‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 35 sur 66 · Ihid · texte numérisé non relu

Ihid

5. M. Lloyd George est né à Manchester en 1863. Sollicitor, il est député uiix Communes depuis 1890 (Grand Ivcdge Carnarvon.j II a été ministre pour la première fois dans le cabinet Campbell Banneiman (décembre 1905).

Je Jerais, dit-il, de grands sacrifices pour préserver la paix. Je ne puis rien concevoir qui pourrait justifier une perturbation, si ce n'est des questions de l'intérêt national le plus grand; mais si, à notre corps déjendant, nous étions mis en Jace d'une situation où la paix ne pourrait être préservée que par la reddition des positions grandes et bienjaisantes que la Grande-Bretagne a gagnées par des siècles d'héroïsme et d'exploits ; qu'en laissant traiter la Grande-Bretagne, là où ses intérêts vitaux sont engagés, comme si elle ne comptait plus dans le concert des nations, alors, je le déclare avec toute la Jorce dont je suis capable, la paix achetée à ce prix serait, pour un grand pays tel que le nôtre, une intolérable humiliation à endurer. L'honneur national n'est pas une question de parti, la sécurité de notre commerce international n'est pas une question de parti.

L'avertissement fut approuvé par l'unanimité de l'opinion anglaise. Il était d'autant plus significatif que celui qui l'avait laissé tomber de ses lèvres passait pour l'un des partisans les plus actifs du rapprochement anglo-allemand. N'était-ce pas lui, en effet, qui, en août 1908, était allé, un peu sans instruction et en dehors de sir E. Grey lui-même, préparer les voies à un arrangement, qui d'ailleurs avait été échoué, et dont les affaires d'Orient devaient fournir le terrain? L'organe principal de ce parti, ou, si l'on veut, de cet état d'esprit, le radical Daily News, fut lui-même élogieux sans réticences. Pour la première fois peut-être, les engagements pris en 1904 par r.Ajigleterre lui semblèrent répondre à un besoin national, et il osa le dire. Si les demandes de l'Allemagne, derrière leur exagération, cachaient le secret dessein d'imposer à la

France une contrainte, l'Angleterre ne pouvait demeurer indifférente : « Il faut, ajoutait le Daily Mail, faire comprendre au gouvernement allemand que ses intentions réelles sont reconnues et qu'il court à. l'insuccès le plus absolu. Ni en AngleLcrre ni en France il ne peut y avoir le moindre doute que les deux gouvernements, comme les deux peuples, soient prêts à résister contre des empiétements qu'ils n'ont pas provoqués. »

L'initiative de l'Allemagne, ses demandes de compensations, avaient donc trouvé l'entente francoanglaise plus résistante que jamais.

L'attitude de la presse allemande fut significative. Son irritation se manifesta en termes non équivoques. Elle montra qu'on caressait peut-être, à Berlin, l'idée d'une réconciliation prochaine et sans réticences avec la Grande-Bretagne. On y avait fondé les plus grandes espérances sur le roi Georges, moins antiallemand que le roi Edouard; on comptait sur l'influence de certains radicaux anglais aux tendances pacifistes et germanophiles. Certains symptômes extérieurs avaient paru donner corps à ces espérances. L'empereur Guillaume, venu à Londres au printemps pour assister, comme membre de la famille royale, à l'inauguration de la statue de la reine Victoria, y avait reçu un accueil très cordial. Le prince impérial d'Allemagne, assistant aux fêtes du couronnement au mois de juin, avait été acclamé par l'aristocratie britannique sous les voûtes de l'abbaye de Westminster et par le peuple dans les rues de Londres.

Enfin, l'ambassadeur d'Allemagne à Londres, impressionné par les assurances optimistes de son en-

202 LE COUP D AGADIK

tourage, n'avait pas osé mettre en garde son gouvernement contre ce qu'il était assez porté lui-même ù considérer comme une illusion.

Si tel avait bien été le calcul du cabinet de Berlin, il avait la preuve, maintenant, que ce calcul était faux.

Cependant, le jour même oii le chancelier de l'Echiquier prenait la parole à Mansion-House, la conversation franco-allemande recommençait. M. J. Cambon se i-^encontrait pour la quatrième fois avec M. de Kidierlen-Waechter. Le secrétaire d'Etat allemand se borna, cependant, ce jour-là, à reprocher vivement à l'ambassadeur les indiscrétions quil imputait au gouvernement français, et ce nest que le surlendemain, 23 juillet, quon revint à la question elle-même.

Mais on ne fit pas un pas en avant. M. de Kiderlen-Waechter maintint les demandes qu'il avait formulées le 15 : tout le Congo français, de la Sangha à la mer. Il offrit seulement, mais non plus à titre personnel, et sous condition cette fois, et le Togoland et U « Bec de canard ». « C'est l'empire de l'Afrique du Nord que vous voulez. Eh bien! Soit! Mais il nous faut l'accès au Congo belge, ditil en concluant cette première partie de l'entretien. 1 II se défendit d'ailleurs énergiquement tje

L ENIGMl ALLEMANDE S 00

demander la cession du droit de fréempUon de la France.

