‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 4 sur 66 · RI. Anatole France · texte numérisé non relu

RI. Anatole France

du don d'improvisation, il devait préparer ses discours, longuement, savamment, comme des rapports. Mais il y avait tant d'énergie concentrée dans ce petit homme, et cette énergie brillait si vivement dans son regard! Sa clairvoyance et son esprit de méthode éclairaient d'une telle lumière les discours qu'il lisait ou quïl débitait! Quelques années lui avaient suffi pour conquérir de haute lutte cette autorité qui ne vient à beaucoup qu'au prix d'efforts infiniment plus longs. Sa personne, ses manières, la lucidité de sa mélliode évoquaient le souvenir de M. Thiers.

Puis, en juin 1898, il entrait au quai d'Orsay, oii il devait rester sept années sans interruption. Sous son miinistèrc. de graves et décisifs événements avaient modifié la physionomie de l'échiquier européen. La guerre anglo-boer s'était déroulée, tragique, et dénouée. La reine Victoria disparue, le roi Edouard VII, son fils, s'était retourné vers la France. L' « Entente cordiale » était née, que l'Allemagne, lente à s'émouvoir, avait d'abord vue sans manifester d'émotion, puis contre laquelle elle avait protesté, un an après sa conclusion, par le retentissant voyage de Guillaume II à Tanger, accusant M. Delcassé do pratiquer à son égard une politique d'exclusivisme dangereux qu'elle ne pouvait admettre.

Une campagne violente, qui avait trouvé des concours même en France, s'était organisée contre l'homme qui avait mis la main de la France dans celle de l'Angleterre. Une crise de faiblesse avait sévi sur le pays. La menace allemande avait eu l'effet qu'elle désiniit. M. Delcassé s'était retiré (6 juin 1G05), et pendant plus de six ans, immobile et silencieux à

son banc, avait attendu l'heure où la logique des choses se chargerait de le justifier i. Et cette logique avait si bien fait son œuvre, le « sacrifié > de 1905 avait si bien regagné au moins la confiance et l'estime de la Chambre, qu'il avait pu, dès le mois de juillet 1909, abattre le ministère de M. Clemenceau, et que M. Monis, sans aller jusqu'à lui offrir le ministère des Affaires étrangères, avait néanmoins, en mars 1911. sollicité son concours et lui avait attribué le portefeuille de la Marine.

Depuis le joui' où, des sanglots dans la voix, il avait fait, dans son cabinet du quai d'Orsay, ses adieux à ses collaborateurs, il avait neigé sur la tête du <£ petit homme noir ». Mais son œil resté vif, sa poignée de main toujours jeune et chaude, son allure encore combattive semblaient donner raison à ceux qui affectaient de croire que son entrée dans un ministère ferait renaître les méfiances allemandes.

Pour lui, il se défendait avec énergie de toute hostilité systématique envers TAllemagne, et lorsque les réserves de la chancellerie impériale, au moment de l'expédition de Fez, appelèrent l'attention du Conseil des ministres sur l'éventualité de nouvelles complications, il rappela à ses collègues qu'il n'avait pas, en 1899, repoussé, a jviori, les ouvertures de l'Allemagne en vue d'une entente afri-

1. A la vérité, M. Delcassé, depuis un discours qu'il prononça à la Chambre le 24 janvier 1908, avait déjà reconquis luie grande partie de l'opinion. Sur les idées directrices et les détails de sa politique, voir le chapitre suivant.

caine i. Au cours des quatre mois que dura le ministère Monis, son influence s'exerça toujours dans le sens de la modération la plus conciliante. A peine si l'on s'en doutait en France. On ne l'ignorait pas du côté allemand. Le baron de Schœn lui-même avait fait du ministre de la Marine le plus vif éloge à un haut fonctionnaire du quai d'Orsay. « Au moins, lui sait ce qu'il veut », avaient ajouté plusieurs Allemands dont les paroles n'étaient pas sans autorité.

Mais le grand public et l'immense majorité des parlementaires ignoraient à la fois et la portée véritable de la politique extérieure autrefois pratiquée par M. Delcassé, et le sens dans lequel, depuis quelques mois, il s'était exprimé et avait agi dans les conseils du gouvernement de M. Monis. Pour la foule, il symbolisait toujours la politique antiallemande, dont il fallait craindre ou désirer, selon les cas, qu'elle ne menât aux pires complications, et des complications au conflit. On va voir combien la foule se trompait.

A côté de ces trois figures caractéristiques, à peine si, dans le cabinet Caillaux, deux ou trois ministres retenaient l'attention publique.

