CHAPITRE V
Lorsque M. Jules Cambon arriva à Paris i, le bilan des négociations se présentait sous un aspect aussi peu rassurant que les perspectives de l'avenir.
1. Il est à remarquer que le dernier entretien, au mois d'août, entre M. J. Cambon et M. de Kiderlen- Waechter, eut lieu le 17, et que l'ambassadeur de France ne quitta Berlin que le 20, à onze heures du soir. Quelle est la raison de ce retard ? M. Cambon n'a certainement pas employé ces trois jours à mettre de l'ordre dans ses notes et à faire ses préparatifs de départ; quelques heures auraient suffi à cette double besogne. Il devait être, d'autre part, trop pressé de venir renseigner son gouvernement pour n'avoir pas de bonnes raisons de rentrer à Paris le plus tôt possible. L'explication la plus plausible paraît être la suivante : M. J. Camboii est resté à Berlin parce qu'il devait ou désirait voir un personnage dont l'opinion, les renseignements ou l'action dans les négociations en cours avaient une importance particulière. Si ce personnage (ou ces personnages) n'était pas un informateur ou un intermédiaire officieux, il est vraisemblable que c'était le chancelier lui-même avec lequel M. J. Cambon souhaitait de se rencontrer. Et, en effet, le 18 aoiit, le chancelier et M. de Kiderlen-Waechter s'étaient rendus à Wilhelmsliœhe, où ils avaient eu avec l'empereur Guillaume II un
Six semaines écoulées et treize conversations entre l'ambassadeur de France et le secrétaire d'Etat allemand n'avaient, en somme, abouti qu'à un seul résultat : l'Allemagne, si jamais elle avait eu pareille pensée, renonçait à tout avantage territorial
entretien dont le correspondant du Temps à Berlin rend compte en ces termes :
« M. de Kiderlen-Waechter est arrivé hier matin à Wilhelmshœlie et s'est fait aussitôt annoncer chez l'empereur. L'empereur, le chancelier et le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères sont sortis alors ensemble et se sont promenés pendant une heure et demie dans l'immense parc en terrasse des anciens landgraves de Hesse. La conversation s'est poursuivie durant toute cette promenade, selon le Berliner Tagehlatt. Au début, l'empereur et le chancelier causèrent seuls. M. de Kiderlen- Waechter les suivait à quelque distance. Un peu plus tard, il les rejoignit. L'empereiu- eut encore avant le déjeuner xm entretien avec l'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople.
« Le grand déjeuner donné en l'honneur de l'anniversaire de François-Joseph a eu lieu à deux heures. L'ambassadeur d'Autriche-Hongrie y assistait et était assis à la droite de l'empereur. Après le déjeuner, dit le Lokal-Anzeiger, l'empereur et ses hôtes allèrent prendre le café sur la terrasse du château. L'empereur prit alors à l'écart le chancelier et eut avec lui une nouvelle conversation d'une demi-heure. L'entretien paraissait fort animé. L'empereur, à plusieurs reprises, frappa sur l'épaule du chancelier.
« Dans la soirée, le chanceUer et l'ambassadeur d'AUsrnagne à Constantinople sont rentrés à Berl.n, et !M. de Kiderlen-Waechter est parti pour Badenweiler où il visitera l'ancien sous-secrétaire d'Etat à l'Office impérial des Affaires étrangères, le baron de Stemrich. Il se rendra ensuite à Friboiu-g, en Souabe, et à Stuttgart, pour y régler des affaires personnelles. Son absence de Berlin durera une dizaine de jours, dit-on. »
Mais M. J. Cambon ne vit pas le chancelier, et si quelque chose lui parvint de ce qui s'était dit à Wilhelmshœhe entre l'empereur, le chancelier et le secrétaire d'Etat, ce ne put être qu'indirectement.
au Maroc. Mais elle ne renonçait pas à tout avantage économique. Sans doute, M. de Kiderlen- Waechter avait dit à M. Cambon : « En ce qui concerne le Maroc, vous pouvez être tranquille; vous rédigerez l'accord vous-même. » Mais il avait ensuite formulé quelque réserves qui risquaient d'être suivies d'autres réserves plus gênantes. Sur l'étendue de la compensation congolaise la demande paraissait ne pouvoir jamais coïncider avec l'offre de la France, qui n'admettait pas la mutilation de son empire équatorial africain. Même au cours des conversations, le négociateur allemand, après avoir montré quelque disposition à ramener ses exigences à des proportions plus modestes, changeant soudain d'attitude, avait, en la déplaçant, singulièrement accru sa demande primitive. Il ne voulait plus tout le Congo, de la Sangha à la mer. Mais, sur la carte, son doigt avait tracé un périmètre de territoires à céder, dont la Sangha formait l'axe, et dont la surface totale dépassait considérablement la surface de la demande primitive.
Enfin et surtout rien nétait conclu et rien ne permettait de dire que l'accord était réalisable. Aucune précision n'avait été fournie, aucune assurance non plus qu'à la reprise des pourparlers la demande de l'Allemagne ne se serait pas accrue. En un mot, M. de Kiderlen-Waechter pouvait dire d'un jour à l'autre : « Il me faut tout le Moyen-Congo et 800 kilomètres de la rive du fleuve, ou tout est rompu et je vous somme d'évacuer le Maroc ». Suivant la formule adoptée au moment où commençait cet entr'acte, on ouvrait bien la fenêtre pour faire entrer de l'air, mais on risq\iait encore de voir sappro-
cher quelque sinistre présage dune ruptiire définitive.
Les manifestations de l'opinion allemande laissaient entrevoir les dangers d'une campagne pangermaniste, pour laquelle a l'entr'acte » était une aubaine, parce que l'attention de la foule se détournait de la scène elle-même sur laquelle le rideau venait de s'abaisser.
« Cette interruption, écrivait un journal catholique de Berlin, aura, entre autres conséquences, celle de donner libre jeu à la presse chauvine. Cette presse, assurément, ne représente pas la majorité des deux peuples, mais elle peut cependant réussir à créer des dispositions hostiles qu'il serait préférable d'éviter 1. » Or, il n'était pas douteux que, depuis quelques jours, la campagne pangermaniste portait sur la masse du public allemand. Elle avait adopté une tactique qui, d'abord sans effet, commençait à donner des fruits, et qui consistait à opposer la « faiblesse » de l'empereur à l'énergie nécessaire alors pour la défense des intérêts de l'empire. Des assurances données le 21 juillet à l'Angleterre que l'Allemagne ne poursuivait aucun établissement au Maroc, elle se refusait à tenir compte; ce qu'elle réclamait nettement de son gouvernement c'est qu'il t profitât de r occasion favorable pour assurer à l'Allemagne dans le nord de l'Afrique une part de valeur équivalente à celle que prend la France ». Sur les modalités de ces avantages, elle s'exprimait d'ailleurs avec une imprécision qui était peut-être voulue et que d'aucuns disaient inspirée : c Cette part pourra