‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 20 sur 66 · Déclarations de M. J. Caillaux, ibid · texte numérisé non relu

Déclarations de M. J. Caillaux, ibid

D ALGESIR-\S A KISSI>GEN IO9

vembre. et avait saisi la commission du budget de cette inscription.

Mais la commission du budget manifesta ime irréductible hostilité aux desseins du gouvernement. MM. Berteaux, Caillaux, Messimy. dont l'influence s'y exerçait avec autorité, montraient et soulignaient limpopularité de Taffaire, le danger d'autoriser le paiement d'une somme aussi considérable, dont une grande partie devait rester aux mains des intermédiaires qui lavaient* escomptée à la société demanderesse. La conunission ouvrit une enquête. Elle entendit les intéressés, puis le gouvernement. M. Pichon mit les commissaires au courant de Tétat de l'opinion allemande, qui s'irritait de voir retarder la réalisation d'un consortium stipulé et arrêté dans ses grandes lignes à la suite de négociations diplomatiques, dont le caractère officiel n'était pas niable. Dans le courant du mois de janvier, cette irritation se manifestait ouvertement et violemment dans la presse. Le 25 janvier 1911, le gouvernement déclara enfin, catégoriquement à la commission, qu'il entendrait déposer sans délai le projet de consortium lui-même sur le bureau de la Chambre 1. C'était lier les deux questions du consortixmi et de l'indemnité à la 2^''Go1co-Sangha, puisque l'existence de l'un était subordonnée au paiement de l'autre.

Cependant, les semaines s'écoulaient, le gouvernement se lassait. M. Briand avait à soutenir devant d'autres commissions des luttes au moins aussi vives

1. Le journal le Temps du 11 janvier 1912. 6- page. 3« colonne.

laO LE COUP D AGADIR

que celles qu'il soutenait à la commission du budget depuis près de trois mois. M. Pichon, dont la combativité politique était loin d'égaler la clairvoyance, pressentait de nouvelles complications avec l'Allemagne. Après l'Ouenza, après le consortium congolais, allait venir la redoutable question des chemins de fer marocains. On ne sortirait jamais de l'imbroglio. Et le ministre des Affaires étrangères pressait le Président du Conseil de s'en aller, de quitter le pouvoir, de laisser à d'autres la responsabilité des événements qui allaient se dérouler. M. Briand, découragé à son tour, las des attaques personnelles dont il était l'objet, l'écoutait d'une oreille complaisante. A la fin de février, sa décision était prise. Il partirait dès qu'un vote douteux de la Chambre lui en fournirait l'occasion. L'occasion se présenta. Le 24 février, à la suite d'une interpellation sur la politique religieuse, la majorité du cabinet descendit à quatre voix. Trois jours après, M. Briand adressait sa démission au Président de la République. « Ils veulent le pouvoir, dit-il à ses amis, en parlant des organisateurs de la campagne de violence qui le poursuivait, eh bien! qu'ils le prennent! Ils verront bientôt à quelles difficultés ils vont se heurter i! »

1. M. Aristide Briand est né à Nantes le 28 mars 1852. Avocat, M. Briand a aussi été publiciste et rédacteur en chef du journal la Lanterne. Au cours de l'affaire Dreyfus, il combattit l'opinion de M. Jules Guesde, qui soutenait que les socialistes devaient s'en désintéresser. II appuya la participation des socialistes au pouvoir au moment de l'entrée de M. Millerand dans le cabinet Waldeck- Rousseau. Elu député de Saint-Etienne en 1902, il fut rapporteur de la loi sur la séparation des Eglises et

d'algésiras a kissingen lai

Le cabinet Monis, qui se constitua trois jours plus tard devait éprouver la justesse de celte prédiction!

Le nouveau ministère français, dont la nomination parut le 3 mars à VOfficiel, ne différait pas sensiblement de la majorité des quarante-deux ministères qui l'avaient précédé depuis 1871. ^L Monis, son chef, passait, dans les milieux politiques, pour un honnête homme autant que pour un honnête radical, qui, loyalement, s'était attaché à former un gouvernement où prédominât son parti i. Le seul de ses choix qui avait attiré l'attention était celui de M. Delcassé, à qui, en raison des sympathies dont il jouissait au Parlement, avait été attribué le portefeuille de la Marine, et auquel l'opinion

de l'Etat. En 1906, il entra dans le cabinet Sarrien avec le portefeuille de l'Instruction publique, qu'il conserva dans le cabinet Clemenceau, mais qu'il échangea pour celui de la Justice à la mort de M. Guyot-Dessaigne. A la chute de M. Clemenceau, il forma, le 24 juillet 1909, son premier cabinet, où il prit le portefeuille de l'Intérieur. Il remania ce cabinet le 4 novembre 1910, dans les conditions que nous avons expliquées.

