‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 34 sur 66 · V. aux Appendices le texte de ce traité · texte numérisé non relu

V. aux Appendices le texte de ce traité

dant à une question de M. de Pourquery dé Boisserin, le ministre des Affaires étrangères fit appel au patriotisme de la Chambre.

Je comprends, dit M. de Selves, le désir de la Chambre d'être, aussitôt que possible, renseignée sur les incidents qui ont marqué l'envoi d'im navire allemand à Agadir. Mais je connais l'esprit de sagesse et de patriotisme de la Chambre et c'est à lui que je viens faire appel en ce moment.

A l'heure où je parle, des pom-parlers ont commencé, une conversation est engagée. Je vous demande. Messieurs, de permettre que cette conversation se poursuive dans le calme, la haute tenue, la dignité qui conviennent à deux grandes puissances qui causent entre elles. (Applaudissements.)

Lorsque l'heure sera venue, soyez assurés que nous serons les premiers à venir devant vous, vous dire ce que nous avons fait, comment nous avons agi.

Ce sera alors à vous. Messieurs, d'apprécier et de juger, de dire si nous avons été à la hauteur de notre tâche.

Pour le moment, je descends de cette tribune en vous demandant de nous faire crédit.

Ayez le sentiment que la conversation qui est engagée sera conduite avec le souci persistant, inébranlable de ce qae commandent les intérêts et la dignité de ce pays... avec le souci encore de maintenir avec la puissance avec laquelle nous causons des rapports de bomie entente et de haute loyauté i.

1. La Chambre approuva les déclarations de M. de Selves par 476 voix contre 77, malgré l'intervention de M. Jaurès.

Ce discours fut très bien accueilli en Allemagne. Le JBerliner Tagéblatt, notamment, en souligna l'esprit conciliant : i

« En Allemagne, dit-il, la déclaration de M. de Selves recevra probablement une approbation tout aussi vive que celle que lui a laite hier, la Chambre. Le ministre

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Les déclarations de M. de Selves furent presque unanimement applaudies et approuvées, et le lendemain, le budget de 1911 ayant été enfin voté après sept douzièmes provisoires, la clôture de la session ordinaire était prononcée. Le gouvernement allait pouvoir conduire les négociations sans le souci constant d'avoir à répondre à d'insidieuses et gênantes questions.

La deuxième conversation entre M, J. Cambon avec M. de Kiderlen-Waechter eut lieu le lendemain 13, dans la matinée. L'ambassadeur de France fit part à son interlocuteur des instructions qu'il avait reçues de Paris, L'Allemagne devait préciser ce qu'elle n'avait fait jusque-là que sommairement indiquer.

M. de Kiderlen-Waechter s'expliqua donc. Une conversation antérieiu-e qu'il avait eue avec M. de Lindequist l'avait mis en mesure de serrer de près le côté colonial du problème. Il renonçait à l'idée qu'il avait eue tout d'abord, et à laquelle il avait fait brièvement allusion dans le précédent entretien, de demander, à titre de compensation, la ces-

n'a rien communiqué au sujet des négociations actuellement en cours, mais ce qu'il a dit sur la manière dont la négociation sera conduite nous paraît très satisfaisant et très précis. Il nous a fait savoir tout ce que nous pouvions désirer connaître pour le moment. Si le souci do défendre les intérêts et la dignité de la France et celui de maintenir avec la puissance avec laquelle elle négocie des rapports de bonne amitié et de haute loyauté restent lux des principes directeurs de l'action diplomatique engagée, on ne doit pas douter du succès de ces conversations, quelles que soient les difficultés auxquelles elles se heurtent. On doit supposer évidemment qu'il existe dans le cabinet allemand des sentiments analogue. »

iga LE COUP D AGADIR

sion d'une ou plusieurs îles du Pacifique. Le Congo seul intéressait l'Allemagne. C'est là, dans une cession territoriale dont l'étendue restait à déterminer, qu'il voyait le terrain d'entente possible. Mais il ne pouvait préciser encore le sacrifice qu'il comptait demander à la France. 11 était prêt seulement à lui donner la forme d'un échange en cédant de son côté cette partie de la colonie allemande qui avoisine le Tchad et que les géographes appellent le « Bec de canard 3>. Quant au Maroc, la France aurait la faculté d'y établir son autorité comme elle l'entendrait, sous la réserve toutefois de garanties à débattre en faveur de Vindustrie et du commerce allemands.

