais parce que, précisément par système, il se trouvait naturellement enclin à tout ramener à une question de chiffres, de réalités tangibles et mensurables.

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A côté du Président du Conseil, les regards se tournaient vers le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. de Selvesi. Son arrivée au quai d'Orsay n'avait étonné que les profanes. En réalité, ces profanes étaient l'immense majorité. Depuis 1893, on s'était habitué à le considérer comme une sorte de préfet de la Seine inamovible, dont personne n'aurait osé convoiter les fonctions. Et voilà que M. Caillaux lui confiait im des portefeuilles qui semblent précisément exiger une spéciale et longue initiation! Etait-ce donc simplement pour ouvrir sa succession, confier son héritage à d'autres mains? Tout le monde, ou à peu près, le crut.

En réalité, si M. de Selves fut poussé de l'Hôtel de Ville au quai d'Orsay, il en fut personnellement moins surpris que tout le monde, et fort peu satisfait. Depuis longtemps déjà, il était question de lui soit pour de hautes fonctions diplomatiques, soit même pour le portefeuille des Affaires étrangères. Descendant d'une vieille famille de magistrats aux Parlements de Paris et de Bordeaux, homme du monde accompli, souple et perspicace comme mi méridional, les qualités qu'il avait déployées dans la condvdte des affaires municipales n'étaient-elles pas de celles qui s'emploient le plus utilement dans les grandes affaires internationales? Neveu par sa mère de M. de Freycinct, il jouissait en outre de

1. M. Justin de Selves est né le 19 juillet 1S48 à Toulouse. Il a été successivement : avocat et bâtonnier à Montauban, préfet du Tarn-ct-Garonnc, de l'Oise, de la Meurthe-et-AIoselle et de la Gironde, directeur général des postes et télégraphes, enfin préfet de la Seine de 1896 à 1911. Il est sénateur de Tarn-et-Garomie depuis 1909.

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la confiance et de Famitié de M. A. Fallières, qui l'aurait volontiers, à la fin de son septennat, vu prendre sa succession à l'Elysée. En 1906 déjà, M. Clemenceau, comme M. Monis, en 1911, lui avaient offert le portefeuille qui lui était échu aujourd'hui, et M. Pichon lui-même avait pensé, un moment, lui confier la délicate et périlleuse ambassade de Saint- Pétersbourg. Dans le monde diplomatique de Paris, M. de Selves bénéficiait, au milieu du personnel républicain, d'une considération spéciale, qu'il devait à ses manières autant qu'à son nom. Le sentiment qu'il avait de l'intérêt et de la dignité du pays n'en était ni moins net ni moins profond. Il appartenait à cette génération qui avait pris part à la guerre franco-allemande. Il avait gardé une empreinte indélébile des combats de l'armée de la Loire où il avait servi, et de sa collaboration avec M. de Freycinet à Bordeaux.

Il avait donné un de ses fils à larmée et ceux qui le connaissaient savaient bien qu'il n'était pas homme à s%rifier la moindre parcelle de Thonueur national pour apaiser l'inquiétude de sa tendresse paternelle!. Par-dessus tout, M. de Selves représentait le type du haut fonctionnaire, soucieux de correction, respectueux des décisions de ses supérieurs hiérarchiques. S'il apportait donc au nouveau ministère les qualités propices dune personnalilé nettement accusée et agissante, on pouvait être éga-

1. M. (le Selves a souvent dit à ses intimes, au cours des négociations que nous allons raconter, qu'il aimerait mieux perdre ses fils sur le champ de bataille que mettre son nom, leur nom, au bas d'un traité humiliant pour la France.

lement convaincu qu'il aurait aussi, dans ses nouvelles fonctions, le sentiment profond et constant de la solidarité ministérielle et de ses devoirs envers le chef du gouvernement.

