‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 48 sur 66 · V. p. 248, le pf(H»rAmmc du 30 août · texte numérisé non relu

V. p. 248, le pf(H»rAmmc du 30 août

LA CO>n>ENSATION ET L ACCORD 29I

Mais elle reprit sur des bases différentes de celles qui avaient été adoptées par le gouvernement français à la fin du mois d'août.

Que s'était-il donc passé depuis le moment où M. J. Cambon avait emporté et montrée M. de Kiderlen-Waechter la fameuse carte qui l'autorisait à consentir une coupure de 400 kilomètres le long du Congo et rOubangui?

Simplement un réveil et des protestations répétées de l'opinion publique française, ainsi que le marchandage allemand au sujet du Maroc.

Le (( coup .) d'Agadir, les négociations laborieuses et l'incertitude des mois de juillet et d'août, la croyance qui se répandait de plus en plus à « la guerre inévitable », avaient soulevé la France contre ce qu'on appelait les « exigences allemandes ». Ce navire de guerre, là-bas, devant le petit port d'Agadir, montant la faction pangermaniste, prenait l'apparence d'une fantomatique et intolérable menace. Sous cette menace, céder un morceau de l'empire colonial delà France! ce n'était pas seulement capituler dans le présenti c'était aussi compromettre la sécurité de l'avenir. Que ne réclamerait on pas demain comme prix du libre et légitime développement de la France sur un autre point du monde? On allait presque jusqu'à oublier le Maroc, les avantages matériels qu'apporterait l'établissement d'un protectorat français sur ce pays de huit millions au moins d'habitants, presque aussi vaste que la métropole, et qui prolongerait si heureusement l'Algérie jusqu'à l'Atlantique. On ne voyait plus qu'un fait brutal : tandis que l'un des causeurs, l'Allemagne, posait son pistolet sur la table, à l'autre bout, l'autre causeur, la France, se dépouillerait d'une

partie de sa fortune. Un mot résumait tout, et d'aucuns le prononçaient : on refusait de chanter.

Le souvenir de la glorieuse histoire de l'expansion coloniale française revenait en même temps à tous les esprits. Le nom seul du Congo acquérait une popularité qu'il n'avait peut-être jamais connue. Brazza, Grampel, Lamy, tous les héros et tous les martyrs du continent noir, revivaient dans l'imagination populaire. L'Afrique équatoriale française n'était plus la terre de marécages et de mort dont on avait parlé un moment comme prix d'un marché à débattre, grâce auquel on devait duper l'adversaire. C'était un morceau même de la patrie prolongée, conquis sur la nature et sur les hommes, et qu'on n'avait pas le droit d'abandonner.

Dès le commencement de septembre, les milieux coloniaux s'étaient émus. Et il ne s'agissait pas d'une émotion factice, soulevée par des financiers concessionnaires inquiets pour l'avenir de leur monopole ou avides d'indemnités. C'étaient les meilleurs qui, déjà, protestaient contre des cessions territoriales, ceux que leur situation et leur fortune préservaient du soupçon. Le 14 septembre, la veuve du créateur de l'Afrique équatoriale française, Mme la comtesse de Brazza, adressait au président de la République une lettre émouvante qui a sa place naturelle dans l'histoire de ces mois d'été 1911 :

Monsieur le Président,

Je voudrais, pour traduire mon intime pensée, trouver' des mots dignes de faire partager au chef de la nation les sentiments que je tiens à lui exposer.

Le jour où doit s assembler le conseil des ministres qui

décidera du sort du Congo français, est l'anniversaire du jour ou Brazza est mort, afin que ce même Congo vive.

La vie morale de la colonie était alors seule en péril: de graves sévices dont souffrait la population indigène (t valent justement ému la France.

