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eux, un esprit d'analyse, une imagination extraordinaire qui se doublaient d'une connaissance réelle et pratique des affaires. Transporter un problème international sur le terrain financier, présider, aider à la constitution d'une société oii Allemands et Français feraient taire leur querelle autour du tapis vert d'un conseil d'administration, séduisait, charmait cet esprit ovi il n'y avait pas moins de dilettantisme que de sentiment des réalités.
Quant à M. Messimy auquel était échu, un peu par surprise, à la formation du cabinet Monis, le portefeuille des Colonies, il envisageait l'œuvre coloniale de la France sous un angle spécial. Pour lui, les possessions françaises étaient trop disséminées — il aurait dit volontiers, peut-être, s'il avait osé — qu'elles étaient trop étendues. Il ne suffit pas d'avoir des colonies, il faut les mettre en valeur, et avant tout, à l'occasion, pouvoir les défendre. La France devrait faire porter son effort principal sur l'Afrique nord-occidentale. Les trois grandes provinces du nord : Algérie, Tunisie, Maroc, venant se joindre au Sénégal, au Soudan, au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, quel plus bel empire, et plus à portée de la métropole, pouvait-on offrir à l'activité nationale? Malheureusement, dans cet empire, il y a des « coins étrangers ?, surtout au sud : Sierra-Leone aux Anglais, le Togo aux Allemands... Pourquoi ne s'enlendrail-on pas avec les possesseurs de ces « coins »? La France est si riche en possessions, répandues sur le globe entier, que des échanges semblent s'imposer, à l'avantage des uns et des autres. Le Ouadaï, par exemple, dépend plutôt géographiquement du Soudan nilotique (fue
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du Soudan français. On pourrait le troquer contre Sierra-Leone. Et ainsi des autres « coins », jusqu'à ce que la France fût la seule maîtresse et propriétaire légitime de cet immense renflement nord-occidental de l'Afrique qui forme le prolongement naturel de la métropole.
Ces idées n'étaient pas restées à Fétat d'idées. Leur réalisation avait été mise à l'étude par « les services compétents ». Des conversations avaient même été engagées, en dehors du ministère des Affaires étrangères, avec certaines personnalités du monde colonial anglais, qui n'avaient pas opposé de refus de principe à ces ouvertures préliminaires. De vastes pi'ojets de remaniement s'ébauchaient. La « fièvre de l'atlas » sévissait de nouveau. Seulement, on ne cherchait plus, comme au temps de M. Hanotaux et du parti colonial, à joindre Saint-Louis à Obock par une ligne dont tout le nord serait français. On se « contentait » de prendre toute 2 l'oreillette » du « cœur africain » située à l'ouest d'une ligne partant de Gabès pour aboutir au golfe de Guinée.
Le projet de chemin de fer Congo-Cameroun pourrait, dans ce vaste plan, servir à amorcer une « affaire ï, un troc, un marché avec l'Allemagne. L'Allemagne avait une hypothèque sur le Maroc. Pourquoi ne lui en payerait-on pas la main-levée par un morceau, dont la dimension serait à débattre, du Congo français? Et l'idée prend corps au moment même oîi l'attitude de la chancellerie allemande, quant aux conséquences éventuelles de l'expédition de Fez, se fait plus réservée, presque hostile. Le 14 mai, un hebdomadaire très parisien et souvent
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bien informé, publie un article si précis que manifestement, la source, connue ou clandestine, n'en peut être qu'au ministère des Colonies ou dans l'entourage de M. Caillaux :
Nous avons annoncé, dit cet article, que dans certains milieux diplomatiques officiels on envisageait la cession, à l'Allemagne, de notre colonie du Congo; et que nous recevrions en échange, de nos bons voisins, la permission de faire au Maroc la pluie et le beau temps, — surtout la pluie.
Quelques personnes, qui se croient de bon sens, ont trouvé cette combinaison absurde par la raison que ce serait accepter, en échange d'une chose rriii est bien à nous, la simple permission de prendre, si nous le pouvons, le Maroc qui n'est pas à l'Allemagne. Mais si ces personnes veulent bien y réfléchir, ce ne serait pas la première fois que notre diplomatie se livrerait à cet exercice. Est-ce autrement qu'agit M. Delcassé lui-même? En échange de cette même permission d'aller au Maroc à nos risques et périls, il abaridonna à l'Angleterre, non seulement ce qui nous restait d'influence en Egypte, mais nos pêcheries de Terre-Neuve.
D'ailleurs nous croyons savoir qu'il y a quelques années, lorsque fut soulevée en Belgique la question de la reprise du Congo « Léopoldien », notre ministère des Affaires étrangères examina très sérieusement si la France ne devait pas utiliser le droit de préemption qu'elle avait sur cette partie de l'Afrique. Nous eussions donc repris cet immense territoire; mais nous n'en aurions gardé qu'ime assez faible partie : le Katanga eût été cédé à l'Angleterre; le Portugal aurait eu lui-même une petite tranche du gâteau; et l'Allemagno. privib'>giée, eût reçu les magnifiques territoires de l'équateur, le cœur même du bassin du Congo. Elle nous eût autorisé, par compensation, à livrer d'héroïques combats au Maroc. On voit que l'idée d'échanger le Maroc contre quelque chose date de loin.