M. Messimy, ancien officier, politicien adroit et intelligent, avait échangé le portefeuille des Colonies, contre celui de la Guerre. M. Lebrun, ministre des Colonies, distingué et sympathique, député d'un département frontière, donc naturellement préoccupé

1. Voir les deux chapitres suivants et le livre si documenté de M. André Mévil : De la paix de Francfort à la Conférence d'Algésiras, page 40.

de toute discussion franco-allemande, était, quoique membre du Parlement depuis dix ans, complètement inconnu en dehors du monde politique i, et personne ne se doutait alors du rôle qu'il allait être appelé à jouer.

Quant aux autres membres du gouvernement, aucun fait, dans leur passé politique, aucune expression connue de leur pensée, ne permettaient de soupçonner même approximativement quelle part ils pourraient prendre dans les décisions à intervenir. Entrés dans le cabinet radical de M. Caillaux, parce que radicaux eux-mêmes, la déclaration minislérielle, lue le vendredi 30 juin aux Chambres, contenait toute leur politique; l'impôt sur le revenu, la défense de l'école laïque, en constituaient les principales assises, et l'habituel paragraphe sur la politique extérieure de la France : nécessité de maintenir les alliances et les amitiés, était devenu de style dans les docmnents de ce genre. Le pays, depuis que s'était rouverte l'ère des cabinets de courte durée les accueillait d'ailleurs avec indifférence. Il se demandait avec d'autant plus d'anxiété quelle pouvait être la signification du nouveau geste de l'Allemagne, quelle réponse allait lui faire ce gouvernement vers lequel il tournait maintenant ses regards, et que le « jeu des institutions parlementaires » venait, il y avait trois jours, de lui donner.

1. M. Albert Lebrun est né le 29 août 1871 à Mercyle-Haut (Mem-the-et-MoselIe). Ingénieur, élu pour la première fois dépulé par rarroiidissement de Briey, il est iascrit au groupe de la gauche démocratique. On sait qu'appelé au ministère des Colonies par M. Caillaux, il a conservé ces fonctions dans le cabinet formé le 15 janvier 1912 par M. IL Poincaré.

L'après-midi du 1" juillet fut consacrée aux délibérations et aux mesures préliminaires.

En même temps que le Président de la République et le Président du Conseil étaient mis au courant de la visite de M. de Scliœn, un télégramme en informait également les ambassadeurs français à Londres et à Saint-Pétersbourg, et les invitait à la porter à leur tour à la connaissance des gouvernements auprès desquels ils étaient accrédiiés.

M. de Selves reçut ensuite M. Jules Cambon. Du bref examen auquel se livrèrent ministre et ambassadeur, la gravité de la situation se dégagea nettement. L'Allemagne désirait bien, comme l'avait dit M. de Schœn quelques heures auparavant, continuer la conversation commencée le mois précédent à Berlin et à Kissingcn, et dont quelques détails avaient fini par filtrer dans la presse et dans les milieux parlementaires. Mais l'envoi dun navire de guerre — quel navire? on l'ignorait encore — prenait la figure significative dune menace, et la menace ellemême ne pouvait que précéder une position nouvelle que l'Allemagne allait prendre dans la question marocaine, c'est-à-dire de nouvelles demandes. Sur la nature de ces demandes, toutes les suppositions étaient permises, dont la plus invraisemblable n'était pas que l'Allemagne exigerait le retrait des troupes françaises du territoire marocain,

Mais si l'on pouvait tout discuter, pouvait-on accepter la menace? Fallait-il admettre une intervention contraire aux traités internationaux et aux accords particuliers qui liaient la France et l'Allemagne? Une conversation était engagée. Brusquement, pendant une interruption, l'un des deux interioculeurs posait un revolver sur la table, puis conviait l'autre à reprendre la conversation. Pouvait-on répondre à cette invite, se rasseoir à la table diplomatique sans sortir à son tour une arme de sa poche?

En un mot, fallait-il riposter à l'envoi d'un navire de guerre allemand dans le port fermé d'Agadir par l'envoi d'un navire de guerre français?

A cette question, la réponse de M. de Selves fut, sans hésitation : ^ui. Et M. J. Cambon, mieux au courant encore clés visées pangermanistes sur le Sud marocain, envisageant la possibilité d'un débarquement de forces allemandes sur la côte de l'Atlantique, se rangea nettement à l'opinion du ministre.