Mais dans ce nouveau cabinet formé par 'SI. Caillaux et qui, dès ses débuts, se trouvait aux prises avec une aussi grave difficulté extérieure, un homme, entre tous, fixait l'attention générale : c'élait M. Delcassé, qui avait conservé le portefeuille de la Marine que M. Monis lui avait confié quelques mois plus tôt^.

vSi l'on essaye d'analyser l'opinion la plus généralement accréditée sur M. Delcassé, au 1er juillet 1911, on dislingue sans peine qu'elle était faite de deux idées principales. Pour elle, M. Delcassé représentait d'abord la résistance à l'Allemagne. Il lui apparaissait ensuite comme l'homme d'Etat français le plus instruit des questions extérieures, en un mot comme la seule compétence. C'est assez dire que, suivant les courants ou les partis, on déplorait que

1. M. Théopliile Delcassé est ué à Pamiers le l^r mars 1852. Licencié ès-lettres, il fut d'abord publiciste ù Paris. Elu en 1888 conseiller général de l'Ariège, en 1889 les électeurs de la circonscription de Foix l'envoyèrent siéger à la Chambre où il se fit inscrire au groupe radical. 11 fut ensuite successivement : sous-secrétaire d'Etat aux Colonies dans les cabinets Ribot et Dupuy (12 janvier- 3 décembre 1893), ministre des colonies dans le deuxième cabinet Dupuy (30 mai 1894-27 janvier 1893), ministre des Affaires étrangères, sans interruption, du 27 juin 1898 au 6 juin 1905, dans les cabinets Brisson, Waldeck- Kousscuu, Combes et Ilouvier. AI. îloiiis, en formant son ministère, le 2 mars 1911, lui confia le portefeuille de la marine, qu'il conserva à la constitution du cabinet Caillaux et du cabinet Poincaré (15 janvier 1912).

le portefeuille des Affaires étrangères ne lui eût pas été attribué, ou l'on affectait de craindre qu'il n'exerçât sur les délibérations gouvernementales une influence prépondérante.

Cette opinion simpliste ne correspondait que de très loin à la réalité, ou du moins s'il était vrai que le ministre de la Marine eût joué, dans les relations franco-allemandes, un rôle décisif, ce rôle n'était pas tout à fait celui qu'on lui attribuait généralement.

M. Th. Delcassé aura eu, en effet, pour l'historien impartial de l'avenir, cette singulière fortune de se voir, de son vivant, attribuer à la fois l'honneur ou la responsabilité des événements les plus heureux ou les plus fâcheux à l'égard de la politique française. Pour les uns, il devient le seul auteur de la réconciliation franco-anglaise, de la triple entente anglo-franco-russe; à lui seul la France doit, grâce à la pratique de l'alliance russe et à ses amitiés nouvelles ou restaurées, d'avoir reconquis dans le monde la place que ses défaites lui avaient fait perdre. Pour d'autres, il est l'homme dangereux qui a essayé d' « encercler » l'Allemagne, désiré, voulu la guerre et, faule impardonnable, qui n'a pas réussi. Défendu avec chaleur, et souvent avec maladresse, par des amitiés qu'il ne recherchait pas, attaqué avec passion, et presque toujours avec injustice, par des adversaires inattendus, son nom avait soulevé pendant longtemps des acclamations d'enthousiasme ou des clameurs d'indignation. Preuve déjà qu'à personne il n'était indifférent, présomption déjà remarquable quau moins son originalité généralement reconnue dépassait l'ordinaire et banal

niveau parlementaire du personnel gouvernemental, et qu'il ne méritait

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Ceux qu'il honorait de son amitié vantaient son indomptable volonté, sa clairvoj'ance avertie, son urbanité accueillante. Et l'histoire de sa rapide carrière était bien faite pour corroborer ce jugement. Le « petit homme noir du quai d'Orsay », comme le surnomma, au milieu de quelques pages injustes de jugement hâtif, im écrivain célèbre i, était arrivé à Paris, voilà quelque trente ans, pauvre, sans relations, sans appuis, du fond de sa province ultraméridionale. Mais, au Bappe], où il était entré pour traiter des questions extérieures, son ardeur au travail, la netteté de ses vues l'avaient rapidement mis en relief. Au bas des nominations dans la Légion dhonneur, publiées pour le l«r janvier 1887, figurait, modeste, son nom alors inconnu de presque toiit le corps diplomatique. Deux ans après, il entrait à la Chambre, où il sallachait avec persistance à l'étude des affaires coloniales. Personne ne s'étonna de lui voir confier, en 1893, le sous-secrétariat des Colonies, et lorsque ce sous-secrétariat fut transformé en ministère, de l'en voir devenir le deuxième titulaire.

Il avait eu pourtant à surmonter bien des difficultés. Sans prestige physique, dépourvu de cette sonorité particulière de la voix qui fait la moitié

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