Il maintenait, bien entendu, les demandes générales de garanties en faveur du commerce et de l'industrie allemands au Maroc. Il apportait même quelques précisions à ce sujet. Pour la 'première fois il souleva la question des droits de sortie sur les minerais de fer. L'Allemagne en consomme une énorme quantité : 35 p. 100 environ de la production mondiale. Depuis la réglementation de la production suédoise, les prix étaient à la merci d'un petit groupe d'intéressés. Si les mines du Sous réalisaient seulement la moitié des espérances qu'on fondait sur elles, la production marocaine pourrait servir de régulateur au marché Le gouvernement allemand entendait que le maghzcn, sous la protection française, ne pût adopter, notamment par l'établissement de droits de sortie, des mesures analogues à celles qui restreignaient l'exportation suédoise.

Il n'y avait décidément pas moyen d'aboutir. L'opinion en France, surexcitée par les premières révélations, s'aiguillait de plus en plus vers la résistance. Le secret des négociations commençait à l'exaspérer.

Pour la deuxième fois, le 25 juillet, le gouvernement français refusa de céder sa « place au soleil de l'Afrique équatoriale ». Il offrait toujours, cependant, une rectification de la frontière du Cameroun aussi avantageuse qu'il pourrait, mais sans égard pour le ton comminatoire de la presse allemande 1, qui s'efforçait cependant de rassurer

1 V. la Gazette de Cologne du 26 juillet 191 L

l'Angleterre en protestant que les intérêts de l'Allemagne au Maroc étaient seulement économiques, il n'admettait toujours pas que « la compensation », par son énormité, devînt une humiliation.

Cette réponse, connue du gouvernement anglais et soupçonnée à Londres, dans le public, y accrut l'anxiété.

Le 24, cependant, le comte Wolff-Mettemich était revenu voir sir E. Grey et, pour la première fois, l'avait assuré « qu'aucun débarquement n'avait eu lieu à Agadir et que l'Allemagne n'avait jamais eu l'intention d'y établir une base navale i >. Mais cette communication s'accompagnait d'une demande qui donnait à réfléchir au gouvernement anglais. L'ambassadeur allemand ajoutait immédiatement après, et il revint le lendemain en insistant sur ce point, que ces indications devaient avoir un c caractère strictement confidentiel, et que le gouvernement allemand ne pouvait consentir, après le discours du chancelier de l'Echiquier, à ce qu'elles fissent l'objet d'une déclaration à la Chambre- >. Il apparaissait donc que tout en donnant au gou-

1. Déclarations de sir E. Grey à la Chambre des Communes, le 27 novembre 1911.

2. Déclarations de sir E. Grey à la Chambre des Communes, le 27 novembre 1911.

Ces visites du comte Wolff-Mettemich à sir E. Grey ont fait également l'objet d'une longue communication de M. de Kiderlen-Waechter à la séance secrète du 17 novembre 1911 de la commission du budjet du Keichstag. Les explications du secrétaire d'Etat allemand différant sensiblement de celles du ministre anglais sur ce point particuUèrement délicat des assurances données par l'Allemagne relativement à un débarquoment à Agadir, il est utile de les reproduire. Le voici donc, in extenso.

L ENIGME ALLEMANDE 20i)

vemement anglais des assurances tranquillisantes sur ses intentions relativement au Maroc lui-même, le gouvernement allemand, dans le but de ménager

d'après la Gazette de Cologne du 22 novembre 1911, traduction du journal Le Temps :

« Sir Edward Grey avait exprimé le vœu de causer avec l'ambassadeur en forme non officielle au sujet de la question marocaine, car depuis la première démarche de l'ambassadeur il n'en avait plus eu de nouvelles. 11 craignait qu'il pût s'établir une situation dans laquelle il eût à prendre parti dans la question marocaine, avec une portée plus sérieuse que n'aurait une explication préliminaire dans l'état actuel des choses.

« Le secrétaire d'Etat anglais ne laissa tout d'abord aucun doute sur ce fait que, dans un règlement de l'affaire marocaine, l'Angleterre aussi devait être considérée comme partie, étant donné ses grands intérêts économiques dans ce pays. 11 avait attendu dans l'espoir d'une entente de l'Allemagne avec la France, mais comme U apprenait maintenant que les réclamations de l'Allemagne allaient tellement loin que visiblement le gouvernement français ne pourrait les accepter, le risque se présentait que les négociations n'aboutissent à aucun résultat, et alors la question s'imposerait de nouveau : que fait donc l'Allemagne dans le port fermé d'Agadir et dans son hinterland? 11 n'avait aucune nouvelle de ce qui se passait là, si les troupes allemandes avaient débarqué, ou si des traités avaient été conclus, de nature à gêner éventuellement les intérêts économiques des tiers. Il pouvait avoir à répondre au Parlement à des questions de ce genre, et il n'était pas en situation de donner des explications nettes. Si les négociations franco-allemandes étaient rompues, ce qui était fort possible, vu les exigences allemandes, immédiatement la question d'Agadir reparaissait au premier plan et les intérêts anglais y étaient engagés. Il croyait en conséquence que le moment était venu où l'Angleterre elle aussi devait être admise à participer aux négociations franco-allemandes. Aussi longtemps que l'espérance était fondée d'ime entente franco-allemande en dehors du ilaroc, le gouvernement anglais s'était tenu à l'écart, car cela ne touchait pas sa politique gi l'Allemagne et la France cherchaient un ac-

206 LE CdUP D AGAOra

l'opinion publique allemande, demandait que ces assurances restassent secrètes. C'est donc qu'à un certain moment, M. de Kiderlen-Waechter avait laissé

cord colonial tel qu'un règlement de la frontière du Cameroun, comme il en avait été d'abord question. Mais comme la France ne semblait pas pouvoir accepter les demandes allemandes, il paraissait très vraisemblable que la négociation se tournerait de nouveau vers le Maroc proprement dit, auquel l'intérêt anglais était mêlé à un haut degré et que la question deviendrait brûlante de savoir quelles étaient les intentions allemandes par rapport au port fermé d'Agadir et à son arrière-pays.