M. de Selves se rendit alors place Beauvau pour conférer avec le Président du Conseil. Il trouva M. Caillaux hésitant. Par tempérament, M. Caillaux était enclin à la riposte. Le geste de l'Allemagne le heurtait, le froissait. Mais l'affaire était grave, le moindre mouvement, la plus petite fausse manœuvre pouvaient entraîner des conséquences incalculables. M. Caillaux demanda à réfléchir. Il demanda aussi à consulter M. Delcassé, dont l'expérience en matière de politique extérieure, et spécialement dans les affaires marocaines, serait précieuse à consulter. On téléphona donc rue Royale, et quelqxies instants nprcs le ministre de la IMarine était introduit.

M^JD.elcassé, mis au courant des dernières négociations et des entretiens entre MM. de Kiderlen-Vs'aechter et Cambon, à Kissingen, ne cacha pas que, pratiquement, il ne voyait aucune nécessité d'envoyer se ranger, bord à bord, im navire français à côté du navire allemand. ^I. de Selves ayant suggéré que le navire français pourrait s'arrêter à Mogador, M. Delcassé persista dans son opinion négative. En tout cas, ajoutait-il, la question marocaine n'est pas seulement franco-allemande, elle est avant tout franco-anglaise. Avant de se décider définitivement sur les conditions dans lesquelles la conversation pourrait être reprise entre Paris et Berlin, mie entente préalable avec Londres s'imposait. Si le cabinet anglais était favorable à l'idée d'envoyer de son côté im navire à Agadir, alors le problème, pour la France, se trouverait simplifié et personne ne s'étonnerait de voir flotter dans la rade de ce port marocain, à côté des couleurs allemandes, et les encadrant, les pavillons français et anglais.

L'opinion de M. Delcassé entraîna la conclusion de cette première conférence gouvernementale. M. de Selves rentra au quai d'Orsay. Un télégramme fut immédiatement rédigé, puis envoyé à M. Paul Cambon, à Londres i. L'ambassadeur de France était

1. JI. Cambon (Paul-Pierre) est né le 20 janvier 1843. Il a été successivement : avocat, puis chef du cabinet de Jules Ferry à la préfectuie de la Seine (1870j ; secrétaire général des préfectures des Alpes-Maritimes (6 avril 1871) et des Bouches-du-Rhône (31 août 1871); préfet de l'Aube (3 février 1872). Révoqué en 1873, il rentra en 1874 dans l'administration comme inspecteur général des Enfants assistés du département de la Seine, et fut nommé préfet du Doubs le 21 mars 1876. Mis en disponibilité par

prié de se renseigner avec précision sur le point de vue et les intentions du gouvernement anglais. Au cas où la France enverrait un navire à Agadir, l'Angleterre en ferait-elle autant? Le gouvernement anglais préférait-il prendre linitiative de cette mesure? Quoi qu'il décidât, à Paris on était résolu à marcher d'accord avec lui, à ne marcher qu'avec lui, comme à aller jusqu'au bout des décisions prises.

En même temps. M. de Billy, chargé d'affaires de France à Tanger, recevait télégraphiquement des instructions : M. Gaillard, consul à Fez, devait rassurer le sultan Moulay-Hafid sur les suites de la présence d'un navire allemand à Agadir, et demander et transmettre d'urgence des renseignements très précis sur la situation dans le sud du Maroc et spécialement dans le Sous.

Dans la soirée parvenait au quai d'Orsay un télégramme de M. Paul Cambon. Dès qu'il avait appris la visite faite à midi par M. de Schœn à M. de Selves, l'ambassadeur s'était spontanément rendu au Foreign Office. Sir Edward Grey était absent et ne devait rentrer à Londres que le lundi.

le gouvernement du 16 mai, il rentra de nouveau dans l'administration, après la chute du cabinet de Broglie, conmie préfet du Nord (13 décembre 1877). Le 18 février 1882, il entra dans la carrière diploniaticiue avec le grade de ministre plénipotentiaire de deuxième classe et les fonctions de ministre résident à Tunis, où il devint résident général le 28 juin 1885. Il fut enfin : ambassadeur à Madrid (28 octobre 1886); ambassadeur à Constantinople (3 août 1891) ; ambassadeur à Londres (21 septembre 1898). M. Paul Cambon est grand-croix de la Légion d'honneur depuis le 3 juillet 1903 et membre de l'Académie des Sciences morales et politiques depuis le 25 avril 1891,

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M. Cambon n'avait pu s'entretenir qu'avec sir A. Nicolson, sous-secrétaire d'Etat permanente La conversation n'avait d'ailleurs pas été inutile. Sans que jsir Arthur, en l'absence de son supérieur, pût donner /aucune précision, l'envoi d'un navire anglais lui pal raissait s'imposer. En tout cas, le gouvernement : anglais modèlerait son attitude et sa décision sur I l'attitude et la décision du gouvernement français. La journée du samedi 1er juillet, si elle n'apporta pas de décision précise, se terminait donc néanmoins sur cette impression très nette que la France était en mesure de riposter au geste de l'Allemagne et quelle pouvait compter sans réserve sur l'appui principal, le plus efficace certainement, que les traités et les conditions générales dans lesquelles s'ouvrait cette crise menaçante lui permettait d'espérer : l'appui de la Grande-Bretagne.

