Voici cette lettre
Monsieur le Président,
Après Vincident pénible qui a marqué aujourd'hui la séance de la commission du Sénat, fai Vhonneur de vous adresser ma démission de ministre des Afjaires étrangères.
Je ne saurais en effet assumer plus longtemps la responsabilité d'une politique extérieure à laquelle font défaut l'unité de vues et Vutiité d'action solidaire.
Désireux de conduire à bonne fin des négociations officielles difficiles et d'en assurer l'approbation par le Parlement, j'avais cru devoir conserver mes fonctions. Mais le double souci que j'ai de ne pas trahir la vérité et de ne pas manquer cependant à la correction que ma situation m'impose ne me permet plus de faire partie du cabinet.
Je me rappellerai toujours la bienveillance dont vous m' avez honoré dans des circonstances délicates et inoubliables pour moi.
Je vous prie d'agréer. Monsieur le Président, les assurances de mon profond respect.
J. DE Selves.
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séances. Des attaques passionnées et souvent exagérées dont le rôle de M. Caillaux fut l'objet, des questions de personne et de cabinet qui enlevèrent de leur portée à quelques discours pourtant éloquents, entre lesquels ceux de MM. Pichon, Ribot, Clemenceau se distinguèrent par leur souci d'élévation et par leur patriotisme, une impression générale se dégagea : le Sénat, comme la majorité de la France, entendait rester fidèle à une politique de paix. Mais il était également attaché aux grands principes de la politique extérieure qui s'étaient affirmés au cours des dernières années : fidélité à l'alliance russe et aux amitiés qui s'étaient groupées autour de cette alliance, et réserve courtoise à l'égfrd de l'Allemagne.
C'est dans cet esprit, peut-on dire, que la Haute Assemblée, le 10 février, approuva, par 222 voix contre 48, la convention du 4 novembre ^
Deux mois plus tôt, le 27 novembre, le navire de guerre allemand avait quitté Agadir. « La tranquillité étant complète à Agadir, dit une note officieuse, et la vie et les biens des sujets allemands n'y courant plus aucun danger, le croiseur Berlin partira demain (28) pour l'Allemagne par la voie de Casablanca et Tanger. »
En réalité, le gouvernement allemand en maintenant le fierijn à Agadir trois semaines durant après la signature du traité, avait voulu laisser s'épuiser le débat sur les affaires marocaines qui s'était ouvert au Reichstag et s'apaiserl'émotion qui s'étaitemparéc de l'Allemagne à la publication des clauses de ce traité.
1. L'échange des ratifications a eu lieu le 12 mars 1912, et la loi portant approbation de la convention a été promulguée le 15 mars 1912 au Journal officiel de la Bépuliliquc française.
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Tandis qu'en effet l'opinion publique française, d'abord apaisée parla conclusion de l'accord, s'inquiétait ensuite, puis s'émouvait de plus en plus profondément et des conditions au milieu desquelles sétaient poursuivies les négociations et de l'orientation nouvelle qu'elle craignait de voir donner à la politique générale, un mouvement en sens inverse se manifestait en Allemagne.
La convention du i novembre fut accueillie par l'expression d'une déception à peu près unanime. Eh quoi 1 C'étaitlà tout le résultat de celte campagne diplomatique de quatre mois ! C'était pour cela, pour obtenir ces deux antennes ridiculement découpées dans le Congo français, que depuis le i" juillet des marins allemands montaient la faction devant Agadir! L'esprit berlinois, qui ne se pique pas de bienveillance, ne ménageait pas les quolibets au chancelier et surtout à M. de Riderlen-Waechter. Vainement un long communiqué officieux du bureau Wolff offrait-il à l'admiration des Allemands une complaisante analyse des avantages obtenus. Les plus calmes parmi les journaux laissaient percer une insurmontable mélancolie. « La France, disait le prosaïque Courrier de la Bourse, vient de mettre la dernière pierre au grand édifice construit par elle dans le nord de lAfriqiie. » « M.deRiderlen-AVaechter, concluait sans ménagement la pangermani?te Post, a montré en cette négociation de quatre mois qu'il n'a pas les qualités d'un homme d'État. »
Seuls, quelques organes comme la Gazelle de Francfort, préoccupés surtout de la sécurité du lendemain et du côté économique de la crise, se félicitaient et félici-
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talent le gouvernement. Leur voix se perdait dans le murmure du mécontentement général.