« Le secrétaire d'Etat anglais désirait encore une fois marquer qu'il n'avait amené cette conversation que dans le désir de ne pas être finalement placé devant des faits accomplis qui auraient exigé de sa part une attitude qui, dans la situation politique déjà assez compliquée, aurait été notablement plus grave et plus sérieuse.

« Dans sa réponse à sir Edward Grey, l'ambassadeur allemand ne put cacher au ministre qu'il paraissait employer des mesures différentes, suivant qu'il s'agissait de la France ou de l'Allemagne. S'il tenait tellement à l'inviolabilité du territoire marocain, il l'engageait à s'adresser d'abord et avant tout à la France.

« Le ministre répondit à M. Wolff-ilettemich qu'il ne s'opposait nullement à un agrandissement de l'empire colonial de l'Allemagne au centre de l'Afrique, mais qu'il ne pouvait dissimuler que dans la question marocaine proprement dite les intérêts de l'Angleterre pourraient être atteints de la façon la plus sérieuse; c'est pourquoi il avait espéré voir aboutir avant tout une entente entre l'Allemagne et la France. Seulement, pour le cas où cette entente échouerait, il avait dit maintenant déjà clairement que la démarche d'Agadir provoquerait une explication entre l'Allemagne et l'Angleterre. A son avis, la situation perdrait toute son acuité si une expUcation pouvait survenir entre les deux puissances avant que de nouveaux faits exigent, de la part de l'Angleterre, une nouvelle attitude.

« La dépêche relatant cet entretien est arrivée le 22 juillet à Berlin et la réponse est repartie aussitôt après. L'ambassadeur d'Allemagne fut chargé par le gouverne-

entendre à cette opinion que l'Allemagne aussi pourrait avoir sa part du Maroc? La crainte d'un débarquement, qu'on avait eu quelques jours plus tôt, était donc justifiée? De là à supposer qu'elle pouvait l'être encore, il n'y avait qu'un pas. La conclusion qui se dégageait de l'attitude du cabinet de Berlin, c'était, toujours, que la situation demeurait grosse d'imprévu.

Une première détente survint pourtant assez rapidement.

Le 27 juillet, le comte Wolff-Metternicli revint voir sir Edward Grey; sa communication présenta un « caractère beaucoup plus amical ^ :

Nous (gouvernement allemand) espérons que sir Edward Grey, vu notre communication franche et sans détours, a acquis la conviction qne nos pourparlers avec

ment allemand de dire au ministre que le gouvernement allemand regrettait de voir le gouvernement britaimique paraître ajouter foi à des insinuations concernant les intentions de l'Allemagne provenant des ennemis de l'Allemagne; que l'Allemagne n'avait jamais songé à l'installation d'un port de guerre sur la côte marocaine et n'y songerait jamais, qu'elle n'avait aucune visée sur le territoire marocain, mais qu'elle devait exiger de la France qu'elle observât rigoureusement l'acte d'Algésiras ou bien qu'elle s'expliquât avec l'Allemagne. »

ao8 LE COUP d'agadir

la France n'affectent véritablement pas les intérêts britanniques.

Nous avons confiance dans la grande loyauté dont si souvent fit preuve le ministre, et nous espérons qu'il trouvera possible d'exposer le fait au Parlement sans cependant donner aucun détail sur notre commimication officielle.

Nous voyons avec plaisir que le miuisti-e a manifesté le désir de voir se conclure im accord entre l'Allemagne et la France, et nous sommes tout à fait convaincus que ce désir aidera beaucoup au progrès des négociations.

Mais tout en tenant compte du désir exprimé par sir Edward Grey, nous ne pouvons pas bien voir, dans l'état actuel des pourparlers, comment il peut considérer nos demandes comme manifestement inacceptables, sans savoir ce que, de notre côté, nous avons l'intention d'offrir à la France, lant au point de vue politique que colonial. Nous sommes liés par le secret, et ne pouvons entrer dans des détails sur ce point i.

Le soir même, sur le désir exprimé par l'ambassadeur allemand, M. Asquith, premier ministre, prit la parole aux Communes 2. Il ne cacha pas que la question du Maroc en était arrivée à un point où elle allait devenir de « plus en plus difficile ». L'Angleterre n'avait jamais pensé à se soustraire à SCS engagements. A cet égard, aucun doute n'était possible :

1. Déclarations de sir E. Grey à la Chambre des Communes, le 27 novembre 1911.

2. Asquith (Rt. Hon. Herbert, Henry), né à Morley (Yorkshire), le 12 septembre 1852, membre du Parlement depuis 1886, secrétaire d'Etat pour l'Intérieur (1892- 1895), chancelier de l'Echiquier (1905), premier ministre depuis le mois d'avril 1908. M. Asquith est docteur, en droit (docteur of civil Law) du Balliol Collège Oxford.