La matinée du dimanche 2 juillet apporta une indication. Le gouvernement allemand fit connaître par la voie de la presse sur quel navire il avait fait porter son choix pour aller, à Agadir, veiller au salut des <- intérêts allemands -. Il s'agissait du Fanthei\ simple canonnière de €2 mètres de long, dont l'équipage ne s'élevait pas, en tout, à plus de

1. Nicolson (Rt. Hou. Sir Arthur), né le 19 septembre 1819, onzième baronnet du nom, est entré au Foreign Office en 1870. II a été ensuite, notanmaent : secrétaire particulier adjoint de lord Granville, secrétaire d'ambassade à Berlin, Pékin, Constantinople, agent en Bulgarie (1894- 1895J, ministre au Maroc (1895-1904), ambassadeur à Madrid (1904-1005), puis à Saint-Pétersbourg (1905). Il est entré dans le cabinet libéral de sir H. Campbell-Baimerman. Sir A. Nicolson a publié une Histoire de la Constitution allemande (1873).

cent vingt-cinq hommes, et qui devait se détacher de la station navale de l'Ouest africain i. Et, en effet, le Fanther arriva le 2 dans la rade d'Agadir. Cette nouvelle rasséréna dans une certaine mesure les milieux gouvernementaux. Elle excluait toute éventualité de débarquement immédiat.

Les délibérations, à Paris, se poursuivirent dans une atmosphère relativement beaucoup plus calme ^ que la veille. M. de Selves inclinait toujours pour l'envoi dun navire de guerre et s'efforçait toujours de faire prévaloir son opinion. Mais M. Caillaux hésitait davantage, et M. Jules Cambon tendait maintenant à se ranger à l'avis de M. Caillaux. M. Delcassé persistait avec force et netteté à préconiser lentente préalable avec Londres, et les autres ministres, consultés, se sentaient naturellement portés vers la politique d'abstention.

II n'y eut pourtant ce jour-là aucune délibération gouvernementale officielle. Mais le Président de la République offrait une garden-party à laquelle tout le monde politique était, suivant l'usage, invité. Au cours de la réception, d'importantes conversations eurent lieu dans les salons mêmes de l'Elysée, et quelques décisions préliminaires furent prises. Une des premières questions débattues fut celle de savoir si le ministre des Affaires étrangères accompagnerait, comme il avait été antérieurement q«-êté, M. A. Fallières en Hollande. Le départ po' A' La Haye était fixé au lendemain 3. II fallait prendre un parti sur-le-champ. Quelqu'im proposa une solution

1. Cette station était formée, à cette époque, par le Fanther et pai: ïEber.

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>(?5termédiaire : M. de Sclves resterait à Paris, et M. Cruppi qui avait, au quai d'Orsay, arrêté le programme du voyage, le remplacerait auprès du Président. Mais cette substitution de personne ne soulignerait-elle pas trop fortement la gravité de la situation? On le pensa généralement, et après quelques hésitations, il fut convenu que rien ne serait changé au programme annoncé du voj^age en Hollande.

Toujours à l'Elysée, M. de Selves eut avec l'ambassadeur d'Allemagne un long entretien. M. de Schœn acheva et compléta les commentaires qu'il était chargé de faire à sa note verbale de la veille. Ces commentaires s'appuyaient d'ailleurs sur la même idée principale, déjà indiquée. L'Acte d'Algésiras était devenu insuffisant. Le pi'iucipe de l'intégrité de l'empire chérifien, celui de l'indépendance du sultan, avaient fait faillite. Pourquoi ne pas accepter une conversation amicale avec l'Allemagne, . ne pas chercher hors de la formule de l'intematioqalisation la sokition du problème marocain? L'Allemagne souhaitait sincèrement « liquider » une fois pour toutes la question marocaine, et il dépendait de la France seule que la question fût liquidée. Mais il appartenait aussi à la France de faire des ouvertures susceptibles de conduire à ce résultat, de désigner le terrain sur lequel l'entente décisive, irrévocable, pourrait intervenir.

