Le Lokal-Anzeiger du 26 août
politique de la France au Maroc, à condition que ses intérêts commerciaux soient respectés, et quon lui reconnaisse dans le sud du Maroc une influence politico-commerciale particulière' ».
Et comme pour souligner ces avertissements officieux, l'empereur Guillaume II, prononça, le lendemain même du jour où ils paraissaient, à un banquet que lui offrait le Sénat de Hambourg, un discours oii il mettait en significative opposition le caractère pacifique de la concurrence commerciale et la nécessité d'une flotte puissante :
« Nous avons vu aujoiu-d'hui, dit-il, des officiers de mon armée disputer la victoire sur le champ de courses devant des milliers de bourgeois et de jolies Hambourgeoises. Souvent un cavalier qui pense déjà avoir gagné le premier prix est serré de près à droite ou à gauche par deux autres coureurs. La lutte entre les trois devient sérieuse. Celui qui était en tête prend alors sa cravache. Ce n'est point, n'est-ce pas? pour frapper ses concurrents, c'est pour stimider son cheval. Il l'excite en même temps de l'éperon. La question de la concurrence entre les nations peut être résolue de la même manière en pleine paix.
<: Dans les dernières vingt années, la protection du commerce et de la navigation a été assurée par une flotte puissante et disciplinée; c'est elle qui représente la volonté du peuple allemand de jouer un rôle sur les mers. Cette jeune flotte est particulièrement chère aux Hambourgeois. Je crois avoir bien compris leur
1. Comme on le verra plus loin, cet article du Lokal- Anzeiger reproduisait fidèlement la pensée et les inintentions du gouvernement allemand.
enthousiasme. Je pense pouvoir affirmer que les Hambourgeois estiment que notre flotte doit continuer à se développer, afin d'être sûrs que personne ne viendra nous contester notre place au soleil. C'est à la prospérité des villes hanséatiques, à celle de la plus grande d'entre elles, à Hambourg, que je veux maintenant vider ce verre. »
Naturellement, les paroles impériales trouvaient chez les pangermanistes et les chauvins des glossateurs complaisants et même des conunentateurs sans scrupules et sans respect du texte. On entendait à nouveau, à l'égard des Français, le vieux qualificatif à'ennemis héréditaires. Des brochures répandues par milliers disaient les dangers de toute nature, même militaires, d'une extension de la puissance française QLachtzuwaclis) dans l'Afrique du Xord. « Des experts, y lisait-on, ont calculé que la France pourra mettre sur pied 90 000 nègres et 400 000 Arabes quand elle aura appliqué le serWce militaire obligatoire dans l'Afrique du Nord... Allonsnous attendre sans bouger que la France ait constitué six corps d'armée africains? D'innombrables sauvages africains envahiront et mettront à feu et à sang notre pays^. >
La majorité du peuple allemand restait pyeut-ètre insensible à ces exagérations, mais n'en était pas moins prête à approuver une action plus raisonnable, mais énergique du gouvernement de Berlin. Surtout, elle manifestait contre l'Angleterre, en souvenir de l'attitude du cabinet de Londres un mois
1. Il est juste d'ajouter qu'un grand nombre de journaux allemands condamnèrent ce langage.
plus tôt, un ressentiment dont on pouvait, tous les jours, trouver les échos sonores dans la presse. Un diplomate anglais, en qui l'on crut voir sir Fairfax Cartwright, ambassadeur à Vienne, ayant déclaré à im rédacteur de la Neue Freie Presse que l'Allemagne, dans le différend actuel, était la « provocatrice », ses déclarations furent accueillies en Allemagne par de violentes attaques contre l'Angleterre « Il faut y voir, dit la Gazette de Cologne, un mélange de haine, d'ignorance et d'irréflexion ». L'officieux LoJcal-Anzeiger tirait de l'incident sa conclusion logique: « La politique hostile de l'Angleterre, qui nous barre le chemin partout, et qui ne manque aucvme occasion de nous nuire et de paralyser nos progrès, est pour nous le véritable danger 1. »
L'opinion française, cependant, persistait de son côté, dans l'attitude calme dont, le premier moment de surprise passée, elle avait fait preuve depuis le début de la crise. La plupart des journaux faisaient tête aux polémiques allemandes, encourageaient le gouvernement à la résistance. On voyait une chose dont on avait perdu l'habitude: l'union de tous les Français dans un même sentiment. Les conseils généraux, réunis pour leur grande session estivale, applaudissaient aux paroles patriotiques de leurs présidents.
