‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 33 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le premier sentiment dans lequel on avait accueilli en France la notification de l'envoi d'un bateau allemand à Agadir avait été la surprise. Sauf une centaine de parlementaires ou de spécialistes, tout le monde ignorait et la politique de collaboration prévue par l'accord de 1909, et les échecs successifs de cette politique. Les informations relatives aux questions économiques marocaines s'étaient, depuis deux ans, dispersées sans ordre dans des notes souvent incomplètes que lisaient les seuls intéressés. Les vicissitudes du consortium congolais des sociétés concessionnaires n'avaient pas dépassé les couloirs de la Chambre, et seul, l'usage bruyant qui en avait été fait pour abattre le cabinet Briand, en vue de fins personnelles, avaient attiré sur l'affaire de la N'GoJco-SangJia l'attention du monde politique. Quant au projet d'un chemin de fer franco-allemand du Cameroun au Congo belge, rien n'en avait transpiré, et les conversations de

M. Jules Cambon, au mois de juin, avec le chancelier et le secrétaire d'Etat allemands, étaient vraiment comme si elles n'étaient pas.

On se rendait compte seulement de deux choses: c'est, qu'en 1909, la France et l'Allemagne avaient signé un accord particulier relatif au Maroc et que les ims en faisaient état pour engager et pousser le gouvernement à accélérer la prise de possession de l'empire chérifien, tandis que d'autres, estimant les termes de l'accord insuffisamment explicites, conseillaient la prudence, désapprouvaient l'expédition de Fez, regrettaient en un mot qu'on « fût sorti du terrain solide de l'Acte d'Algésiras *.

La moyenne de l'opinion générale était cependant plutôt favorable à ce qu'on appelait l'action française au Maroc. Elle avait l'instinct, à défaut de la connaissance précise, des nécessités de la politique nord-africaine, et sans être belliqueuse, revenue de l'affaissement de 1905, elle tenait pour d'injustes chicanes les manifestations de la résistance allemande.

L'opinion allemande éprouvait de son côté, à l'égard de la France, des sentiments analogues. Très pénétrée et très fière de la puissance de l'Allemagne, elle avait approuvé le voyage de Tanger, la conférence d'Algésiras et les garanties que lui apportait le régime international du Maroc. Elle n'avait pas sevilement compris avec son gouvernement le danger de l'entente franco-anglaise, et senti l'atteinte morale portée à la grandeur de l'empire, par un règlement, en dehors de l'Allemagne, de la question marocaine. Les mobiles d'ordre idéal et politique qui l'agitaient, s'accompagnaient aussi de con-

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sidérations plus pratiques, que M. de Biilow, réclamant au Reichstag, en 1897, une « place au soleil » pour son paj's, avait résumées d'un mot entendu par tous les Allemands. Les groupements industriels, commerciaux, financiers, tamisant la doctrine pangermaniste, exigeaient du gouvernement impérial qu'il veillât avec un soin de plus en plus jaloux, à ce qu'aucun pays encore ouvert dans le monde, ne se fermât à l'expansion économique allemande. Le cabinet de Berlin, plus docile qu'il ne semblait compatible avec un régime militaire et aristocratique, n'avait pas eu d'autre raison d'intervenir en Chine, en Perse, en Orient. Partout il prêtait main-forte à ses nationaux, et, souvent, leur frayait des voies nouvelles. L'indépendance et la souveraineté du sultan marocain consacrées par l'Acte d'Algcsiras, la tunisification en bloc de l'empire chérifien ainsi évitée, il devait nécessairement veiller à ce qu'une tunisification déguisée et par petites étapes ne vînt pas lui fermer un marché, et qui sait? peut-être même un exutoire au trop-plein de la population allemande.