Aux suggestions pressantes de l'ambassadeur, M. de Selves répondit qu'on avait, en France, au moins autant qu'en Allemagne, le désir d'une « liquidation ». Mais l'Allemagne renversait les rôles. Une conversation avait été engagée depuis près d'un mois

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entre les deux gouvernements, et au moment où le gouvernement français allait être appelé à délibérer sur les intentions jusqu'ici amicalement exprimées, voici que le cabinet de Berlin modifiait profondément la situation par son intervention matérielle et directe au Maroc même. Les rôles se trouvaient renversés. Le geste de l'Allemagne marquait une intention nouvelle. Il appartenait donc à l'Allemagne de s'expliquer la première sur cette intention, de formuler une proposition. Le gouvernement français en délibérerait dans un esprit conciliant et avec la même volonté d'aboutir qu'on affirmait de l'autre côté.

L'entretien n'alla pas plus loin ce jour-là. M. de Selves fut pleinement approuvé par le Président de la République et par ses collègues. Mais la journée s'acheva sous cette impression dominante que le danger d'un débarquement inmiédiat de forces allemandes à Agadir n'était pas à craindre. Si le geste de l'Allemagne appelait une riposte, cette riposte ne s'imposait pas sans retard. On attendrait donc le résultat du sondage auquel JNI. Paul Cambon avait été chargé de procéder à Londres, et sur ce résultat il serait délibéré et statué.

Le lendemain — Imidi 3 juillet — à trois heures de l'après-midi, le Président de la République quitta Paris par la gare du Nord, se rendant en Hollande par Dimkerque et la voie de mer, à bord du croiseur-cuirassé Edgar-Qumet. Seul parmi les ministres, M. de Selves était du voyage ainsi que son chef du cabinet. Un décret du même jour chargea M. Gaillaux, Président du Conseil, de l'intérim des Affaires étrangères, pour la durée du voyage

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présidentiel qui devait se prolonger jusqu'au vendredi 7.

M. A. Fallicrcs jjarti, deux nouvelles importantes parvinrent à Paris, l'une publique, par des informations de presse; l'autre, tenue secrète, par la voie diplomatique. Elles n'étaient pas pour faire sortir le gouvernement de son embarras et de son indécision.

La première venait de Berlin. L'empereur Guillaume II, qui était à Kiel et devait quitter ce port dans la matinée pour une croisière dans la mer du Nord et sur les côtes de Norvège, ajournait son départ. Motif invoqué et transmis : le mauvais état i de la mer qu'une légère indisposition ne permettait ! pas au souverain d'affronter. Mais ce motif pouvait \ n'être qu'un prétexte. Au lendemain d'un geste de ' l'Allemagne aussi grave que celui d'Agadir, l'empereur désirait peut-être, avant de partir, en attendre l'effet. Peut-être même tenait-il, pour être prêt à sanctionner des décisions nouvelles, à garder le contact avec ses ministres? Toutes les suppositions étaient autorisées.

Deuxième information qui, à l'analyse, ne donnait pas des indications plus encourageantes : M. Paul Cambon télégraphiait le compte rendu d'une conversation qu'il avait eue. dans l'après-midi même, avec sir Edward Grey i. Le secrétaire d'Etat au Foreign Office était sensiblement moins affirmatif que sir

1. Sir Edward Groy, troisième baronnet du nom, est né en 1862. Ancien élève du collège de Winchester et de l'Université d'Oxford, il a été sous-secrétaire d'Etat pour les affaires étrangères, de 1892 à 1895, dans les cabinets

A. Xicolson ne Favait été l'avant-vcille, bien que, personnellement, il ne fût pas éloigné de partager l'avis de son collaborateur. Que le gouvernement allemand ait décidé de n'envoyer devant Agadir qu'une simple canonnière, cela ne démontrait pas évidemment que le geste ne comportât, pour l'avenir, moins de danger. Mais ce danger n'était plus imminent. Le fait seul qu'à Paris on hésitait sur l'opportunité d'une riposte égalclement immédiate, que l'on consultait le gouvernement anglais, le démontrait. Sir Edward estimait, certes,:comme tous ses collègues, qu'une installation de l'Allemagne au Maroc était inadmissible, et que la plus élémentaire notion de son intérêt commandait à l'Angleterre de ne pas la tolérer. A ce point de vue, le cabinet libéral était prêt à faire honneur aux engagements pris en 1904 par lord Salisbury. En principe, il n'était nullement hostile à l'envoi d'un navire anglais, si lulililé lui en était démontrée et si, de son côlé, le gouvernement français prenail une décision semblable. Mais il n'avait pas qualiié pour trancher à lui seul celte grave question, dont l'examen revenait de droit au cabinet tout entier. Ce cabinet était convoque en conseil pour le lendemain. Il examinerait, sans oublier ni les intérêts de la Grande-Bretagne ni la lettre et l'esprit des traités qui liaient la Grande-Bretagne à la France, la situation nouvelle créée par l'intervention de l'Allemagne au j\Iaroc, et après ce conseil, mais