Dans la Gironde, M. Monis affirmait à la fois sa
1. Sir Fairfax Cartwright a déclaré iiltéri''urcmcnt qT.ie l'interview de la Neue Freie Presse ne lui était pas imputable et le gouvernement anglais a confirmé officiellement ce démenti.
confiance dans le gouvernement et son amour de la paix. « Mais pour que la paix soit durable, ajoutait-il, il faut qu'elle s'accomplisse dans le droit, sans aucune injustice. » L'assemblée départementale du Pas-de-Calais, sur la proposition de M. Boudenoot, exprimait son espérance dans la conclusion d'un accord « sincère, loyal et durable, et qui, par conséquent, soit basé sur une juste réciprocité d'avantages, sauvegardant à la fois les droits, les intérêts et la dignité du pays ». Dans le Puj'-de-Dôme, M. Clémentel, plus ferme encore, disait: « L'effort commun de tout le peuple français a atteint de tels résultats qu'aujourd'hui, tout en s'efforçant de parvenir à une transaction honorable pour les deux pays, le gouvernement de la République peut parler haut, comme quelqu'un qui ne s'effraye plus de la grosse voix et du ton menaçant de son adversaire. » Dans Saône-et-Loire, M. Sarrien, ancien Président du Conseil, encore que pacifique, ne pensait pas moins à la « dignité » du pays. Dans la Haute- Saône, M. Jeanneney attestait la « foi patriotique » et le « sang-froid raisonné des populations t>.
Sur tous les points du territoire, mais notamment dans les dépaiiemcnts voisins de la frontière, les conseils généraux exprimaient le même attachement à. une paix qui fût inséparable de l'honneur.
L'attitude des amis et de l'alliée de la France se conformait loujoui^s aux engagements pris. M. Iswolsky, ambassadeur de Russie, et sir Francis Berlie, ambassadeur d'Angleterre, firent, à la fin du mois d'août et au commencement de septembre, plusieurs visites à M. de Selves. Sir Francis, particulièrement, donnait de sou amitié pour la France, des
témoignages répétés i. Tantôt à Londres, par des explications verbales à sir Edward Grey, tantôt de Paris dans de nombreuses dépêches à son gouvernement, il assurait entre les deux pays im contact permanent et étroit. Et lorsqu'une parole venue d'Angleterre, exprimait soit à Berlin soit à Paris son avis sur ces longues négociations, c'était pour donner aux deux parties en présence des conseils de modération et de conciliation: - Arrangez-vous, faites toutes les concessions que vous pourrez, disait-on à Paris, pour affirmer votre esprit pacifique. — - Ne demandez rien, disait-on à Berlin, qui soit contraire à la dignité de la France 2. t
Ainsi, confiante en elle-même, réconfortée et soutenue par les amitiés et les appuis sur lesquels elle était en droit de compter, la France pouvait attendre avec calme que son ambassadeur reprît la route de cette capitale allemande 011 bouillonnaient les impatiences du grand Empire du Nord, dont la crise de croissance agitait et secouait l'Europe et le monde.
1. Sir Francis Bertie, second fils du sixième comte d'Abingdon, est né le 17 août 1844. Il est entré au Foreign Office en 1863 et a été notamment : attaché à la mission diplomatique anglaise pour le Congrès de Berlin (1878); sous-secrétaire d'Etat adjoint pour les Affaires étrangères (1894j; ambassadeur à Rome (1903) enfin ambassadeur à Paris depuis le 16 janvier 190.5.
2. « En ce qui concerne le cours ultérieur des négociations, le gouvernement français nous a consultés sur tous les points susceptibles d'affecter les intérêts anglais... Nous avons tout fait dans nos communications avec la France pour aider à un règlement. » (Discours prononcé le 27 novembre 1911, à la Chambre des communes, par sir E. Grey).