Or, à ce point de vue, l'opinion allemande exprimait depuis quelque temps des craintes qui, en France, avaient passé à peu près inaperçues. Les pangermanistes n'étaient plus les seuls à accuser la France de violer progressivement la parole donnée. Les insuccès de la politique de collaboration francoallemande avaient été remarqués, discutés et commentés non sans passion par les journaux allemands, alors que la presse française, pour des raisons diverses, mais surtout parce que le public français se désintéresse généralement des affaires

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proprement dites, faisait autour d'eux un silence presque absolu. Les groupes financiers d'outre-Rhin avaient ainsi noté et retenu l'échec de VOiienza et l'effondrement successif des deux consortiums congolais. Ils oubliaient ou ignoraient les efforts du gouvernement français pour arriver à une application pratique de la partie économique de l'accord de 1909. Ils n'apercevaient plus qu'une chose — et les journaux la signalaient avec insistance — c'était cette « tache d'huile » française s' élargissant au Maroc, dont, au mois de juin, M. de Kiderlen- Waechter avait parlé à M. Jules Cambon. L'occupation du territoire d'Oudjda et des Chaouïas avait déjà mis leur méfiance en éveil. L'expédition de Fez avait comblé la mesure. Les raisons invoquées par le gouvernement français, ils les tenaient pour insuffisantes. Ignorant la portée véritable de l'accord de 1909 et de la letti'e explicative secrète qui y était annexée, ils n'étaient pas loin de taxer de duplicité l'interprétation donnée par la France aux traités et le parti qu'en tirait le gouvernement français.

Pacifique au moins autant que l'opinion française, lasse aussi de lintcrminablc affaire marocaine, l'opinion allemande, dans sa moyenne générale, n'en approuvait donc pas moins l'initiative du gouvernement impérial, et confiante dans la puissance de l'empire, en attendait impatiemment les résultats concrets et apparents.

De celte opinion générale répandue à travers l'empire, le gouvernement allemand était d'abord obligé de tenir d'autant plus de compte, que les élections générales étaient proches et que la ques-

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tion marocaine risquait de devenir une plate-forme commune à tous les partis, et le point de départ d'une agitation nationale dont il ne serait plus maître dans la suite. Mais par-dessus tout, le Maroc gênait toutes les manœuvres, paralysait toutes les initiatives de la diplomatie allemande, parce qu'il formait le lien le plus solide entre la France et la Grande-Bretagne.

Sans doute, les partisans anglais et français de VEntente cordiale étaient, chacun dans leur pays respectif, les maîtres de l'heure. Mais sur le cadran sans fin des années, l'aiguille tourne sans s'arrêter. Qui sait si dans deux ans, dans dix, dans vingt ans, l'état des esprits, ici ou là, n'aurait pas changé avec la situation des partis ou simplement avec les personnes? Un nouveau Fachoda pourrait surgir. Alors l'Allemagne redeviendrait l'arbitre de l'Europe occidentale. Son armée encore accrue, sa flotte mise en harmonie avec ses besoins politiques pourraient décider sur terre ou sur mer, en se portant au secours de l'un ou de l'autre et, suivant les intérêts de la patrie allemande, des destinées du monde. L'essentiel, pour le moment, c'était, à tout prix, d'enlever sa raison d'être particulière, pratique, à l'entente franco-anglaise.

Sur ce point, les dirigeants responsables de la politique allemande étaient d'accord. L'empereur, à plusieurs reprises, avait exprimé la lassitude qu'il ressentait de l'affaire marocaine. C'est lui qui, en novembre 1908, avait exigé que, coûte que coûte, les légistes penchés sur les textes et les talmudistes du droit international public, liquidassent l'incident

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des déserteurs. « J'en ai plein le nez s, disait-il à ses familiers en parlant du Maroc. Le chancelier de B,ethniann-Hollweg, peu enclin à admirer l'œuvre du prince de Bûlow, son prédécesseur, n'avait point une autre opinion, et M. de Kiderlen-Waechter luimême s'efforçait de maintenir l'équilibre de sa situation personnelle entre les exigences de l'opinion et les instructions de ses supérieurs hiérarchiques. Tous entendaient d'ailleurs que l'opération à laquelle il allait être procédé, et dont la note du 1er juillet constituait le point de départ, répondit à ce triple but d'assurer à l'Allemagne le plus d'avantages possible, de ruiner définitivement la base marocaine de l'entente franco-anglaise, et de conserver à l'industrie et à l'expansion allemandes au moins ime porte entre-bâillée sur l'empire chérifien.