Nous avons pensé qu'il était juste de faire nettement savoir, dès le début, que si l'on n'aboutissait pas à une solution répondant aux desiderata que j'ai indiqués, il nous faudrait prendre une part active à la discussion de la situation. Ce sera notre devoir comme signataires de l'acte d 'Algésiras, et ce pourrait être notre obligation en conformité de l'accord de 1904 avec la France; ce pourrait être aussi notre devoir pour la défense des intérêts britanniques qui seraient immédiatement affectés par les événements subséquents.

Mais s'il était fâcheux qu'on parût ne pas avoir compris, dès le début, la position naturellement prise par l'Angleterre, M. Asquith se hâtait d'ajouter que l'état des esprits s'était heureusement niodifié ailleurs, c'est-à-dire à Berlin :

A certains moments, nous n'étions pas sûrs qu'on eût bien compris cela, mais je suis heureux de le dire, nous savons pertinemment aujourd'hui qu'il n'en est plus ainsi. La déclaration que j'ai faite ici même, il y a plus de trois semaines, le discours que prononça ensuite ailleurs le chancelier de l'Echiquier ont, je l'espère, et je le crois, établi d'une façon tout à fait claire que nous ne revendiquons ni prédominance, ni prééminence, mais que nous réclamons la position d'une partie intéressée aux événements qui peuvent se produire, une partie intéressée à voir se résoudre les difficultés actuelles.

A notre sens, ce serait une grande erreur (et c'eût été une grave faute) que de laisser aller les événements à la dérive et de permettre que l'affirmation des intérêts que nous y avons pût, survenant après notre silence, causer de la surprise et du ressentiment, au moment même où cette affirmation serait devenue on ne peut plus impérieusement nécessaire.

J'ai confiance que nous avons suffisamment paré à cela par les déclarations déjà faites.

Nous désirons vivement, je le répète, voir .Trriver à une fin heureuse les conversations actuellement en cou£s,

et dans l'iatérêt général je conjure la Chambre de ne

pas entrer dans d'autres détails à l'heure actuelle, et de

ne pas entreprendre la discussion des points restant en controverse.

L'accueil que les membres de la Chambre des Commîmes firent aux déclarations de M. Asquith est à retenir. Non seulement le premier ministre fut applaudi sur les bancs de la majorité gouvernementale, mais M. Balfour, chef de l'opposition, se leva pour l'approuver : « Si quelqu'un, ajoutat-il, suppose que nous soyons effacés de la carte de l'Europe parce que nous avons des difficultés chez nous, il se trompe complètement à l'égard du sentiment du peuple anglais et de l'opposition à la Chambre. » Et M. Ramsay IMacdonald, leader du Labour Party, tout en affirmant que les socialistes anglais « collaboreraient jusqu'au dernier moment avec les partis ouvriers d'Allemagne et de France pour le maintien de la paix », ajouta aux applaudissements émus de toute la Chambre : « Je fais des vœux pour qu'aucune nation européenne ne puisse croire un seul instant que nos divisions intestines soient susceptibles d'affaiblir l'esprit britannique ou notre unité nationale. »

L'unanimité du Parlement anglais ne produisit pas seulement en France une impression favorable. Rapprochée du ton ferme, mais modéré des déclarations de M. Asquilh, elle fut acceptée en Allemagne comme un gage du désintéressement de l'Angleterre dans le développement futur des négociations, pour autant que la base de l'entente franco-allemande serait cherchée en dehors du Maroc. « L'Angleterre, dit M. Théodor Wolff dans le Berliner Tageblatt,

déclare qu'elle n'entrera pas dans les négociations de conventions concernant l'Afrique occidentale, à l'exclusion du Maroc. C'est tout ce que du point de vue allemand nous demandons et désirons pour le moment. »

Le rédacteur en chef du grand journal berlinois n'écrivait certainement pas cette phrase sans s'être renseigné à bonne source sur les intentions de la diplomatie allemande. Les demandes d'expliccîtions de sir E. Grey au comte Wolff-Metternich, les déclarations successives du gouvernement anglais au Parlement avaient donc eu au moins un effet, et cet effet n'était pas négligeable : à la date du 27 juillet, mais à cette date seulement, on eut la certitude que l'Allemagne n'élèverait, dans l'avenir, aucune prétention territoriale au Maroc. Mais entre le 1er et le 27 juillet, avait-elle toujours eu des intentions aussi pures? M. de Kiderlen-Waechter l'a affirme depuis au Reichstag, mais en ajoutant sur un ton plaisant qui n'était pas destiné à lui aliéner les sympaUiies des partisans d'une installation à Agadir ou dans le Sous : « Je l'ai dit à un pangermaniste connu; malheureusement il ne m'a pas cru! 1-

La conversation de Berlin allait donc reprendre sur un terrain plus solide, ou, au moins, dégagé des appréhensions du début. Les difficultés n'étaient

212 LE cor P D AGADIR

cependant pas devenues négligeables. On se trouvait toujours en présence de deux questions capitales sur lesquelles les vues respectives de la France et de l'Allemagne étaient loin de coïncider. C'était, d'une part, la nature et les modalités du désistement de l'Allemagne au Maroc, et les demandes de garanties pour l'industrie et le commerce allemands formulées antérieurement permettaient d'entrevoir une discussion épineuse et ardue; c'était, d'autre part, la compensation territoriale réclamée par l'Allemagne, et la distance entre la demande allemande et l'offre française était si grande qu'aucun espoir de la combler n'apparaissait encore.