Aujourd'hui, il s'agit de savoir si l'on fera de cette magnifique conquête un don gratuit à une nation étrangère. Le nom que je porte m'oblige à vous dire ce que vous aurait dit celui qui ne peut plus faire entendre sa voix. Lorsqu'en 1891, M. de Brazza partit pour la Haute- Sangha, il avait en vue d'ouvrir à notre expansion africaine et de barrer à l'Allemagne une route encore inexplorée. Il passa quatre ans dans cette région. Pendant une maladie grave, il dit à ses compagnons ces mots qu'ils n'ont pas oubliés :

— Quand vous m'aurez enterré ici, on n'osera pas donner ce pays aux Allemands !

Si l'Afrique française doit être mutilée, n'avons-nous pas le droit de demander pourquoi le gouvernement , depuis plus d'un quart de siècle, n'a cessé d'encourager les efforts des explorateurs et de vanter l'expansion coloniale?

Mon mari aurait-il renoncé à sa noble patrie d'origine pour adopter la nationalité française, ses compagnons incomparables d'héroïque simplicité auraient- ils pénétré l'Afrique, faisant de rudes marches, souffrant souvent de la faim, désaltérant leur soif à l'eau terreuse du marigot, couchant dans la case indigène ou sur un sol malsain pendant les délires de la fièvre, et tous ceux dont les tombes marquent les étapes de la marche en avant auraient-ils fait cela s'ils avaient cru travailler pour un pays qui ne serait pas la France ?

Tout en traçant ces lignes, je me sens l'interprète des

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meilleurs Africains dont l'affection sincère est un noble Jiéritage.

Peut-être le suis-je aussi de beaucoup de ces noirs dont le sort ne nous préoccupe pas assez.

Et tous ces miliciens du Sénégal que j'ai vus à l'aurore hisser le pavillon dans les postes de la brousse et lui faire le salut à la tombée du jour, comment pourra-t-on leur expliquer que le drapeau a changé de couleur") Monsieur le Président,

La France est la nation qui a poursuivi le plus haut idéal dans sa mission coloniale civilisatrice.

Vous avez connu ceux qui se sont dévoués pour accomplir celte mission, vous avez apprécié la valeur de leur sacrifice.

Je vous adresse avec confiance cet appel que j'ai l'intention de rendre public, en vous priant d'agréer, Monsieur le Président, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux.

U CnAMBRUN-BR.\ZZA. »

Des coloniaux d'une sentimentalité pourtant moins vive s'émouvaient à leur tour. Le 26 septembre, le bulletin du Comité de l'Afrique française examinait la question de la compensation. Cette Association comprenait de nombreux u Marocains », c'est-à-dire des membres ayant des raisons spéciales, matérielles ou morales, de s'intéresser au Maroc. C'est assez dire que l'idée ellemême d'un marché à conclure avec l'Allemagne lui paraissait naturelle, presque légitime. Mais l'étendue des cessions exigées ou offertes l'effrayait, u Où la résignation déjà pénible, disait le bulletin, a fait place à une douleur plus vive, qui se révolte même contre le fait, hélas! acquis dans son principe, c'est quand on

a appris qu'il n'était plus question de nous donner la compensation du Togo et que non seulement les prétentions allemandes, mais aussi les concessions françaises détruiraient en fait la colonie du Moyen- Congo et couperaient la communication entre notre Gabon et les territoires de l'Oubangui-Chari-Tchad. Nous savons bien que les traités assurent la liberté des communications fluviales, mais nous savons aussi par l'histoire des affaires du Niger, de la Bénoué et du Logoné même qu'une telle liberté est en réalité un leurre et une source de conflits et d'incidents locaux. C'est donc, sur l'une de ses bases, l'écroulement de la grande œuvre africaine, pour laquelle le comité de l'Afrique française çaise s'est fondé et que vingt années d'efforts ont consacrée. Et devant la brutalité de cette solution que la politique générale nous impose, nous ne pouvons nous empêcher d'évoquer nos enthousiasmes de la « période héroïque ».