Gladstone, Rosebery et Salisbury. Secrétaire d'Etat depuis 1906; chevalier de l'Ordre de la Jarretière depuis 1912. Sir Edward Grcy a publié, en 1899, un ouvrage iutijtulé Fly-Fishing.

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alors seulement, une réponse précise pourrait être faite à la France.

Les extraits des grands journaux londoniens que l'on connut à Paris dans la nuit du 3 au 4, trahirent, au .sein du cabinet anglais, des divergences ^evue dont les l'éserves et l'ajouiTiement de la réponse demandé par sir Edward n'étaient que l'expression atténuée et diplomatique. Le Times, conservateur et indépendant, exigeait seul et nettement l'envoi d'un bateau anglais à Agadir. Mais les journaux libéraux, c'est-à-dire ministériels, montraient beaucoup plus de tiédeur et la ]Vest7mnster Gazette, organe officieux du parti au pouvoir, à travers beaucoup de réticences et de précautions oratoires, laissait apparaître une fondamentale hostilité à l'égard d'une pareille mesure.

Tandis que s'échangeaient, au cours de ces deux premières journées, ces consultations et celte correspondance diplomatiques, l'émotion et l'anxiété croissaient toutes les heures à Paris et dans les départements.

Le monde des affaires, généralement peu averti et prompt aux alarmes, s'attendait aux pires éventualités. La Bourse, très agitée, enregistra une baisse sensible dans tous les compartiments, la rente française toutefois perdant seulement de 40 à 50 centimes, tandis que les valeurs de spéculation comme l'Extérieure espagnole et le Rio-Tinto, se trouvaient nécessairement atteintes dans de plus fortes proportions 1.

1. L'Extérieure perdit 1 fr. .^lO, le Saragossc 22 francs, le Nord 12 francs, le Rio-Tinto 27 francs, le ïuxc plus d'un iK)int, etc. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler

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Dans les milieux parlementaires, les bruits les plus contradictoires circulaient. Quelques jours encore, et les grandes vacances de Tété allaient commencer. Le Sénat, rogue, votait sans se hâter le budget que la Chambre lui avait envoyé avec six mois de retard. La Chambre elle-même poursuivait, au milieu de l'inattention générale, la discussion compliquée et ardue de la réforme électorale, qu'elle avait abordée sans enthousiasme, malgré la fougue des uns et la résistance passive des autres. Députés, sénateurs, informateurs à la chasse des nouvelles, sétaient donc laissés facilement distraire et impressionner par les événements extérieurs. Entre les deux groupes de bronze tragiques qui ornent au Palais-Bourbon le salon dit de la Paix, une foule grouillait, impatiente d'informations qui n'arrivaient pas. Des pronostics, qui osaient être belliqueux, croisaient des démentis qui s'efforçaient d'amener un peu de sangfroid et d'apaisement. Les nouvelles des départements montraient la population plus calme, mais non moins émue.

Dans cette confusion générale, les télégrammes de Vienne, qui ne laissaient aucun doute sur l'appui donné par l'opinion autrichienne à linitialive allemande, ceux de Saint-Pétersbourg, qui traduisaient les articles où la presse russe — du conservateur Novoïe Vréniia au libéral Bietch — faisant chorus avec la presse française, passaient inaperçus. Tout le monde

que d'après certains journaux généralement bien informés, des financiers allemands, bien connus sur la place de Paris, avaient donné, à la fin de la semaine précédente, des ordres de vente très importants. (Voir notamment La Petite Eépiiblique du 17 juillet 1911.)

sentait instinctivement quiine conversation grave sengageait entre Paris et Londres. Mais le secret des délibérations gouvernementales était si bien gardé que personne ne pouvait dire dans quelles conditions cette conversation se poursuivait ni quels résultats elle avait amenés. Un fait seul était manifeste : on était au lundi soir, plus de quarante-huit heures s'étaient écoulées depuis la visite de M. de Schœn au quai d'Orsay, et le geste de l'Allemagne demeurait sans réponse.