Un fait d'autant plus grave qu'il était plus en contradiction avec les mœurs politiques et administratives de l'Allemagne contribuait d'ailleurs à surexciter ce mécontentement. La veille même du jour de la signature du traité, M. de Lindequist, secrétaire d'Etat aux colonies, donnait sa démission '.
Cette démission était pressentie depuis longtemps, mais jusque-là, chaque fois qu'on l'avait annoncée, un démenti officiel avait suivi. Tout le monde savait pourtant, à Berlin, que lentente ne régnait pas entre M. de Kiderlen-Waechter et M. de Lindequist, qui passait pour acquis aux idées de M. de Pultkammer. Le secrétaire d'Etat aux colonies se souciait peu, disait-on, de voir le Cameroun atteindre le Congo belge. Il aurait préconise un agrandissement de territoire du côté de l'Adamaoua.
En réalité, les causes de cette démission sont restées et resteront probablement toujours fort obscures. M. de Lindequist rêvait-il, comme les pangermanistes, un angrandissement territorial au Maroc même ? La coïncidence de son départ avec l'explosion de fureur des pangermanistes permettraient peut-être de le croire. Pris entre les deux groupes allemands intéresses l'un au Maroc, l'autre au Congo, devant le piètre résultat obtenu, peut-être même en l'état de promesses anté-
1. M. de Lindequist, né le 5 septembre 1862, débuta dans la carrière administrative comme fonctionnaire du ministère de l'Intérieur. Il entra ensuite dans la section coloniale {Kolonialahteilimg) du ministère des Affaires étrangères, fut envoyé comme juge de district (Bezirksrichter) dans l'Ouest africain allemand, dont il devint gouverneur, fut nommé sous-secrétaire d'Etat, puis secrétaire d'Etat aux colonies,
rieures qu'on n'aurait pas pu tenir, il aurait été obligé de se retirer.
Vraie ou fausse, cette version qui circulait avec obstination, paraît avoir préoccupé vivement le gouvernement allemand. On en trouve la preuve dans le soin même avec lequel M. de Kiderlen-Waechter s'efforça de la détruire au cours des débats qui s'engageaient au Reichstag.
Le Parlement allemand ne fut pas, il est vrai, saisi du traité du 4 novembre, les colonies et pays de protectorat ne faisant pas, à proprement parler, partie intégrante de l'empire. Mais le 9 novembre et les jours suivants, le chancelier et M. de Kiderlen-Waechter s'efforcèrent de justifier l'action de leur diplomatie. Le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères mit à profit les débats pour faire, à la séance du 11, une déclaration catégorique :
« Il est faux dit-il, que le ministère des affaires étrangères ait fait savoir à la presse qu'il avait l'intention de réclamer des acquisitions territoriales au Maroc. Ni moi, ni aucun fonctionnaire du ministère, n'avons fait de telles déclarations aux journalistes. 11 est exact que cinquante représentants de la presse pangermaniste aient tenu une réunion et qu'ils aient décidé l'annexion du Maroc. (Hilarité.) Nous avons fait dire alors aux principaux acteurs : « Soyez prudents. Vous ne pourrez faire la chose tout seuls, si le gouvernement n'est pas avec vous. «
A la commission du budget, M. de Kiderlen-Waechter continua son exposé, et entra même dans des détails confidentiels sur les conversations auxquelles avait donné lieu à Londres l'envoi du croiseur allemand àj Agadir. La même préoccupation apparut dans ses]
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déclarations : se disculper de l'accusation d'avoir voulu occuper une partie du Maroc.
Les débats qui s'ouvrirent au Parlement anglais, le discours de sir E. Grey à la séance de la Chambre des communes du 27 novembre, suffirent à peine à dissiper la version généralement accréditée à ce sujet *. L'opinion allemande restait convaincue que le gouvernement impérial avait eu la pensée de ces acquisitions territoriales, qu'il avait mal mesuré les chances de succès de l'entreprise, escompté à tort la passivité de l'Angleterre.
Le temps qui passait n'efïaçait pas cette impression. Au commencement de janvier 1912, un procès dont les échos se perdirent dans le bruit de la crise ministérielle française vint encore la raviver.