Pourtant, le 29 juillet, ISl. J. Cambon reprit le chemin de la Wilhelmstrasse, muni des instructions rédigées à Paris quatre jours plus tôt^. Il trouva M. de Kiderlen-Waechter revèclie. Le secrétaire d'Etat estimait tout à fait insuffisante l'offre faite par la France d'une simple rectification de frontière. « Nous chercherons ailleurs, conclut-il, une autre base d'entente. » Mais il ne cacha pas son découragement et qu'il fallait envisager un échec des pourparlers. M. Cambon n'avait pas les pouvoirs suffisants pour modifier les offres françaises. Chacun resta sur ses positions. On piétinait.

Il fallait pourtant avancer. A Paris, deux courants commençaient à se dessiner. L'un prêchait la résistance. Il présentait les demandes de l'Allemagne comme une sorte de « chantage ». L'Allemagne, en somme, voulait vendre le Maroc, qui ne lui appartenait pas, contre le Congo, qui était bien ù la

France. L'autre insistait sur la nécessité pratique d'en finir, de « liquider » une fois pour toutes par un î marché » l'iaterminable affaire marocaine. A la vérité, le Maroc n'appartenait pas à l'Allemagne. Mais l'Allemagne n'en avait pas moins certains droits sur le Maroc, quelque chose comme une hypothèque, dont l'Acte d'Algésiras avait constaté l'inscription. Pourquoi ne lui en payerait-on pas la mainlevée? Après tout, le Congo était loin de constituer le fleuron de l'empire colonial français, et l'on pouvait, sans hmniliation, en découper une tranche assez large pour satisfaire l'appétit germanique. La liquidation de juillet approchait. L'argent se <- resserrait ». Les gens d'affaires se plaignaient. Une crise pouvait survenir. Bref, il fallait conclure à tout prix.

Entre ces deux opinions extrêmes, le gouvernement français fit ce que font tous les gouvernements : une moj'enne. ^L CaUlaux penchait pour la générosité, M. de Selves pour la résistance. Les instructions qu'on décida, le 30 juillet, d'envoyer à M. Cambon départagèrent le Président du Conseil et son ministre des Affaires étrangères. Leur résumé tient en quelques phrases.

La France offrait :

i" D'examiner l'idée d'une compensation dans le Pacifique : à Tahiti ou dans une île du même archipel;

2' Une augmentation de la rectification de Jrontière antérieurement proposée, à prendre sur les territoires de l'Oubangui et du Chari ;

Elle demandait principalement :

i° Le Togo;

2" Le (( Bec de Canard » ;

2ia LE COUP D AGADIR

3" Le désistement politique déjinitij de V Allemagne au Maroc:

U" La disparition, au Maroc, du régime des protégés * .

M. J. Cambon avait pour instructions Jormelles de ne formuler aucune autre proposition, et de faire des demandes françaises la condition sine qua non de Faccord.

M, de Kiderlen-Waechter devait voir à bref délai l'empereur et le chancelier. De fait, Guillaume II était revenu de sa croisière dans la mer du Nord, et faisait escale, à bord du Hohenzollern^ à Swinemunde. Dès le 29 au matin, immédiatement après son entrevue avec M. Cambon, le secrétaire d'Etat allemand était parti. Il arriva, en compagnie de M. de Bethmann-Hollweg à quatre heures de l'aprèsmidi. Les deux hommes d'Etat furent les hôtes de Guillaume II à bord du yacht impérial. Ils eurent, avec l'empereur, deux longues conversations, l'une le jour de leur arrivée, l'autre le lendemain. Mais rien n'en transpira et ils repartirent le 30 juillet à quatre heures de l'après-midi, M. de Kiderlen- Waechter pour Berlin, le chancelier pour sa propriété de Hohenfinow, à 45 kilomètres au nord de la capitale allemande, oii il passait l'été.

Pour le public, l'énigme continuait donc, et Ion était toujours en l'état des révélations du Matin, parues le 19 juillet. Même, pour dépister l'opinion, la Gazette de Cologne publia, le l^r août, une note officieuse qui qualifiait ces révélations d't hypo-

1. C'est la première fois que fut posée la question des protégés dont il sera parlé plus loin.

L EMGME ALLEMANDE âlO

thèses hasardeuses ;>. Ce ne devait pas être la dernière fois, au cours de ces négociations, que des notes semblables donneraient de pareilles entorses à la vérité 1!

Ainsi se terminèrent, avec le mois de juillet, ces trois premières semaines de négociations. Malgré le voile qui, selon la formule, cachait aux profanes l'œuvre de la diplomatie, on avait appris à peu près en même temps oii voulait en venir le gouvernement allemand, la mesure dans laquelle l'Angleterre était prête à intervenir dans la conversation de Berlin, et les assurances données par l'Allemagne qu'elle ne revendiquait au Maroc aucun avantage territorial. Le 'problème n'était donc plus international. Il se résolvait en une discussion franco-allemande, en un marché à débattre. On pouvait, certes, arriver à conclure le marché. Seulement les deux nations

1. Les déclarations de M. de Salves à la Chambre des députés, le 14 décembre 1911, ont montré le bien-fondé des révélations du Matin. Voici d'ailleurs le texte de la Gazette de Cologne :

« La conférence que M. de BeQimann-Hollweg et M. de Kiderlen-Wsechter ont eue avec l'empereur à Swincmunde, au sujet de la question marocaine, a accusé une parfaite harmonie de vues entre l'empereur et le chancelier. 11 n'a pas été pris de décisions nouvelles. Les négociations entre M. de Kiderlen et M. Cambon se poursuivent.