La matinée du mardi 4 juillet devait seule être décisive, encore que le public ne fût pas mis dans la confidence des événements qui la signalèrent.

C'est au cours de celte matinée, en effet, que ^L Caillaux, qui assumait à la fois les fonctions de Président du Conseil et celles de ministre des Affaires étrangères par intérim, prit une initiative dont la nature et la gravité pouvaient — et devaient, en effet — affecter profondément le terrain sur lequel allaient s'engager et se poursuivre les négociations avec l'Allemagne.

La décision du Président du Conseil fut-elle entraînée par les nouvelles de Londres? Faut-il y voir, au contraire, la conséquence plus ou moins directe dune longue conversation qu'il eut, dit-on, dans cette même matinée du 4 juillet, avec M. de Gwinner, président de la Deutsche Bank, depuis quelques jours à Paris? C'est ce qu'il aurait été, à ce moment-là, même pour les personnes les plus avancées dans l'intimité du Président du Conseil, impossible de deviner. Les relations personnelles que M. Caillaux entretenait avec quelques financiers allemands, et que sa propre situation dans le monde de la

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finance française rendait plausibles et naturelles, il ne les dissimulait certes pas. Mais qui aurait pu dire sil jouissait, auprès de ces personnages, d'une confiance suffisante pour les amener à d utiles confidences sur les desseins de la politique allemande qui pouvaient être à leur connaissance? Tout ce qu'il est permis de supposer c'est que. vraisemblablement, ce jour-là, la conversation du Président du Conseil français et de M. de Gwinner, membre de la Chambre des seigneurs de Prusse, ami personnel de l'empereur Guillaume II, ne roula pas seulement sur de banales questions financières. Ne fissent-ils que l'effleurer, la question politique dut vraisemblablement être abordée entre ces deux hommes.

Quoi qu'il en soit, un fait certain, matériel, se situe à cette date. M. Caillaux, agissant comme ministre par intérim des .\ffaires étrangères, télégraphie à M. Paid Cambon de cesser de demander au cabinet anglais l'envoi d'un bateau à Agadir et ajoute que la France renonce à toute démonstration.

Ce télégramme arriva d'ailleurs à Londres après que le gouvernement anglais eut pris de son côté une décision.

M. .\squith, président du Conseil, mis au courant par sir Edward Grey, avait en effet convoqué ses collègues, et le cabinet s'était réuni au cours de cette même matinée du 4 juillet. Sir Edward en fit connaître le résultat à M. Paul Cambon dans l'après-midi, au moment même où celui-ci venait lui communiquer Aes nouvelles instructions reçues à l'ambassade quel- 'iques instants avant, de Paris. La décision du gou- (-yernement anglais était conforme aux vues de

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M. Caillaux, avant même que M. Cambon ait pu les exposer. Le cabinet de Saint-James se rangeait du côté de l'abstention. L'Angleterre n'enverrait pas de navire à Agadir.

Etait-ce que le gouvernement britannique se désintéressât absolument de la question marocaine, parce que s'en étant désintéressé à l'égard de la France? Loin de là. La veille même, 3 juillet, sir Ed^va^d Grey avait déclaré au comte Wolff-Metternich, ambassadeur d'Allemagne, que « la question était sérieuse et importante et allait être examinée par le cabinet s. Après le conseil qui venait de se tenir dans cette décisive matinée du 4 juillet, il avait prié l'ambassadeur de revenir le voir, et, le recevant immédiatement après M. P. Cambon, il lui avait expliqué « que l'altitude de l'Angleterre ne pouvait être désintéressée, que l'envoi d'un croiseur créait une situation nouvelle, oii les intérêts anglais étaient en jeu, et que le gouvernement britannique ne pourrait reconnaître aucun accord sans être consulté » 1.

Cependant qu'à Londres se déroulaient ces événements, M. Caillaux, de son côté, réunissait ses collègues en conseil de cabinet, à une heure de l'après-midi, et leur soumettait les instructions qu'il avait transmises à M. Paul Cambon.

