AVANTAGES POUR LA 1 RANGE
« à) Dans un avenir plus ou moins éloigné, toute la partie de l'Afrique équatoriale française située au nord de la Sangha nous échappera. Il convient, en effet, de ne pas perdre de vue qu'en amont d'Ouesso (sur la Sangha) et en amont d'Impfondo (sur l'Oubanguij la navigation sera toujours difficile, quels que soient les travaux d'aménagement effectués. Le pays, au nord d'Ouesso, dépend économiquement du Cameroun, de la Nigeria ou même du Soudan égyptien. Pden ne peut empêcher la réalisation de cet avenir. C'est une nécessité que nous devons subir, et il ne peut y avoir que des avantages à la subir immédiatement, avant que nous ayons fait, dans cette partie de la colonie, des sacrifices qui nous en rendraient l'abandon pénible.
b) La construction du chemin de fer donnera des facilités d^ exploitation appréciables aux entreprises françaises de la contrée et notamment à la <!. Forestière )>. Cette Société est au capital de 12 millions et abandonne i5 p. 100 de ses bénéfices {soit, au minimum, de i à booojo francs par an) à
fJO LE COUP D AGADIR
Les organisateurs du nouveau consortium se proposent « de mettre en communication le point terminus du chemin de fer allemand en construction (Cameroun-Mittellandbahn) avec un point de la frontière franco-belge sur lOubangui ». Une société d'études, sous le régime allemand, au capital de 1 million de marks, souscrits moitié par le groupe allemand, moitié par le groupe français « entreprendra ses travaux simultanément sur le territoire français et sur le territoire allemand, et cela par
la colonie. Quand le chemin de fer sera construil, la a Forestière i) sera en plein épanouissement.
AVANTAGES POUR LALLEMAOE
« a) L'Allemagne a évideminent de très grands avantages à régler dès maintenant et à un moment où les éléments du problème sont les plus simples, une difficulté qui se présentera également dans l'avenir, difficulté qui sera alors des plus épineuses, parce que la France aura fait des sacrifices importants dans la région.
b) Si la construction du chemin de fer est autorisée, VAllemagne a la quasi-certitude que, dans un délai plus ou moins proch lin, le Cameroun pourra annexer les bassins de la Sangha, de VOubangui et du Chari. La prépondérance économique de V Allemagne dans ces pays entraînera, en effet, pour conséquence inéluctable, sa prépondérance politique.
« En résumé, l'opération semble avantageuse parce qu'elle règle \me difficultt- qui se présentera nécessairement dans l'avenir, qui nécessairement se résoudra contre nous et dont la solution nous sera alors plus pénible qu'à l'heure actuelle, parce qu'à ce moment, les sacrifices faits seront considérables, alors qu'aujourd'hui ils sont des plus restreints. »
d'aLC-ÉSIRAS a KIS5INGEN f]t
des commissions mixtes qui trouveront auprès des deux gouvernements tout le concours désirable ». « Le siège de la société définitive sera tiré au sort et déterminera en même temps le régime légal qui régira la société. » Enfin, « les deux gouvernements garantiront solidairement au capital nécessaire pour la construction, un intérêt de 3 p. 100 1 »
Le 21 mai, trois jours avant la transmission de cet avant-projet au ministre des Affaires étrangères, M. Maurice Berteaux, ministre de la Guerre, avait été tué par un aéroplane au départ d'une course Paris-Madrid 2. M. Monis, gravement blessé, présidait, dans sa chambre même, les conseils de cabinet. Le gouvernement sans prestige, sans autorité, ne vivait que de l'indulgence de la Chambre envers son chef malade qui tenait cependant pour un devoir de rester à son poste. Le conseil des ministres, saisi du nouveau projet de consortium, ne se sentit vraisemblablement pas assez solide sur le terrain parlementaire pour l'accepter dans la forme et sous les conditions où il était proposé. Il estima que des modifications devaient lui être apportées, et chargea le ministre des Affaires étrangères de faire connaître cette décision à lambassadexir d'Allemagne.
M. Cruppi s'acquitta de sa mission le 7 juin. Mais il n'envisageait pas sans appréhension l'ensemble des rapports franco-allemands à celte date. Tout y était matière à discussion. Aucune affaire n'apparaissait susceptible de recevoir une solution
1. V. le texte in extenso de cet avant-projet dans le journal le Temps du 11 janvier 1912.
2. Il fut remplacé huit jours plus tard par le général Goiran.
prochaine. Les conséquences de l'expédition de Fez, du point de vue allemand, restaient ime énigme troublante. La question des chemins de fer marocains était inextricable, les propositions de Paris et celles de Berlin présentant un écart trop considérable pour arriver jamais à coïncider. Même un projet de règlement relatif aux difficultés douanières à la frontière continentale franco-allemande, soumis par M. Cnippi au gouvernement allemand à la fin de mai, demeurait en suspens 1, la chancellerie impériale laissant sans réponse la proposition française. La résistance de r.\llemagne était générale.