Cette conversation, transmise et connue à Paris le soir même, n'y fut pas tenue pour satisfaisante. L'Allemagne ne répondait pas à la demande de précision qui lui était adressée. On était prêt à accorder une rectification de la frontière sud du Cameroun. Encore fallait-il savoir comment l'Allemagne comprenait cette rectification. M. de Selves, recevant M. de Schœn le 14, lui exprima, en y insistant, le désir du gouvernement français. On renouvela, en les accentuant, les instructions adressées à M. Cambon dès le 10.

Le 15 juillet, nouvel entretien entre l'ambassadeur de France et le secrétaire d'Etat allemand. Ce fut un des plus importants de toute la négociation. Le gouvernement allemand, pour la première fois, indiqua l'étendue de la compensation. Elle n'était pas négligeable.

Pour prix de la main-levée de son hypotlièque sur le Maroc, l'Allemagne demandait tout le terri-

l'émgme allemande igS

toire français compris entre la Sangha et l'Océan. En retour, M, de Kiderlen-Waechter croyait pouvoir dire, mais à titre privé seulement, par conséquent sans engager son gouvernement sur ce point, que la cession du Togoland à la France lui paraissait possible, si elle était nécessaire pour faciliter un échange i. Mais il insistait sur la nécessité pour la France d'admettre la demande qu'il formulait. Et il développait sans réticences les arguments de fait à l'appui de cette demande. L'Allemagne était la plus grande nation de l'Europe occidentale. Elle comptait aujourd'hui 65 millions d'habitants. Son armée était la première du monde. Son commerce et son industrie rivalisaient avec ceux de la Grande- Bretagne. Les besoins de son expansion se développaient tous les jours. Et, cependant, l'Allemagne n'avait pas un empire colonial proportionné avec sa situation et sa valeur continentales. Elle ne pouvait donc admettre, sans une compensation suffi-

1. Voici comment M. de Selves, à la séance de la Chambre du 14 décembre 1911, a fait allusion, à cet entretien :

« Au moment où l'Allemagne a eu prononce le mot de « Congo », et où M. Cambon, regardant vme carte avec M. de Kiderlen-Waechter, le secrétaire d'Etat, lui dit : « Eh bien! nous pouvons arriver à des échanges. « Nous vous abandonnerons le Togoland, nous vous fe- « rons des cessions territoriales dans le haut Cameroun. « Mais voici ce que nous demandons, » et M. de Kiderlen- Waechter indique sur la carte tout le Gabon, tout le Congo qui se trouve entre l'Océan et la Sangha {mouvement), — Messieurs, je raconte les faits, • — à ce moment-là, nous déclcirâmes tous sans hésitation qu'ainsi engagée, dans des conditions pareilles, la conversation ne pourrait pas se continuer. » {Journal officiel du 15 décembre 1911, débats parlementaires, p. 3975.)

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santé, en rapport avec cette situation, que la France s'installât définitivement, en maîtresse, dans un pays, le Maroc, sur lequel elle avait, elle, Allemagne, au moins un droit de servitude.

Le soir même, ÎNI. Cambon était prié de déclarer au secrétaire d'Etat allemand « qu'engagée sur ce terrain et dans ces conditions , la conversation acceptée par le gouvernement français ne pourrait pas se poursuivre. On avait admis à Paris, et on continuerait à admettre le principe d'une compensation. Mais on n'acceptait pas, et on ne pouvait faire accepter à l'opinion publique, comme contre-partie au désistement de l'Allemagne au ÎMaroc, un prix aussi exorbitant et, pour tout dire d'un d'un mot, humiliant. Du moment qu'intervenait la question de dignité, on ne pouvait plus tenir compte de la question de puissance (Machtfrage).

Cinq jours s'écoulèrent sans que la conversation fût reprise. La situation se tendait. IMalgré des démentis officieux parus dans la presse allemande, on craignit à Paris im débarquement de forces allemandes à Agadir. L'énormité de la demande semblait autoriser cette crainte. Envisageant l'hypothèse d'une rupture définitive des pourparlers, le gouvernement français s'arrêta un moment à l'idée de soumettre le différend à une nouvelle conférence des signataires de l'Acte d'Algcsiras. Mais il n'y persista pas. La conférence aurait certainement voulu connaître aussi de l'occupation des Chaouïas par les troupes françaises, juger celte occupation, la condamner peut-être. Décidément, cette solution était impralicable. Mieux valait encore poTirsuivre la conversation avec l'Allemagne, essayer de faire entendre

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raison à M. de Kiderlen-Waechter, et en attendant le prochain entretien, se mettre d'accord avec le gouvernement anglais.