M. Delcassé, en termes élevés, avec cette précision et cette méthode qui donnaient tant de force à son argimientation, signala les dangers

1. Discours de sir E. Grey, à la Chambre des Communes, le 27 novembre 1911.

(presque cerlains auxquels on s'exposerait en prenant l'initiative d'envoyer à Agadir un navire français J se ranger bord à bord avec le navire allemand, pour éviter le péril qu'il croyait chimérique d'un débarquement allemand. La France devait éviter jusqu'à l'apparence d'une provocation, pousser même la patience jusqu'à paraître ignorer une provocation. Sa force propre, la solidité de l'alliance et des amités qu'elle avait nouées à elle et autour d'elle s'affirmaient suffisamment aux yeux du monde, pour que personne ne pût l'accuser de faiblesse. La manière de sa diplomatie ne devait rien empriinter à la manière de la diplomatie allemande. La main de la France est douce, et cela n'est pas signe d'impuissance; celle de l'Allemagne est brutale, et personne ne la lient pour omnipotente, sauf quelques aveugles pangermanistes. Au surplus, lentente avec l'Angleterre, sur le terrain marocain, comme dans la politique générale, avait poussé des racines assez profondes, pour qu il fût toujours temps de parer à tous les dangers, lorsque les dangers se présenteraient.

f: L'exposé de M. Caillaux, le discours de M. Del-

; cassé entraînèrent la décision du Conseil. Les ins-

j Iructions envoyées à M. Paul Cambon furent ap-

> prouvées. La France, comme l'Angleterre, prenait

le parti de ne pas entendre le coup de poing que

l'Allemagne venait de donner sur la table autour

de laquelle elle désirait que reprît ou s'engageât

la conversation.

La situation, dans l'après-midi du 4 juillet, semblait donc se préciser et se dégager de toute crainte de plus graves complications immédiates, lorsqu'une

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informaliou de Berlin vint fournir sur les intentions du gouvernement allemand une indication aussi significative que peu rassurante : la canonnière J^anther était . remplacée 'à ' Agadir par le croiseur Berlin, navire de .104 mètres de long, pouvant filer })lus de 23 nœuds et dont l'équipage se composait de 273 hommes et de 13 officiers. Les télégrammes de presse ajoutaient que le Berlin devait arriver à Agadir le lendemain 5, quil y stationnerait dans les conditions que spécifiait la note allemande du 1" juillet, c'est-à-dire, en réalité, pour un temps indéterminé, et que le Panther assurerait entre Téncriffc et la rade marocaine, le service de son ravitaillement.

Il n'y avait donc plus aucune illusion à conserver. Que ce fût ou non une simple coïncidence, le geste de l'Allemagne s'accentuait au moment même oii l'Angleterre et la France ajournaient sine die toute mesure matérielle de précaution.

A La Haye, M. de Selves avait appris les instructions envoyées dans la matinée à M. P, Cambon par JM. Caillaux. Il avait protesté télcgraphiquement contre la décision ainsi prise en son absence et contrairement à l'opinion quil avait exprimée avant son départ. Mais sa protestation lointaine resta lettre morte et la journée du 4 juillet s'acheva sur le fait accompli. La conversation diplomatique acceptée par la France, même ouverte sous le coup de semonce allemand, il ne restait plus qu'à déterminer les conditions dans lesquelles elle allait se poursuivre. Guillaume II, après s'être vraisemblablement mis d'accord avec ses ministres, put partir pour sa croisière le 5 au matin.

44 LE COUP D AGADIK

Ainsi, on allait < causer ?. Mais comment causerait-on, et qui causerait?

Ici, il semble qu'un certain flottement se soit produit.

Le gouvernement allemand pencbait d" abord pour une conversation étendue aux principaux intéressés. La note verbale du l«r juillet était accompagnée d'une explication non équivoque à ce sujet : t Toute la question marocaine est ouverte. Le gouvernement allemand regarde le retour au statu quo comme douteux, sinon impossible. 11 a en vue une solution définitive de la question marocaine, à laquelle participeraient lAllemagne, la France et l'Espagne » i. Les indications qui filtraient du quai d'Orsay étaient donc favorables à une conversation à trois, ou à quatre si l'Angleterre manifestait le désir d'y prendre part : « Le gouvernement allemand, disait une note d'allure officieuse-, ayant depuis samedi, date de la notification par M. de Schœn à M. de Selves de l'envoi de la Fanther à Agadir, manifesté, à plusieurs reprises, dans les entrevues que les représentants du cabinet de Berlin ont eues avec les membres des gouvernements français et anglais, le désir de « conversations > et ayant laissé entendre que lEspagne pourrait utilement prendre part à ces € conversations i, le gouvernement français se serait déclaré prêt à entrer dans ces vues et à écouter les propositions allemandes. L'Angleterre ayant d'autre part manifesté le désir de suivre, du

1. Discours prononcé à la Chambre des Communes par sir Edward Grey, le 27 novembre 1911.

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