« Il est donc impossible de ne pas enregistrer, ici, en la partageant, l'émotion douloureuse que donnent à l'opinion publique tout entière des concessions dont une politique d'action, de prévoyance et de fermeté aurait pu nous éviter le cruel abandon. »

Les coloniaux, les spécialistes, protestaient donc contre la coupure en tant que cette coupure diminuait dans une forte proportion la valeur de l'Afrique équatoriale française. Sans doute, la France acquérait bien au Maroc une entière liberté politique. Mais les droits eux-mêmes et les intérêts que l'Allemagne possédait en propre au Maroc et qu'elle abandonnait ne représentaient pas l'équivalent du sacrifice qu'elle demandait. En un mot, la France se préparait à faire un marché inégal.

Or, que fait une nation qui accepte un pareil marché sous la pression et la menace?

« Elle achète la paix », n'hésitait-on pas à répondre.

La France peut-elledescendrejusque-là?Non, répondait énergiquement M. Joseph Reinach dans un éloquent article : non possamusl Nous ne pouvons pas :

Nous pouvons consentir à arrondir It Cameroun à procéder à une large rectification de frontières qui profitera surtout à l'Allemagne. S'il le faut, puisqu'il le faut, nous céderons la terre; le fleuve non. Nous poursuivons, péniblement, loyalement un accord équitable. Les droits qui nous sont reconnus par l'accord marocain nous imposeront de redoutables responsabilités; leur acquisition nous engagera dans de grosses dépenses; le Maroc est grevé déjà de lourdes hypothèques : je ne cherche pas cependant à diminuer l'importance de ces droits. L'honneur de pacifier le Maroc, d'y faire régner l'ordre, la justice, de le mettre en valeur, de l'ouvrir largement au libre commerce du monde, cet honneur-là ne nous sera plus disputé. C'est quelque chose, c'est beaucoup. « Crois-tu donc, dit le chasseur noir, que je l'ai donné cet aigle pour rien? » M. le prince de Bismarck avait beaucoup de goût pour cette citation. Nous ne croyons plus, depuis longtemps, que le Maroc nous sera donné pour rien. Nous payerons une troisième fois. Ayant payé le désintéressement de l'Angleterre et celui de l'Espagne, nous payerons celui de l'Allemagne.

Mais le prix qui nous est demandé dépasse de trop la valeur des espérances et des chances dont il nous restera à faire des réalités. A ce prix-là, c'est autre chose que nous serions soupçonnés d'avoir acheté. Nous n'achetons pas la paix. Et les tronçons qui nous demeureraient

du Congo, tronçons séparés par un énorme bloc allemand, éloignés l'un de l'autre d'une distance égale à celle de Marseille à Dunkerque, perdraient la moitié au moins de leur valeur. Notre Afrique équatoriale, avant d'être acheliée ne serait plus qu'une ruine. Cette ruine serait notre œuvre. Non possumus *. »

La masse de l'opinion, dans les départements, se révoltait à son tour contre une trop importante cession de territoire. La nation française, dans sa majorité, est composée d'agriculteurs. Son àme est surtout une àme de paysan. Céder de la terre, une terre qui appartenait à la France, lui semblait intolérable. On lui disait bien, de certains côtés, qu'il s'agissait de quelques arpents de marécages ou de brousse sauvage. Peu lui importait. Les marécages, on les dessèche! La brousse, on la défriche! La besogne devant laquelle les pères ont reculé, les fils peuvent la mener à bien. Le Congo offre assez de ressources pour que l'avenir autorise les plus belles espérances. Il fallait en abandonner le moins possible.

Au commencement du mois d'octobre, cette idée s'était peu à peu répandue dans tout le pays. Les plus ignorants avaient appris que la France possédait au loin — ils ne savaient pas bien où, mais peu importait! — une terre que Ton voulait cédera l'Allemagne. De cette combinaison ils ne voulaient plus entendre parler. A un député de l'Allier, rendant compte de son mandat et essayant d'expliquer à une réunion de paysans la tractation à laquelle on se livrait, la réunion

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