Cette psychologie des dirigeants de l'Allemagne transparaissait, se devinait même de France, où les questions internationales sont si peu suivies et étudiées, et où l'on avait d'autant plus de confiance dans l'amitié anglaise qu'on distinguait plus nettement l'effort de l'Allemagne pour atteindre ce résultat : ne plus voir, toujours, partout, l'Angleterre derrière la France. Mais ce que personne ne pouvait dire, c'est le plan adopté en vue de ce but, et le point au delà duquel empereur, chancelier, ministre, s'étaient interdits d'aller.

Aussi n'est-ce pas sans une certaine anxiété que M. Jules Cambon dut rentrer à Berlin le samedi 8 juillet, pour se mesurer de nouveau avec son interlocuteur de Kissingen, le secrétaire d'Etat de Kiderlen-Waechter.

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Les deux adversaires pourtant, chacun avec des qualités propres, se valaient.

M. J. Cambon était entré assez tard dans la carrière diplomatique, mais dès ses débuts, le prestige et les succès de son frère Paul avaient attiré sur lui l'attention et aplani les premières difficultés de sa route 1. - Grand préfet i, comme l'autre, le maniement des hommes au moins autant que l'intelligence des silxiations. avait été, comme pour l'autre, le secret de sa rapide fortune. Fils de magistrat, subtil comme ^xn juriste, précis comme un administrateur, très bourgeoisement attaché au développement de sa carrière, il joignait l'effort d'une

1. M. Jules-Martin Cambon est né à 'Pajis le 5 avril 1845. Voici ses états de service d'après l'Annuaire diplomatique et consulaire : licencié en droit; attaché au cabinet du ministre de l'Instruction publi'^e, 20 mars 1871; auditeur au Conseil d'Etat, avril 1871; chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique, 14 mai 1873; attaché au gouvernement général d'Algérie, novembre 1874; sous-chef de bvueau au gouvernement général de l'Algérie, septembre 1875; chef de bureau, novembre 1876; préfet de Constantine, 13 juin 1878; délégué du gouverneur général de l'Algérie à la commission chargée de l'étude de l'organisation de l'Algérie, octobre 1878; chevalier de la Légion d'honneur, 6 février 1879; secrétaire général de la préfecture de police, 19 février 1879; préfet du Nord, 28 février 1882; officier de la Légion d'honneur, 9 juillet 1883 ; préfet du Rhône, 8 janvier 1887 ; commandeur de la Légion d'honneur, 31 octobre 1889; gouverneur général de l'Algérie, 18 avril 1891; gouverneur général honoraire de l'Algérie, 29 septembre 1897 ; ambassadeur à Washington, 14 octobre 1897; a signé pour l'Espagne en qualité de plénipotentiaire, les préliminaires de paix entre les Etats-Unis et l'Espagne, le 17 août 1898; ambassadeur à Madrid, 29 août 1902; grand officier de la Légion d'honneur, 31 décembre 1904 ; ambassadeur à Berlin, 23 janvier 1907; grand-croix de la Légion d'honneur, 13 juUlet 1908.

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séduction voulue et enveloppante k une prudence toujours en éveil. Dans tous les postes élevés et délicats qu'il avait occupés, les difficultés s'étaient résolues comme d'elles-mêmes, les hostiliLés apaisées. Il était avant tout un conciliateur, que servaient ses connaissances et sa perspicacité. Aux préfectures du Nord et du Rhône, qu'il avait traversées après son frère, au gouvernement de l'Algérie, son aménité était restée proverbiale. Dans les milieux politiques, les vieux parlementaires se rappelaient avec plaisir ce petit homme grisonnant, au regard brillant derrière les verres d'im pince-nez, accueillant, souriant, qui, en 1893, avait prononcé à la Chambre, sur les affaires algériennes, un discours précis, nourri autant qu'ordonné, et dont le débit aurait fait honneur à plus d'un vieil habitué de la tribune. La diplomatie ne lui avait pas été moins favorable. Pour ses débuts, il avait été appelé à préparer le terrain à la réconciliation des Etats-Unis et de l'Espagne, et pour apaiser cette querelle de peuples, il lui avait suffi d user des mêmes qualités qui s'étaient autrefois exercées dans des sphères plus modestes. Il avait même fait mieux. Transféré de Washington à Madrid, il avait, dans la capitale même de ce pays où son nom ne devait pourtant éveiller que des souvenirs douloureux, réussi à s'attacher de nombreuses amitiés et la confiance de tous.

