CONCLUSION
Les événements de ]911 sont trop récents, leur com plexité est si grande, qu'il est bien téméraire de s'essayer à en dégager d'ores et déjà une conclusion pratique.
Il y a néanmoins, dans le récit qu'on vient de lire, des faits essentiels qui se détachent d'eux-mêmes de la masse générale des faits accessoires ou secondaires, et qui, considérés d'une certaine hauteur, apparaissent reliés par un lien logique.
A l'origine même de ces faits, se place naturellement cette double loi de l'évolution parallèle de l'Allemagne et de la France sur le terrain mondial. Mais tandis que l'expansion de la première était la conséquence de sa victoire de 1870, de son unité récente, l'expansion de l'autre était, en même temps que le développement continu de son activité normale, le dérivatif nécessaire au malaise biologique dont elle souffrait depuis sa défaite et son amputation.
Ce besoin d'expansion de la France a même pendant un certain temps, pris une telle importance, qu'oublieux de son malaise biologique, quelques-uns de ses dirigeants ont répondu aux avances venues d'Allemagne en vue d'une entente contre l'Angleterre, obstacle commun à l'expansion de l'une ou de l'autre-
L'échec de toutes ces tentatives d'action conjointe et solidaire entre la France et lAllemagne a conduit à l'entente franco-anglaise, à la politique de l'équilibre européen et des alliances, aux deux plus grands groupements de nations des temps modernes : la Triple- Alliance d'un côté, la Triple-Entente de l'autre.
La crise marocaine n'est qu'un épisode de la lutte entre ces deux groupements.
L'Allemagne, exclue en 1904 du règlement de la question marocaine entre la France, l'Angleterre et l'Espagne, s'est élevée un an après contre ce règlement. Sa protestation visait un double but : faire reviser l'exclusion dont elle était l'objet, parce que cette exclusion menaçait de fermer à son expansion économique un pays ouvert et, politiquement, mesurer la cohésion et la force du groupement dont la France formait le centre, et, si possible, le briser.
Le Maroc, internationalisé en 180G, l'Allemagne avait d'abord veillé au maintien strict des principes posés dans lActe d'Algésiras. Puis la France, conduite peu à peu et par une inéluctable nécessité à élargir son action dans l'empire chéri fien, l'Allemagne offrit de poser les bases d'une intemalionaUsation à deux. Une part économique plus importante qu'aux autres nations lui serait faite, tandis que la France se verrait reconnaître une certaine prépondérance politique. Ce fut l'accord de 1909, et le commencement d'une politique de collaboration.
L'échec de cette formule modernisée d'action conjointe, le désappointement qui s'ensuivit en Allemagne, fut une des causes les plus importantes de la crise de 1911.
Se fiant peut-être un peu trop à de simples rapports
de cour, jugeant le moment opportun pour sonder une seconde fois l'entente franco-anglaise et peut-être avec l'arrière-pensée d'obtenir une part du Maroc, le gouvernement allemand avança « un pion sur l'échiquier marocain », sans peut-être se rendre un compte très exact de la manière dont la partie allait se jouer. Ce fut le « coup » d'Agadir.
11 n'est pas douteux que l'attitude prise par l'Angleterre au mois de juillet a été, dans une mesure qui reste à déterminer, une surprise pour le cabinet de Berlin, et qu'elle a permis de liquider l'affaire marocaine dans des conditions en somme à peu près acceptables pour les deux pays, étant donné la situation internationale et l'état de leur politique intérieure respective.
Les conventions du 4 novembre 1911 sont-elles le prélude d'une liquidation de la querelle franco-allemande ?
C'est la question qui reste posée. Elle est bien audessus de la question marocaine. Depuis le vœu du bon Heine : « L'amitié entre la France et l'Allemagne », la face du vieux monde a changé. Les meilleures volontés se brisent contre certains obstacles.
M. Ribotl'a dit éloquemment au Sénat : « Il va des souvenirs qu'il n'appartient à personne d'efTacer. »