206 LE COUP DAGADIR
A la fin du mois d'août, les acteurs du drame qui se déroulait étaient rentrés à Berlin. M. de Kiderlen-Waechter était arrivé le 29, l'empereur Guillaume II, le chancelier de Bethmann-Hollweg et M. J. Cambon le 31. Un télégramme Havas, du 31, exprimait assez justement l'opinion dominante dans les milieux officiels : « Le chancelier de l'empire, disait le correspondant berlinois, est arrivé ce matin à dix heures; il aura un entretien dans le courant de la journée avec M. de Kiderlen-Waechter. Les grandes lignes des propositions françaises, telles qu'elles sont connues jusqu'ici par les communications préalables faites par M, de Schœn, ont laissé, dans les milieux autorisés, une impression favorable, qui permet d'entretenir l'espoir d'un heureux développement des négociations prochaines, »
On paraissait même accepter la procédure proposée par le gouvernement français : « Les Français, disait l'officieux Lokal-Anzeiger, estiment que l'Allemagne considérant l'accord de 1909 comme caduc, ils doivent préciser aussi minutieusement que possible dans le nouveau traité, les rapports entre les deux pays au Maroc. Nous autres, Allemands, nous ne pouvons que partager cette manière de voir, car nous aussi nous voulons empêcher que dans l'avenir on méconnaisse les droits économiques de nos marchands et de nos protégés au Maroc. »
M. Cambon cependant, qui n'était pas rétabli d'une légère indisposition dont il avait souffert à Paris, ne put voir le secrétaire d'Etat dès le lendemain de son arrivée. Ce prolongement de l'entr'acte permit à diverses manifestations de se produire en Allemagne. Les pangermanistes, dans un meeting auquel assistaient plusieurs députés au Reichstag ou au Landtag de Prusse, des professeurs et anciens diplomates, et le plus fougueux, le général Keim, protestèrent contre l'occupation du Maroc par la France.
« Au cas, disait l'ordre du jour qu'ils votèrent, où la pénétration française continuerait, le devoir du gouvernement est d'occuper l'ouest du ]Maroc où. rx\llemagne possède de si grands intérêts. » A la fin de l'ordre du jour, la vieille hostilité contre l'Angleterre montrait une pointe menaçante : « Le gouvernement doit s'opposer en outre à toute immixtion étrangère dans les négociations en cours i. »
Les socialistes, par contre, à Strasbourg, à Berlin, dans plusieurs grandes villes, condamnaient « la politique de l'impérialisme allemand ». Le 3 septembre, à Berlin, im grand meeting en plein air, réunit près de deux cent mille militants. Les protestations contre l'éventualité d'une guen*e affectèrent une violence inconnue jusque-là. M. Ledebour, député au Reichstag, fit appel à la grève : « S'il le faut, dit-il, nous aurons recours à toutes les armes politiques et économiques, et même éven-
1. Ordre du jour voté le 30 août 1911 à la fin du meeting pangermaniste tenu à Berlin dans la salle de la Nouvelle Harmonie.
2 58 LE COUP d'ag.\dir
tuellement à la grève générale politique. j> Le meeting, toutefois, composé d'une foule un peu hétéroclite, où les « amateurs » en grand nombre, peutêtre en majorité, coudoyaient les « syndiqués », était loin de traduire l'opinion officielle de la Sozial-Democratie, qui, dans tous ses congrès, tout en affirmant son attachement à la paix, reconnaissait, pour les socialistes, le devoir de « défendre la patrie allemande ».
Entre ces deux excitations des pangermanistes et des socialistes, le monde financier allemand, les petits épargnants, la foule sage et laborieuse, inquiets, énervés, insensibles au ton plutôt rassurant des notes officieuses, commençaient à s'affoler. Le 3 septembre, l'inquiétude s'empara de la Bourse de Berlin. Les ordres de vente affluèrent. Les rentes d'empire baissèrent d'un demi-point, les rentes russes d'un point i, les actions des sociétés industrielles de plusieurs points. Les retraits de fonds étrangers en « pension » en Allemagne se multiplièrent. Les déposants des caisses d'épargne, dont les dépôts s'élèvent dans l'ensemble à 15 milliards environ, manifestèrent des craintes.
1. A la Bourse de Berlin, un point représente 1 mark. Il convient de rappeler, à propos de ces paniques financières, que la loi allemande interdisant l?s ventes à découvert, la spéculation ne se fait pas, en Allemagne, dans les mêmes conditions qu'en France. Le spéculateur dépose son titre, sur lequel une certaine somme lui est avancée par le banciuier dépositaire. Avec celte somme, le déposant achète un tire d'une autre nature, dont il escompte la hausse. Mais si le couis dxi titre déposé vient à baisser, le banquier dépositaire et prêteur le vend dès que la baisse menace d'en faire descendre le prix au-dessous de la somme prêtée.