A Berlin, ;M. J. Cambon était arrivé au lendemain même de la crise de 1905 et de la Conférence d'Algésiras. Ce poste, déjà périlleux, était devenu redoutable. Le souvenir du passé lointain et proche, l'incertitude de l'avenir, faisaient le terrain si mouvant, qu'il fallait presque de l'audace pour risquer

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le moindre pas en avant. Après quelques hésitations — certains disent quelques fausses manœuvres — le nouvel ambassadeur prit im parti. Il admira. Il admira l'empereur, les ministres, le personnel gouvernemental. Mais surtout il admira le colosse germain, Ténorme et délicat organisme politique, administratif et militaire, dans lequel s'affirme, avec la méthode et l'esprit de discipline de l'Allemagne, cette double qualité de l'âme allemande : l'idéalisme allié à l'esprit pratique. Des fenêtres de l'ambassade 1, en regardant défiler au pas de parade les régiments précis et automatiques, il prenait contact avec la manifestation extérieure la plus éloquente de la puissance allemande et il pouvait mesurer, dans toutes ses conséquences socia'es et individuelles, au développement de Berlin, la croissance de tout l'empire. L'impression qu'il ea recevait, il ne la traduisait d'ailleurs pas seulement à Berlin, il ne s'en cachait pas à Paris. Un conflit entre ce peuple et son pays lui apparaissait redoutable.

M. de Kiderlen-Waechter était peu connu à Paris 2. Tout au plus se rappelait-on sommairement le rôle

1. L'ambassade de France, située sur le Pariserplatz, dans un des plus beaux quartiers de Berlin, a été achetée sous le second Empire, pour une somme d'environ 300 000 francs. Dans les états dressés par le ministère des Affaires étrangères, l'immeuble est estimé aujourd'hui à 3 millions. 11 est vrai que Berlin qui comptait à peine 500 000 habitants en 1865, en a actuellement plus de 2 millions.

2. M. Louis de Kiderlen-Waechter est né à Stuttgart en 1852. Il débuta en 1875 dans la diplomatie, en Orient. 11 fut ensuite secrétaire d'ambassade à Paris de 1884 à 1886, conseiller rapporteur de la section politique des

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qu'il avait joué en 1908, lorsque, secrétaire d'Etat par intérim, il avait réglé l'incident des déserteurs de Casablanca en donnant satisfaction à la France. Dans les milieux diplomatiques, on disait seulement que c'était un « ballcanique », c'est-à-dire qu'il avait fait la plus grande partie de sa carrière en Orient, et on lui prêtait une franchise un peu rude de Souabe, voire une certaine brutalité. Et de fait, ce qu'en racontait ceux qui avaient eu, par intervalles, l'occasion de le rencontrer, justifiait un peu cette réputation. M. de Kiderlen-Waechter, intelligent et énergique, avait été l'un des amis et des élèves favoris de feu M. de Holstein, de son vivant directeur politique à la Wilhelmstrasse, et qui ne passait pour rien moins que pour un partisan de la manière douce. Obligé de quitter Copenhague, oii il était ministre, à la suite d'une scène violente avec un dignitaire de la cour danoise, il avait passé de longu'es années à Bucarest; là, sans perdre de vue les directions de la politique allemande dans les Balkans, spécialement dans ce pays roumain soumis à l'influence de la Triple Alliance, il avait pu à loisir cultiver et allier la gemilthlichkeit germanique et le doux laisser aller de l'Orient. Puis à la suite de la crise qui avait emporté le prince de Bùlow, il avait pris la succession de M. de Schœn, nommé à Paris, et depuis, disait-on, la confiance de l'empereur ne l'avait pas abandonné.