11 faut ajouter que, très habilement, l'Allemagne es-
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saye de tirer parti du système des concessions que nous avons adopté au Congo.
Grâce aux cloisons étanches qui séparent nos différents ministères, le ministre des Colonies a toujours pris des décisions sans se soucier des engagements signés par son collègue du quai d'Orsay. Pour être agréable à ses amis, il leur a accordé volontiers des monopoles au Congo. Or, l'Allemagne soutient que ces monopoles sont absolument contraires au traité qui régit les droits commerciaux des puissances européennes dans le bassin conventionnel du Congo.
M. Pichon espérait arriver à une solution satisfaisante par son consortium franco-allemand. Cette solution a été écartée. Il faut en trouver une autre aujourd'hui.
Le problème n'est pas facile à résoudre, mais on peut être certain que l'Allemagne cherchera à lier toutes les questions africaines et à les régler toutes en même temps.
Huit jours après, le même journal précise :
Le gouvernement français voudrait limiter nos sacrifices à une tranche respectable du Congo qui arrondirait considérablement le Cameroun i.
Ainsi, le projet de chemin de fer Congo-Cameroun est envisagé avec faveur, par les ministres des Finances et des Colonies causant avec M. le baron de Lancken. Qui sait, il aura l'avantage, peut-être, d'écar-
1. Il ne saurait y avoir de doute sur les sources où ont été puisés les éléments de ces deiix articles du Cri de Paris. Il n'y a que dans les bureaux des ministères ou dans l'entourage direct des ministres que l'on soit en mesure de donner, sur une affaire présentant im intérêt politique, des renseignements aussi précis et aussi techniques. C'est xm préjugé qui ne résiste pas à l'examen, que celui de la croyance au « règne des incompétences ». Il est possible que les ministères ne soient pas toujours parfaitement renseignés. Mais il n'est pas douteux que ce sont les organismes les mieux renseignés.
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ter, au moins pour un temps, la mauvaise humeur de l'Allemagne, et à l'instant où les troupes françaises sont sur le chemàn de Fez, ce n'en est pas le plus miince avantage. Il s'harmonise même avec les projets vagues encore, mais qui pourront se préciser plus tard, de vastes remaniements territoriaux en Afrique. Personne ne se dissimule d'ailleurs que « celui qui détient la côte, voit nécessairement, dans un laps de temps plus ou moins long, VMnterJand tomber dans sa sphère d'influence politique s surtout lorsque cet hinterland « est desservi par un chemin de fer qui aboutit à cette côtei ». La ligne projetée, quand elle sera construite, soulèvera naturellement des problèmes dont la solution sera rendue d'autant plus facile, entre la France et l'Allemagne, que Tune et lautre auront soit au Maroc, soit au Congo, des intérêts plus enchevêtrés et plus complexes, offrant par suite plus d'éléments d'échanges ou de transaction.
On se met donc à l'œuvre. De nouveau on fait
1. Ces expressions sont celles mêmes dont M. Caillaux s'est servi. A propos de la valeur des territoires à céder, M. Caillaux disait : « D'ailleiirs, l'hinterland revient fatalement à celui qui possède la côte, surtout si une voie ferrée relie la côte à l'hinterland. C'est l'avis de Messimy, avec qui j'en causais il y a quelque temps, ohl bien avant les négociations actuelles. »
Cette phrase ne prouve d'ailleurs nullement que M. Caillaux, au mois de mai 1911, ait. au cours des négociations occultes, directement oii par intermédiaire, promis une « tranche » du Congo à l'Allemagne. Aussi bien ne s'agit-il que de montrer, ici, comment est né le projet de chemin de fer Congo-Cameroun, et, simplement, que M. Caillaux ou M. Messimy, ou les deux à la fois, ont pu envisager l'éventualité d'mi « marché » dont un morceau du Congo formerait la contre-partie de la mainlevée de l'hypotlièque allemande sur W Maroc.
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appel aux hommes d'affaires intéressés dans le défunt consortium. Et l'on trouve encore, du côté allemand: M. Semler, homme politique et homme d'affaires; du côté français, un ancien explorateur et administrateur colonial : M. Pondère, spécialiste des questions congolaises, et Président de la Compagnie des messageries fluviales du Congo. L'un et l'autre sont prévenus, rapprochés 1. Le ministre des Affaires étrangères, mis au courant, lorsque les pourparlers sont déjà très poussés, se montre préoccupé des conséquences de la tractation. Il n'accepte finalement que la formation d'une société d'études francoallemande, et sa proposition est adoptée.
1. Le projet était accompagné des deux notes suivantes,' destinées à rester confidentielles, mais qui ont été publiées le 12 janvier 1912 par le Journal des Débats.
« Un groupe allemand, représenté par le docteur Semler, de Hambourg, et un groupe français représenté par M. Fondère, de Paris, se proposent de construire im chemin de fer desservant le Sud-Cameroun allemand et le Congo français.
« Le projet est établi de telle manière que les intérêts privés allemands et les intérêts privés français engagés dans l'affaire se balancent. Il convient d'examiner les avantages que l'opération peut présenter pour les deux puissances en question.