En Angleterre, en effet, dès que les exigences allemandes avaient été connues, elles avaient soulevé dans les milieux gouvernementaux une émotion profonde 1, et le public lui-même, dans l'ignorance de ce qui se passait, n'était rien moins que rassuré par les déclarations em.barrassées du gouvernement. Le 18, lord Morley, interrogé à la Chambre des lords, avait refusé de s'expliquer: « Quant à la tournure que prerment les affaires marocaines, avait-il dit, c'est une chose bien délicate, et on m'excusera, je pense, de ne pas répondre sur ce point. Toute déclaration faite en ce moment serait, ou pourrait être extrêmement gênante. ■ De l'inquiétude, le Times n'hésitait pas à passer à la menace. Commentant les brèves et énigmatiques paroles de lord Morley, il écrivait: < Si nous n'apprenons pas par ailleurs ce qui se passe à Agadir, le public pourrait bien estimer que le mieux est d'y aller voir nous-mêmes. >

Le lendemain, ce public anglais pouvait apprendre, comme le public français, par une sensationnelle révélation du journal le Matin, ce que cachait le silence des chancelleries et l'étendue du sacrifice

1. « Sur CCS entrefaites, nous apprîmes l'étendue des compensations réclamées par l'Allemagne : la plxis grande partie du Congo français. Sur cette base, les négociations devaient fatalement échouer et de nouveau la question du partage du Maroc allait se poser. » Déclarations de sir E. Grey à la séance de la Chambre des Communes du 27 novembre 1911, traduction du journal le Temps du 29 novembre 1911, p. 2.

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que r Allemagne demandait à la France de s'imposer. L'émotion fit place à l'indignation. Le Congo français devenu allemand, c'était le Congo belge me- '. nacé et « l'accès de rx\frique centrale fermé à l'Afrique du Sud anglaise >. De plus en plus énergique, le Times demandait des mesures immédiates : « Nous ne pouvons croire que les compensations demandées par l'Allemagne, à savoir la cession du Congo français et des droits sur le Congo belge, soient autre chose quun bluff plus audacieux qu'habile et inspiré sans doute par des considérations électorales. Mais nous croj'ons que l'Allemagne n'a pas encore dit tout ce qu'elle pense. Il est temps de l'inviter à le faire. Comme nous le suggérions hier, l'envoi d'un ou deux croiseurs anglais à Agadir précipiterait sans doute les événements, »

L'offensive que reprenaient les journaux allemands n était pas de nature à calmer les inquiétudes de l'opinion anglaise ou française. Le 19, c'est-à-dire trois jours après la date à laquelle fut connue de la chancellerie impériale le refus opposé par la France à la demande de cession du Congo, de la Sangha à la mer, des notes évidemment inspirées remettaient sur le tapis la question des droits de l'Allemagne au Maroc. <• Nous ne songeons pas, disait la Deutsche Tageszeitung^ à abandonner le Maroc à la France politiquement et économiquement. Il s'agit, à notre avis, d'assurer les intérêts de l'Allemagne au Maroc par des garanties effectives qui tiennent compte de leurs facultés d'extension future. » La Gazette de Cologne, moins précise, n'en laissait que davantage le champ ouvert à toutes les suppositions: ' Le fait est qu'aujourd'hui, écrivait-elle,

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l'Acte d'Algésiras et l'accord de 1909 n'ont plus aucun sens. Ils ne contiennent plus, dans la situation actuelle, les données qui les rendaient valables au point de vue du droit international et leur conféraient leur valeur pratique. »

En même temps, un autre parti, en Allemagne, disposant d'autres organes, déplaçait et disait élever la discussion. Celui-là ne voulait pas d'un morceau plus ou moins mesquinement découpé dans le domaine colonial de la France. Il entendait que le désistement de l'Allemagne au Maroc fût le prélude et la condition d'une nouvelle collaboration économique franco-allemande, mais d'une collaboration sincère, complète, sans arrière-pensée et jouant aussi bien sur le continent qu'au Maroc ou au Congo 1. On voyait réapparaître à l'horizon diplomatique toute une série de consorliums auprès desquels les anciens, ceux qui avaient si misérablement avorté, ne seraient plus que des jeux deufants.