En somme, les deux diplomates qui allaient en- Affaires étrangères de 1888 à 1894; ministre à Hambourg en 1894; ministre à Copenliaguo de 1895 à 1900; ministre à Bucarest de 1900 à 1910; secrétaire d'Etat à l'Office extérieur depuis juin 1910.

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gager la dramatique conversation dont l'Europe attentive se préparait à suivre les phases, représentaient bien chacun le type caractéristique de leur race. La vieille querelle franco-allemande allait se vider entre deux champions dignes d'elle.

Le premier contact eut lieu le dimanche 9 juillet, à six heures du soir, au domicile particulier du secrétaire ld.''Etat, dans la Kœniggrretzerstrasse.

A l'issue de l'entretien, qui dura plus d'une heure, un communiqué allemand assura qu'on n'avait « aucune raison de concevoir des inquiétudes; on a bien plutôt des deux côtés un sincère désir de s'entendre sur les points ovi des divergences de vue peuvent exister :. La vérité était tout autre.

Une grande partie de l'entrevue s'était écoulée en mutuels reproches. M. J. Cambon avait rappelé d'abord les entretiens de Kissingen, les espérances de conciliation qu'ils avaient permis d'entrevoir. Il avait ensuite vivement reproché à son interlocuteur l'envoi du navire de guerre à Agadir qui n'était pas précisément de nature à faciliter les négociations, de quelque côté qu'on les dirigeât.

M. de Kiderlen-Waechter avait répliqué sur le même ton. Affectée ou sincère, sa mauvaise humeur était l'exagération de celle qu'il avait déjà manifestée à Kissingen. Des assurances que lui avait

données l'ambassadeur de France, touchant l'évacuation de Fez et de la région, il ne voulait tenir aucun compte. L'eût-il voulu, disait-il, qu'il ne l'aurait pas pu. L'extension de l'occupation militaire française au Maroc était plus forte que la volonté des gouvernants. En fait, la souveraineté et l'indépendance du sultan disparaissaient peu à peu. L'Acte d'Algésiras s'effritait, et l'accord de 1909, prolongement, interprétation à l'usage de l'Allemagne et de la France, de l'Acte d'Algésiras, se trouvait déformé dans son application. Il reconnaissait bien à la France des intérêts 'particuliers et une prépondérance politique de la France au Maroc. Il ne lui donnait pas le droit d'occuper militairement l'empire chérifien, ni d'y installer peu à peu un protectorat déguisé. Quant aux tentatives de collaboration économique entre Français et Allemands, on savait à quoi s'en tenir, maintenant, en Allemagne, sur les résultats qu'on en pouvait attendre. Aucune n'avait réussi, aucune ne pouvait réussir.

Le secrétaire d'Etat avait ensuite élevé le débat. Il reconnaissait qu'il était difficile, impossible presque que les choses fussent autres qu'elles étaient. La France, insensiblement, s'emparait du Maroc, parce que cela était dans la loi de son évolution. Or, en principe, comme il lavait déjà dit à Kissingen, l'Allemagne n'y faisait pas d'objection. Mais l'incorporation de l'empire chérifien dans le domaine français du nord de l'Afrique était un fait considérable, dont l'Allemagne ne pouvait pas se dissimuler les conséquences immédiates et lointaines. Le Maroc soudé à l'Algérie, qui déjà avait entraîné roccupation de la Tunisie, la France était mai-

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tresse de toute l'Afrique nord-occidentale. Elle prenait une figure nouvelle. Elle accroissait sa puissance. L'Allemagne devait prendre en considération ce point de vue dans les pourparlers qui allaient s'engager.

— En somme, conclut M. de Kiderlen-Waechter, vous voulez que nous fassions « notre deuil du Maroc ». Soit. Nous y consentons. Mais alors donneznous une compensation.

~ Où, interrogea M. J. Canibon?

— Au Congo, répondit le secrétaire d'Etat.