« Les informations d'après lesquelles on pourrait s'attendre à voir ces négociations aboutir incessamment ou très prochainement sont prématurées. Il est par conséquent inexact que le chancelier ait été en état de soumettre à l'empereur une convention réglant les points essentiels et relative à une entente qui aiuait abouti entre la France et l'Allemagne.

« Les informations si complètes que les journaux français publient au sujet du détail des négociations ne reposent que sur des hypothèses hasardeuses. »

2l6 LE COUP d'aGADIR

en présence n'étaient pas deux nations quelconques, deux entités, séparées par la géographie, impénétrables lune a l'autre. C'était l'Allemagne et la France, voisines rivales depuis vingt siècles, ennemies depuis quarante ans et que les retours de l'histoire contraignaient à un tête-à-tête périlleux. Quand l'Allemagne et la France causent, les autres nations tendent l'oreille, attentives et anxieuses.

L'opinion publique, dans les deux pays, bien que vivement émue, ne se laissa pourtant pas aller jusqu'à la panique. Le baromètre habituel de ses impressions, la Bourse, ne marqua pas une baisse aussi forte qu'on aurait pu le supposer. A Paris, le marché résista honorablement; la spéculation, seule, par suite d'un grand nombre de liquidations, fut atteinte et le dit, les manque-à-gagner étant, comme il est naturel, beaucoup plus bruyants que les pertes. Quant à Berlin, l'argent, disent les chroniques financières de l'époque, y resta « très abondant ». Seule la Bourse de Londres, plus impressionnable peut-être, laissa tomber de deux huitièmes de point la valeur nationale par excellence, les Consolidés i.

1. Voici, d'après la cote olficielle, les cours, au comptant, de six grandes valeurs, à la Bourse de Paris, à la fin des mois de juin et de juillet 1911 :

30 juin. 31 juillet.

Fr. c. Fr. c.

3 p. loo français 96 25 94 65

Banque de France 3 965 4 000

Chemins de fer du Nord. . . i 64o i 575

Russe 4 1/2 p. I .0 1909. . . io3 80 100 25

Extérieure espagnole 96 4o 94 o5

Rio-ïinto 1768 1716

L EÎVIGME ALLEMANDE 21"]

L'attitude de l'Angleterre, les conversations de Swinemimde entre l'empereur Guillaume II, le chancelier et M. de Kidcrlen-Waechter eurent une consécpience qui ne tarda pas à se manifester.

M. J. Cambon revit le secrétaire d'Etat allemand dans l'après-midi du l^r août.

M. de Kiderlen-Waechter faisait im pas en avant vers la conciliation :

L'Allemagne renonçait à l'idée de prendre tout le Congo.

Mais elle mettait deux conditions à la conclusion de l'accord, c'est qu'on lui donnerait : 1° un accès à la mer entre Libreville et la Guinée espagnole, de manière à ce qu'elle pût entourer cette colonie ; 2" un accès territorial au fleuve Congo.

Elle payerait ses deux concessions d'une liberté complète pour la France au Maroc :

— Vous voulez établir votre protectorat au Maroc, asseoir définitivement les bases d'un empire du nord de l'Afrique"^ Soit! dit M. de Kiderlen-Waechter. Vous rédigerez vous-même la partie de l'accord relative au Maroc.

Mais le premier terme du marché était la condition sine qua non du second. Le secrétaire d'Etat insistait sur ce point, qui ne devrait même pas être discuté.

Il le fut cependant. L'accès à la mer au nord

2l8 LB COUP d'aGADIR

de Libreville pouvait encore être accepté. Mais l'accès au fleuve Congo coupait en deux l'Afrique équatoriale française. Cette cou'pure paraissait à M. de Selves impossible à imposer à l'opinion publique et surtout aux coloniaux. Le ministre vit M. de Schoen le 3 août, sen expliqua, exposa les difficultés matérielles insurmontables auxquelles on allait se heurter, la longueur des négociations si l'Allemagne persistait à formuler de pareilles exigences : <t II faudrait pourtant aboutir. Voulez- vous continuer à entretenir avec nous des rapports amicaux? ■!> M. de Schœn protesta de ses bonnes intentions. Mais il n'avait pas dinstru étions. Il était officiellement tenu à l'écart des pourparlers. Il ne pouvait rien ajouter de plus.

M. Cambon reçut néanmoins l'ordre de continuer les négociations. Il devait demander à M. de Kiderlen- Waechter de préciser sa demande sur la carte, et indiquer que si on consentait à descendre jusqu'à la Sangha, on donnerait moins au nord. Cependant, si l'Allemagne cédait le Togo, on augmenterait naturellement la part qui lui serait donnée en retour.

Pour éclairer et renseigner M. Cambon dans la discussion ainsi placée sur ce terrain de cessions réciproques, le gouvernement français avait décidé d'envoyer à Berlin M. Van VoUenhoven, gouverneur des colonies, ancien secrétaire général de l'Afrique équatoriale et chef du cabinet de M. Lebrun, qui partit le 1er août.

Le 4, M. Cambon revit M. de Kiderlen-Waechter.

Les demandes de V Allemagne se précisaient, augmentaient même, mais l'offre semblait diminuer.

M. de Kiderlen-Waechter demandait plus delà moitié

L ÉMGME ALLEMANDE 2I9

(la Gabon et du Moyen Congo, c est-à-dire toute la portion comprise entre l'Alima et l Ogooué jusqu'à la mer.