Les négociations diplomatiques, cependant, recommencèrent normalement. Le 4 septembre, M. J. Cambon refit, pour la quinzième fois, depuis le 9 juillet, le chemin qui sépare le Pariserplatz de la Wilhelmstrasse, et à onze heures du matin, reprit le contact avec M. de Kiderlen-Waechter. La conversation d'ailleiu-s ne dura pas, ce jour-là, plus d'une demi-heure. M. Cambon se borna à exposer la procédure que le gouvernement français demandait au gouvernement impérial d'adopter pour assurer et affermir la marche des pourparlers, et à remettre à son interlocuteur, en l'accompagnant dun commentaire général, le projet de statut marocain délibéré en conseil dis ministres pendant l'entr'acte. Quant à la compensation congolaise, bien qu'il ne dût en être question que plus tard, l'ambassadeur, pour prouver la bonne volonté du gouvernement français, fit rapidement passer sous les yeux du secrétaire d'Etat la carte ovi étaient tracées les limites entre lesquelles il avait pouvoir de traiter, dans la mesure oiî le gouvernement allemand donnerait satisfaction aux demandes françaises relatives au Maroc.
M. de Kiderlen-Waechter s'empressa d'accepter la méthode de discussion proposée par la France : statut marocain d'abord, compensation congolaise ensuite, ainsi que la procédure écrite qui devait permettre de marquer les points successivement acquis. Pour le projet ,de statut marocain lui-même, il l'examinerait et donnerait ,sa réponse ultérieurement. 11 croyait cependant pouvoir indiquer, d'ores et déjà, qu'il demanderait que certaines modifications lui fussent apportées, notamment en ce qui concernait le droit de représentation diplomatique de
26o LE COUP d'aGADIR
l'Allemagne au Maroc, et- le régime judiciaire et celui des protégés.
Ces restrictions et ces réserves annonçaient suffisamment une âpre discussion, et ne l'eussent-elles pas annoncée que, pendant les trois jours qui suivirent l'entretien de la Wilhelmstrasse, les informations de presse n'auraient permis aucun doute sur les intentions du gouvernement impérial. La haute finance berlinoise, nécessairement bien renseignée ou en mesure, à la suite de certaines filtrations, de pressentir le caractère aléatoire de la situation, continuait à exprimer ou à laisser deviner des craintes dont les échos se propageaient en s'amplifiant, et, semblables aux ondes sonores qui s'échappèrent jadis des trompettes de Jéricho, ébranlaient le crédit public et accumulaient les ruines. A Stettin, à Randow, en Poméranie, les déposants assaillirent les caisses d'épargne. A Metz, la rentrée inopmée de régiments partis en manœuvres amena un rush tel qu'on n'en avait jamais vu. « La caisse (d'épargne) fut vidée en un instant, de sorte que la recette municipale dut lui avancer tous les fonds dont elle disposait. Mais cela ne suffisait pas encore, et il fallut emprunter 175 000 francs à une banque de la place 1. »
Le gouvernement allemand, impressionné, fit publier le 5 septembre dans la soirée une note officieuse : « Les conversations au sujet des négociations touchant le Maroc, dit la Gazette de l'Allemagne du Nord, ont été reprises hier entre M. de Kiderlen-Waechter et M. Cambon. Les circonstances
li Le TcmpH «lu 7 septembre 1911,
font croire que les négociations suivront un cours plus aisé qu'avant leur interruption. » Pour un moment, le calme se rétablit. Mais Téclaircie ne dura pas.
Le 6, lïnquictude reparut. Le chancelier avait eu, dans la soirée, un long entretien avec 'SI. de Kiderlen-Waechter, entretien qui devait reprendre et reprit en effet dans la matinée du lendemain.
On savait dans les milieux bien informés de Berlin que le projet français ne serait pas accepté dans sa rédaction par le gouvernement allemand, ique l'écart s'accentuerait encore entre les demandes de Paris et celles de Berlin, En quoi consistait cet écart, on ne pouvait le préciser; mais personne ne doutait qu'il existât, et l'opinion, désorientée, oscillait comme un pendule entre cette certitude des complications du lendemain, et son ignorance des bases réelles de la discussion. La Gazette de Cologne, seule, apportait quelque lueur, bien faible encore, dans ces ténèbres : « Il s'agit, disait-elle en termes empreints d'une obscure technicité, d'intérêts économiques importants, et le gouvernement a dû faire appel à des experts et préciser même sur certains pomts d'une manière très minutieuse les demandes allemandes 1. .» 1
Minutieuses, certes! devaient être les formules nouvelles proposées par le secrétaire d'Etat allemand. L'ambassadeur de France n'allait pas tarder à s'en apercevoir. « Vous pouvez être tranquille au sujet du Maroc, lui disait-on un mois plus tôt; vous rédigerez vous-même l'accord. » La pièce était donc reçue d'avance... mais c'était à corrections.