Le journal la Post avait affirmé qu'au mois de juillet M. de Kiderlen-Waechter aurait avoué à plusieurs per-
1. Les pangermanistes donnèrent d'ailleui's à M. de Kiderlen-Waechter des démentis catégoriques. La Post le fit même avec des précisions remarquables :
« NouT ne voyons pas comment on pourrait concilier ce qu'a dit le secrétaire d'Etat avec ce qu'écrivit jadis une gazette berlinoise.
« M. de Kiderlen est mal informé lorsqu'il affirme qu'aucun fonctionnaire du ministère n'a donné à la presse le conseil de mener une campagne en faveur d'acquisitions territoriales au Maroc. Le jour d'Agadir, im journal national berlinois reçut du ministère im avis téléphonique, lui recommandant d'insister sur le fait que nous voulions obtenir au Maroc, non pas un ])ort d'attache, mais une colonie de peuplement. On ajouta qu'il fallait faire ressortir la richesse du pays en minerais, son climat salubre et la fécondité du sol.
« Si cette affirmation est contestée, nous donnerons le nom du journaliste et du fonctionnaire.
« Quant au meeting des cincpiante journalistes, nous savons que le ministère en eut connaissance et donna le conseil d'organiser la réunion de telle manièj;e que la presse étrangère n'en sût rien. »
sonnes et notamment à M. Klaas, président de la Ligue pangermaniste, son secret dessein de s'emparer d'une partie du Maroc occidental. La revue les Grenzhoien ayant démenti cette affimation, la Post répliqua en la maintenant sur un ton, parait-il, injurieux. Le rédacteur en chef de la Pod, cité devant le tribunal des échevins de Berlin, fut acquittée
Sans doute cet acquittement ne signifiait-il pas d'une manière précise que le gouvernement allemand avait résolu au début des négociations d'exiger, coûte que coûte, et même sans se préoccuper de l'attitude de l'Angleterre, une part dans le dépècement du Maroc. Mais il était acquis, ou du moins l'opinion allemande en tirait-elle cette conclusion, que les conseillers et ministres de l'empereur avaient laissé entrevoir, de grandes choses, un résultat qui satisferait tous les partis, et qu'au contraire tous les partis avaient raison d'être mécontents.
Enfin et surtout l'opinion se retournait contre l'Angleterre.
L'animosité des Français contre l'Allemagne, on l'expliquait et on la comprenait. Elle était le fait de la diminution matérielle et morale de la France qui avait correspondu à un accroissement au moins équivalent de la puissance allemande. Un peu dédaigneusement, on pardonnait cet état d'esprit aux vaincus, avec, peutêtre, le secret espoir que cet état d'esprit se modifierait. Mais l'Angleterre! Voilà où était le véritable adversaire, le concurrent rencontré partout dans le monde, l'obstacle à tout accroissement du domaine colonial de l'Allemagne !
i. La Fost fut également acgpiittée en appel.
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Le 27 novembre, sir Edward Grey avait fait aux Communes une déclaration dont l'opinion allemande devait garder longtemps le souvenir. Le chef du Foreign Office avait expliqué les raisons et les conditions de l'intervention anglaise au mois de juillet. L'Angleterre avait souhaité sincèrement un arrangement francoallemand sur la question marocaine. Elle avait toujours, au cours de cette longue discussion diplomatique qui venait de se terminer, donné des conseils de modération aux deux parties. Mais elle n'avait pu laisser se répandre en Allemagne cette opinion qu'elle se désintéresserait du dialogue. Les engagements que le cabinet conservateur de lord Salisbury avait pris envers la France en 1904, le cabinet libéral de M. Asquith était prêt à les tenir jusqu'au bout en 1911. L'Angleterre n'avait pas pensé un instant à faillir à sa parole.
C'est donc l'Angleterre qui avait été la « seule entrave au libre développement de l'Allemagne* ». C'est donc contre elle qu'il fallait accroître la puissance navale de l'Allemagne. Et la conclusion naturelle des polémiques fut le dépôt d'un double projet de loi comportant une augmentation de l'armée de terre et un nouveau programme naval. En dépit des élections au Reichstag qui ont eu lieu au début de janvier, et qui ont donné plus de cent sièges aux socialistes, le succès final de ce double projet ne fait pas de doute. Ouvrira-t-il un nouveau chapitre de l'histoire tourmentée de la croissance de rx\llemagne ? C'est le secret de l'avenir.
1. Discours de M. Heidebrandt à la séance du Reichstag du 9 novembre.