La France devait lui céder le droit de préemption sur la Guinée espagnole qu'elle tenait d'un accord conclu avec VEspagnc le Tl juin 1900, et se mettre d'accord avec r Allemagne en prévision de la disparition du Congo belge.

V offre du Togo paraissait maintenue, mais avec des réserves et des réticences, ainsi que celle du Bec de Canard.

Ces réserves étaient la conséquence d'une campagne des milieux pangermanistes et des coloniaux. Les déclarations de M. Asquith, l'assurance désormais officielle que l'Allemagne ne prétendait à aucun avantage territorial au Maroc avaient amené dans ces milieux une déception profonde qui se traduisait par de violentes attaques contre M. de Kiderlen-Waechier, représenté comme r« homme de toutes les capitulations » et qu'on ne craignait pas d'opposer à lempereur, avec lequel, en dépit des démentis officieux, on soutenait qu'il était loin de se trouver d'accord. La Société coloniale allemande, présidée par le duc Jean-Albert de Mecklembourg, avait même, le 2, voté un ordre du jour protestant contre toute cession éventuelle de territoires et réclamant « l'hinterland d'Agadir i.

On était loin encore, comme on le voit, de l'entente. Le gouvernement allemand, tout en gardant le secret sur les détails, se montrait, la veille de l'entretien, dans l'ensemble, et ostensiblement, optimiste. « Les conversations entre M. Cambon et M. de Kiderlen-Waechter, disait une note communiquée par la cliancellerie, ont abouti à un rapprochement sur la question des compensations. La

rédaction des détails exige cependant un travail approfondi. Les départements de l'administration de l'empire qui y sont intéressés en ont été saisis. Le résultat des pourparlers devra être soumis par le chancelier à l'empereur. ?> On voit que cette rédaction des « détails :> équivalait, en réalité, à des divergences essentielles sur le fond. On ne s'y trompait pas à Paris. « Dans les dernières entrevues, disait prudemment une note communiquée le 5 août par le ministère des Affaires étrangères, les vues de principe des deux gouvernements ont été mises en présence et comparées. Les combinaisons envisagées de part et d'autre et les solutions possibles sont actuellement l'objet d'un examen approfondi de la part du gouvernement de la République. » La Gazette de Cologne, à la même date, donnait également de la situation véritable une impression assez juste : « On a trouvé, disait-elle, les préliminaires de l'accord et rien de plus. C'est un grand pas de fait, mais il reste beaucoup à faire. »

Le 9 août, nouvel entretien de MM. Cambon et de Kiderlen-Waechter :

L'Allemagne maintenait toutes ses demandes et retirait définitivement son offre du Togo.

M. Yan Vollenhoven était rentré à Paris ce même jour.

Le 12, la conversation reprend.

M. de Kiderlen- Waechter renouvelle les assurances de complet désintéressement au Maroc qu'il a données antérieurement. « Vous pouvez être tranquille à ce sujet », dit-il.

Mais il réclame toujours, comme Jrontière, au sud, TAlima et TOgoouc. Il prend seulement acte, pour le cas

OÙ l'empereur et le chancelier renonceraient à insister pour la portion du Gabon-Congo, de la proposition de M. J. Cambon de céder à t Allemagne un triangle au sud du Cameroun partant dun point situé au-dessus de Libreville et aboutissant à Ouesso.

En ce cas, il y aurait lieu d'envisager, disait M. de Kiderlen-Waechter, une compensation du côté des territoires situés entre le Cameroun et TOubangui jusqu'au Logoné.

L'idée en venait de M. de Puttkaraer, ancien gouverneur du Cameroun. M. de Puttkamer estimait que les territoires demandés par l'Allemagne au sud de la Sangha, ou même les territoires du lac Tchad, Baghirmi, Ouadaï, etc., étaient sans valeur pratique pour l'Allemagne, les premiers parce qu'ils étaient découpés « en trente-quatre concessions jouissant des droits les plus étendus pour des périodes de temps exagérées », les seconds parce qu'ils forment en réalité « une région désolée, dans laquelle dominent les mahométans fanatiques et où il n'y a à récolter que des tapes ^ ». Et le colonial allemand demandait : « Qu'on prolonge cette frontière (celle formée par le cours du Chari jusqu'à la pointe du Bec de Canard) par exemple par le fort Archambault jusqu'au fort Crampel; que, de là, en suivant autant que possible le cours d'eau, on trace une ligne jusqu'à Camot, et que la frontière se continue ensuite de la riNdère Sangha à Quonesso (c'est-à-dire Ouesso, à la pointe sud-est du Cameroun); cela serait un arrangement raisonnable et avantageux pour le Cameroun. »

Le projet Puttkamer aurait offert, pour la France,

1 Taeglische Rundschau du 20 août 1911^

l'avantage de ne pas couper ses possessions de l'Afrique orientale; l'Allemagne aurait acquis des territoires libres de concessions et riches en produits tropicaux. Mais ce projet ne donnait pas satisfaction aux vues politiques du gouvernement allemand : accès au fleuve et accès à la mer.

Le sacrifice demandé à la France ne diminuait pas d'ampleur. Il était possible qu'il se déplaçât. Ce ne serait plus sur l'Océan que se trouverait sa base. L'Allemagne ne réclamerait plus en cette hypothèse, le Congo, de la Sangha à la mer; mais elle s'installerait sur vm territoire dont un axe, allant du nordouest au sud-est aurait été formé par la Sangha, et l'autre par une ligne allant à peu près de Fort- Crampel à l'Alima.