La nervosité s'accroissait en France en raison des difficultés qui surgissaient de tous côtés. Trois jours plus tôt, le 16 juillet, ]M. Boisset, agent consulaire français à El-Ksar, avait été victime des mau-

1. Un article paru le 19 juillet dans la Gazette da Francfort, le grand organe des industriels et des commerçants rhénans, est significatif à cet égard :

« Nous pouvons imaginer une situation où nous accorderions le Maroc à la France au prix d'une petite concession coloniale, ou même sans concession du tout : ce serait au cas où la France renoncerait à son hostilité secrète contre l'Allemagne, prendrait la main que depuis longtemps nous lui tendons et accepterait l'idée d'une sincère collaboration avec nous.

« Le capital français et le travail allemand produiraient alors des miracles pour le bien des deux pays, et pour

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vais procédés des autorités militaires espagnoles. L'opinion publique, qui exigeait des réparations immédiates de l'Espagne, faisait tête également aux menaces plus ou moins dissimulées de la presse allemande, pi-otestait contre les exigences enfin divulguées du gouvernement impérial, et M. de Selves en traduisit sans hésiter la conclusion, dans cette même journée du 19, à l'ambassadeur d'Allemagne: <; La discussion est devenue impossible. »

Elle devait pourtant reprendre et continuer. Pas avant, toutefois, que le gouvernement anglais eût fait connaître son sentiment sur la situation, et la position qu'il entendait prendre.

Le 21 juillet, sir Ed^Yard Grey fit prier l'ambassadeur d'Allemagne à Londres, le comte Wolff-^Ietternich, de venir le voiri. « Il lui fit remarquer que si les négociations avec la France échouaient, il en résullerait une situation très embarrassante. Que faisaient les Allemands à Agadir? Le bniit courait qu'ils avaient débarqué, acheté des concessions;

rhumanité tout entière, et le conflit marocain disparaîtrait ccmme une ombre devant le soleil.

« Mais cela est-il possible? Le Parlement et le peuple y consentiraient-ils ?

« C'est la grosse question que posent ces négociations.

« Nous devons être avant tout convaincus d'une chose : c'est que si on évite cet objet essentiel, si on se plaît à marchander, il ne sortira des pourparlers actuels qu'une œuvre imparfaite, faite de pièces et de morceaux, qui ne résoudra pas plus le problème marocain que toutes les tentatives précédentes. »

1. Le comte de Wolff-Metternich est né le 5 décembre 1853. Ami et élève de Bismarck il a été successivement Consul général au Caire, ministre de Prusse à Hamboure;, onfin amb"ssadcur à Londres depuis la mort du comte de Hatzfeld.

en sorte qu'il était maintenant possible de croire qu'ils y avaient hissé le pavillon allemand. Or, Agadir est le port le plus convenable de toute la côte à l'installation d'une base navale i. » A cette question, l'ambassadeur d'Allemagne « ne put donner de réponse précise. Il se contenta d'assurer le ministre anglais que le gouvernement allemand n'avait aucime intention de porter atteinte aux intérêts anglais 2 ».

Le soir même, au banquet offert par le lord-maire de Londres aux directeurs de la Banque d'Angleterre, M. Lloyd George, chancelier de l'Echiquier, devait prononcer un important discours sur la politique intérieure. Sir E. Grey convint avec lui que ne pas faire allusion à la question marocaine, <; c'eût été égarer l'opinion publique en Angleterre et ailleurs 3 ». « Si jamais venait un temps où un ministre, dans la position où se trouvait le chancelier de l'Echiquier ne puisse dire 1 ce qu'il fallait qu'il dît, « l'Angleterre aurait cessé d'être ime grande nation* s.

M. Lloyd George^ parla donc, et ce qu'il dit ne laissa place à aucun doute sur Taltitude actuelle ou éventuelle de l'Angleterre :

1. Déclarations de sir E. Grey à la Chambre des Communes le 27 novembre 1911.

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