Effrayé par cette situation, redoutant de graves complications, M. Cruppi écrit à M. Jules Cambon de voir le chancelier de l'empire lui-même. L'ambassadeur de France fait donc demander un entretien à M. de Bethmann-Holhveg.
Une première entrevue a lieu le 10 juin. M. J. Cambon expose l'état des affaires en souffrance entre les deux gouvernements, le désir de la France de se mettre d'accord, définitivement, avec l'Allemagne, au sujet de la question marocaine. Le lendemain 11,
1. M. Cruppi était ministre du Commerce lorsque fut votée en 1910 la revision, du tarif des douanes. Succédant à M. Jean Dupuy, protectiomiiste intransigeant, il s'était employé à adoucir, surtout en vue de donner satisfaction dans une juste mesure aux désirs de l'Allemagne, ce que les tarifications et les spécification établies par le nouveau tarif présentaient d'exagéré et de vexatoire. Il put ainsi obtenir -une amélioration au régime des bières, des jouets et de quelques autres articles. Mais le gouvernement allemand, qui a pourtant lui-même, avec le concours du Reichstag, élevé dans de grandes proportions le tarif des douanes impériales, gardait un certain ressentiment à la France du tarif de 1910. D'où vexations réciproques à la frontière.
d'algésikas a kissingen 178
nouvelle entrevue. M. Cambon revient à la charge. Le Maroc ne peut pas rester, toujours, une cause de dissentiment entre les deux pays. Il faut que l'Allemagne dise si, oui ou non, elle approuve l'expédition de Fez, trouver un terrain d'entente: « Faisons quelque chose, conclut-il. » Mais le chancelier se récuse. Il ne connaît pas assez l'affaire marocaine pour trouver, avec l'ambassadeur, une solution. « Voyez Kiderlen, conclut-il. à son tour. »
M. J. Cambon rend compte à Paris de sa démarche et de son insuccès. L'énigme allemande se fait plus troublante. Il faut qu'elle cesse. Des instructions plus précises sont adressées à l'ambassadeur. Puisqu'on l'a renvoyé à M. de Kiderlen- Waechter, qu'il aille le voir. Il faut qu'on sache si l'Allemagne approuve l'expédition de Fez, si l'on veut, à Berlin, donner une solution à toutes les questions non résolues.
M. J. Cambon se met en route pour Kissingen, et là, au cours de deux entrevues avec M. de Kiderlen, les 21 et 22 juin, ilessaj^e d'amener son interlocuteur à des réponses précises.
Mais le secrétaire d'Etat, sans se dérober absolument, refuse de prendre aucun engagement. La France était allée trop vite. Le gouvernement impérial avait à tenir compte de l'opinion publique allemande. L'accord de 1909 n'autorisait pas l'expédition de Fez. Il reconnaissait à la France son influence politique particulière, mais il ne lui donnait pas les moyens de la mettre en œuvre.
M. Cambon proteste de la volonté du gouvernement français de sortir de cette situation équivoque. Il désirait avant tout causer. L'essentiel était que
l'Allemagne renonçât à toute prétention territoriale au Maroc.
— Causons donc, dit M. de Kiderlen.
— Vous reno7icez à mi port au Maroc?
— Oui. Mais il y a autre chose que le Maroc.
— Où?
— Cherchez. Ftiisque vous allez à Faris, rapportez-nous quelque chose.
Et il fut convenu que M. J. Cambon « demanderait des instructions précises pour une négociation qui ne devait pas seulement s'appliquer au Maroc, 7nais chercher ailleurs, au besoin, les éléments d'une transaction plus ample^ ».
Ainsi, au 22 juin, l'Allemagne avait annoncé son intention de vendre à la France le droit d'établir son protectorat sur le Maroc. Quel prix entendait-elle demander? Oii était la monnaie de cet échange? Peut-être y avait-il, en France même, des gens capables de répondre à cette question, sinon qu'auraient voulu dire ces mots du secrétaire d'Etat : rapportez-nous quelque chose. Ne rapporte-t-on pas, à la chasse, seulement un gibier qui est déjà tué? En tout cas, on n'allait pas tarder à être fixé.
Le 23 juin, M. J. Cambon arrivait à Paris. Le samedi 25, le cabinet Monis était démissionnaire. Le 28, le Journal officiel annonçait la formation du ministère Caillaux. Le l^r juillet, M. de Schœn remettait à M. de Selves la note verbale annonçant l'envoi d'un navire allemand à Agadir.
1. Rapport de M. Pierre Baudin, p. 78. Cette citation a une portée capitale. L'honorable rapporteur a eu, en effet, en mains, le rapport de M. Cambon sur les entretiens de Kissingen.