Celte première conversation, lorsque, le lendemair, elle fut connue au quai d'Orsay, n'y causa naturellement à peu près aucune surprise. Les considérations générales développées par M. de Kiderlen- Waechter n'étaient pas nouvelles. Elles avaient été abordées dans les conversations antérieures, et maint journal allemand, notamment la Gazette de Cologne, dans des notes officieuses, les avait abondamment développées.

Quant au Congo, personne ne s'étonna non plus que le secrétaire d'Etat allemand en eût lancé le nom en matière de conclusion, et l'eût désigné comme pouvant faire la base des pourparlers. Au demeurant, deux jours plus tôt, M. de Schœn y avait déjà fait allusion, à titre d'indication personnelle, cela va sans dire, mais enfin non sans y avoir été au moins tacitement autorisée

M. de Selves mit le Président du Conseil au courant. On délibéra. Des instructions furent élaborées

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pour M. J. Cambon. Elles touchaient au fond et à la forme des pourparlers.

D'abord, le gouvernement allemand devait préciser la nature et l'étendue de la compensation dont il entendait faire le prix de son désistement. Que voulait-il dire en parlant du Congo? Etait-ce à une rectification de la frontière du Cameroun qu'il faisait allusion?

M. J. Cambon devait expliquer ensuite les conditions dans lesquelles le gouvernement français acceptait de poursuivre la conversation. Le cabinet de Berlin avait fait connaître, le 1er juillet, qu'à cette conversation pourraient prendre part l'Espagne et l'Angleterre. Ce point de vue paraissait illogique. Ou l'objet du débat était le Maroc international, et alors il fallait y appeler tous les signataires de l'Acte d'Algésiras. Ou il ne s'agissait que du Maroc considéré dans ses rapports avec la France et l'Allemagne, et, dans ce cas, n'était-il pas préférable de n'être que deux à causer? La deuxième solution était donc seule acceptable. Elle comportait, cela allait de soi, l'acceptation par le gouvernement français du secret des négociations.

Mais la France avait une alliée, la Russie, avec laquelle ses rapports étaient si étroits qu'elle ne pouvait pas au moins la tenir au courant, et une amie, l'Angleterre, qui, intéressée elle aussi au Maroc, ne pouvait être éliminée complètement. Pour celle-ci, la question n'était pas de pure forme. M. de Sclves avait eu, dans cette même journée du 10, une longue conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir Francis Bertie, et une solution avait été adoptée. Comme la Russie, l'Angleterre serait tenue au cou-

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rant. Mais étant donnés ses intérêts spéciaux, elle ne se bornerait pas au rôle d'auditeur désintéressé. Tant que le débat resterait entre la France et l'Allemagne, elle se bornerait à l'écouler. Mais elle interviendrait s'il glissait sur le terrain international. En d'autres termes, elle resterait impassible ou interviendrait suivant qu'il s'agirait ou, simplement, de discuter le prix de la main-levée de l'hypothèque allemande, ou de jeter les bases d'un nouveau statut international du Maroc qui pourrait affecter ses intérêts.

L'élimination de l'Espagne avait été arrêtée par le gouvernement français sans hésitation. On estimait, en effet, à Paris, malgré le traité du 3 octobre 1904 ï qui lui attribuait deux zones d'influence au Maroc, que ce traité resté secret, l'Acte d'Algésiras était, vis-à-vis de l'Espagne, le seul terrain sur lequel elle se pût placer et que, par conséquent, il n'y avait pas plus de raisons de l'admettre à la conversation qu'il y en avait d'y appeler les autres signataires de cet Acte. On tenait enfin pour des violations du traité du 3 octobre 1904, l'occupation par les forces espagnoles d'El Kzar et de Larache, sans le consentement préalable de la France, et dès lors que l'Espagne avait repris sa liberté d'action, ou une certaine liberté, on estimait avoir le droit d'agir seul, sans entraves et sans poids mort.

Ces premières dispositions arrêtées, le gouvernement insista auprès du Parlement pour que le silence dans lequel les négociations devaient se poursuivre ne fût pas rompu. Le mardi 11 juillet, répon-

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