1. M. Monis est né le 23 mai 1846 à Châteauneuf (Charente). Il fut élu sénateur pour la première fois le 23 octobre 1891, en remplacement de M. de Lur-Saluces, décédé, par le collège sénatorial de la Gironde. Toujours réélu depuis, il fit partie, comme ministre de la Justice, du cabinet Waldeck-Rousseau. M. Monis est vice-président du Sénat.

générale devait prêter, en souvenir de son passé, une influence personnelle sur les décisions à prendre dans les questions extérieures. Quant à M. Cruppi, le nouveau ministre des Affaires étrangères, tout ce qu'on en savait, ou plutôt tout ce qu'on en racontait, c'est que sa désignation était un peu le fait du hasard, mais qu'il avait néanmoins manifesté le désir de se mettre < résolument au travail i, » et qu'il avait choisi pour le seconder directement un agent de carrière, déjà au courant des grandes affaires politiques et connaissant l'opinion publique: M. Maurice Herbette^.

Les premières journées de l'existence ministérielle s'écoulèrent dans le calme. Aux mugissements de la tempête parlementaire qui avait entraîné la chute de M. Briand, ime période de recueillement et de travail semblait vouloir succéder. Même à l'étranger, même du côté de l'Allemagne, le gouvernement ne

1. M. Jean Cruppi est aé à Toulouse le 22 mai 1855. Avocat à la cour d'appel de Paris, conseiller général, ancien avocat général à la Cour de cassation, il fut déjà ministre du Commerce dans le cabinet Clemenceau. Il fut élu en 1898 député de la 3^ circonscription de Toulouse. Réélu depuis constamment en 1902, 1906 et 1910.

2, M. Maurice Herbette, fils de l'ancien ambassadeiur à Berlin, est né le 11 décembre 1871. Entré dans la carrière comme attaché d'ambassade à Berlin, il a pris part Étux travaux d'im grand nombre de commissions internationales. Chef du bureau des communications depuis le mois de décembre 1907, il fut nommé chef du cabinet et du personnel le 6 mars 1911 et maintenu dams ces fonctions par M. de Selves. Ministre plénipotentiaire depuis le mois de janvier 1912, M. Herbette est sousdirecteur des unions internationales et des affaires consulaires au département. On doit à M. Herbette quelques travaux historiques, notamment : Une ainbassade turque sous le Directoire, Une mnhassacle persane sous Louis XIV,

d'algèsiras a kissingen i43

distinguait rien de menaçant. Une note officieuse exprimait tranquillement cette confiance, à propos de la notification à Berlin « de la prise de direction du ministère des Affaires étrangères par M. Cruppi ». « Il a été répondu, disait la note, au nom du gouvernement allemand, que M. Cruppi peut être assuré de trouver du côté de l'Allemagne des sentiments amicaux; et qu'on souhaite et espère qu'on pourra conserver avec M. Cruppi d'aussi bons rapports que ceux qu'on a eus avec M. Pichon 1. »

Cependant, la question marocaine ne tarda pas à appeler d'importantes décisions gouvernementales. Une tribu voisine des Chaouïas, la tribu des Zaer, a\ait, au début de janvier, attiré un petit détachement français, conjmandé par le lieutenant Marchand, dans un guet-apens. Le lieutenant et ses hommes avaient été massacrés. L'impunité dans laquelle on avait, depuis lors, laissé les agresseurs, créait, sur les confins de la région occupée par les troupes françaises, une agitation dangereuse qui s'étendait chaque jour davantage. L'opinion publique, en France et dans les Chaouïas mêmes exigeait qu'on ne différât pas plus longtemps l'exemplaire leçon nécessaire au retour de l'ordre et de la sécurité.

Le général Moinier, commandant du corps expéditionnaire dans les Chaouïas, rendait compte à ce moment, à Paris, de sa mission. Le gouvernement, s'étant résolu à l'action, s'entendit avec lui sur les modalités d'une répression aussi limitée

Page 1