Le 14 août, nouvelle entrevue de l'ambassadeur de France et de M. de Kiderlen-Waechter. Le secrétaire d'Etat allemand a sans doute réfléchi que sa demande précédente était exagérée, que son exagération pouvait faire échouer la négociation en mettant l'Allemagne en fâcheuse posture. // accepte le triangle au sud du Cameroun. Mais il réclame la Likouala comme nouvelle Jrontière du Cameroun, rejoignant ainsi le triangle au nord, englobant Ouesso, tout le bassin de la Sangha. Vers l'est et le nord, le Cameroun s'étendrait jusqu'à rOubangui et s'agrandirait aa nord du bassin conventionnel jusqu'au Bec de Canard qui resterait possession alleniande.

Le 17 août, maintenant énergiquement ce programme, le secrétaire d'État semblait même vouloir le développer en repartant de l'Alima !

— Les offres de la France sont vraiment insuffisantes, conclut-il.

l'énigme allemande 223

Sur ce mot, M. Cambon se retira. M. de Kiderlen- Waechter devait se rendre à Wilhelmshœhe, avec le chancelier, arrivé la veille à Berlin, et le baron Marschall de Bieberstein. ambassadeur d'Allemagne en Turquie, puis de là à Marienbad. M. Cambon en profiterait pour aller à Paris mettre le gouvernement français au courant des pourparlers.

A Paris, on n'était rien moins qu'optimiste. On remarquait que, au commencement d'août, le secrétaire d Etat allemand semblait vouloir faire preuve de conciliation, qu'il avait abandonné alors l'idée d'obtenir tout le Congo et que, maintenant, il déplaçait seulement sa demande première vers l'est, en l'aggravant même du projet Puttkamer. On constatait l'incertitude de la situation : « L'entretien qui a eu lieu hier (17), disait une note Havas, entre MM. Jules Cambon et de Kiderlen-Waechter n'a rien changé à la situation. Aucune modification appréciable des deux points de vue ne s'est produite. » On rapprochait la raideur finale et les exigences accrues du Cabinet de Berlin de la formidable grève des employés de chemins de fer anglais qui venait d'éclater. Des bruits de guerre dont l'origine était inconnue, fantaisiste peutêtre, mais que l'on accueillait sans les vérifier, circulaient dans les milieux politiques el financiers. Une longue conférence qui se tint le 18 au matin, au ministère de l'Intérieur, entre >DI. Caillaux, président du ConseQ, de Selves, Delcassé et Messimy, semblait donner raison aux alarmistes et prouvait au moins que le gouvernement jugeait la situation assez grave i.

1. « Messieurs, à ce moment, les difficuKés s'accusent encore, et, il vous en souvient, une interruption se produit dans la conversation. M. de Kiderlen-Waechter part

L'opinion publique, cependant, se partageait entre deux sentiments : la lassitude de ce qu'elle appelait les « lenteurs de la diplomatie », et une tendance de plus en plus marquée à résister à toute prétention exagérée de l'Allemagne.

Six semaines s'étaient écoulées depuis que s'était engagée la conversation de Berlin. On ne constatait qu'un résultat, c'est qu'aucun résultat positif n'avait été atteint, et le silence dont on entourait les pourparlers donnait de la vraisemblance aux hypothèses les plus pessimistes. Un été de plomb pesait sur la France, interminable comme une négociation diplomatique. La querelle franco-allemande alimentait toutes les discussions. Les jeunes apprenaient l'histoire, les vieux racontaient leurs souvenirs; Dans la mise en pages des journaux, les télégrammes de Berlin, les moindres détails, présentés comme d'alléchantes indiscrétions, prenaient, dans l'ensemble, la figure d'un énorme fait divers, dont la suite était attendue avec une impatience fébrile. Mais, phénomène curieux et qu'on n'avait pas constaté depuis longtemps : l'opinion française s'habituait rapidement à l'idée d'un conflit armé avec l'Allemagne. « On ne pourra jamais être tranquille » était une expression populaire qui résumait l'état d'esprit public. Autant valait « en finir tout de suiLe », en donnait la conclusion pratique. Aucune note discordante ne se faisait entendre. Les querelles de parti semblaient s'apaiser. Bref, personne ne désirait la guerre, mais

en voyage et M. Cambon, notre ambassadeur, rient à Paris. Et ceci nous amène au 30 août. » (Discours de M. de Selveii à la séance de la Chambre des députés du 14 décembre 1911.)

l'énigme allemande 225

tout le monde l'acceptait. Un discours de M. Ernest Lavisse, sur la question d'Alsace, prononcé à la distribution des prix d'une humble école communale de l'Aisne, fit le tour de la presse, réveilla des sentiments endormis : « L'Alsace n'est plus française, disait-il, parce que nous n'avons pas su la défendre et la garder; détourner nos regards de la victime expiatoire de notre défaite, cela est défendu par l'honneur. » On était prêt à tout ce que l'honneur commanderait, et lorsque, le soir du 21 août, M. J. Cambon rentrant de Berlin fut applaudi par la foule anonyme que les hasards de la vie moderne réunissaient à cette heure dans le hall de la gare du Nord, ce que cette foule manifestait surtout, au début de « l'entr'acte » qui s'ouvrait, c'était sa foi dans la force de résistance du pays.

Page 1