CHAPITRE II
La surprise, une surprise mêlée d'abord d'une vague anxiété, tel fut le sentiment que produisit en France le geste de l'Allemagne.
Malgré la place prise au cours des dernières années par la question marocaine, l'opinion n'avait que de vagues et vacillantes lueurs, séparées par de larges taches d'ombre, sur cette question ellemême. On devinait confu-sément, depuis dix ou douze ans, certains efforts pour asseoir linfluence française au Maroc. Mais de quelle volonté ces efforts étaient-ils faits? Quelle main les coordonnait, les dirigeait, en \'ue d'un but précis? Personne n'aurait pu le dire. Quelques prétendus initiés faisaient allusion à de mystérieux syndicats de financiers. La foule se souvenait seulement de quelques faits saillants ou dun petit nombre de personnalités que les circonstances avaient mises en vedette, dans les manchettes des journaux : Abd-el-.\zis, Moulay-Hafid son frère, l'expédition de la Chaouïa après le
UN REGARD SUR LE PASSÉ 5l
meurtre d'un certain docteur JMauchamp, puis un incident avec l'Allemagne, en 19C8, au temps de M. Clemenceau; enfin, une expédition à Fez pour délivrer des Européens menacés d'extermination et de supplices orientaux. Tout cela noyé dans la vision d'un pays qu'on disait grand comme la France, avec de blanches villes arabes sommeillant au soleil africain, et d'inestimables richesses minières endormies dans son sous-sol.
Nos droits sur ce pays? Le bruit courait qu'ils avaient été réglés avec le sultan, on ne sait plus quand; avec les puissances, par un Acte qui avait clôturé la conférence d'Algésiras, mais que personne n'avait lu parce qu'il était trop long; avec l'Allemagne, en particulier, par une déclaration que tout le monde avait oubliée parce qu'elle était trop courte.
Au milieu de ce chaos de souvenirs, un seul fait précis et récent : quelques semaines plus tôt, une nation qu'on jugeait négligeable, l'Espagne, avait osé, sans en demander la permission à la France, étendre à son tour la main sur la région nord du Maroc. L'opinion française avait protesté énergiquement et sincèrement. Seuls, quelques socialistes, hostiles pourtant par principe à toutes les prises de possession, avaient applaudi. Mais c'était peut-être parce que l'action espagnole gênait la prise de possession du pays entier par la France.
Quant ù l'état des rapports franco-allemands, indépendamment ou en fonction de l'affaire marocaine, c'était la nuit presque complète.
Ah\ on l'avait rigoureusement appliquée, la formule de Gambetta : Pensons-y toujours, n'en parlons jamais! On l'avait bien observée la consigne
de silence, à l'abri de laquelle — ou malgré laquelle — la France laborieuse par tempérament, économe parce que prévoyante et intelligente, avait repris peu à peu dans le monde une très grande place.
Ce n était pas que les Français, sans distinction d'opinion, eussent oublié! Pas un d'entre eux qui ne sentît nettement, profondément, que la France avait été au premier rang des nations de l'Europe, puis qu'une année, l'Année terrible, avait passé, et que malgré les déclamations officielles, malgré les amitiés particulières qui venaient à elle de tous les points du monde ou les liens de droit ou d'intérêt qu'elle avait noués avec d'autres nations, elle n'avait pas repris le rang de jadis.
Aussi, contrairement à une opinion qui n'est qu'un préjugé, les Français s'inquiétaient-ils maintenant de ce qui se passe en dehors des frontières de la France. L'Allemagne, qui les avait vaincus « sans les abattre » était l'objet naturel de leur curiosité. Ils l'avaient étudiée, ils apprenaient sa langue, écoutaient sa musique, disséquaient et essayaient de s'assimiler ses méthodes. A force de l'apprécier, ils l'auraient aimée, s'ils avaient pu. Ils aimaient presque son empereur, dont le tempérament, qu'on leur disait prime-sautier, et la prédilection pour l'apparat s'accommodaient à leur caractère. Il y avait bien, ailleurs, d'autres empereurs. Pour eux, ils ne connaissaient quun Kaiser, qui leur avait même, quelquefois, par des télégrammes qui les avait émus, témoigné un affectueux intérêt. Rien de ce qui touchait à l'Allemagne ne leur était indifférent. Les livres qui leur en parlaient se multipliaient. Même un nombre de plus en plus considérable de Français, surtout les jeunes,
UN REGARD SUR LE PASSE yo
n'hésitaient pas à traverser le Rhin et, au retour, ne s'exprimaient qu'avec éloge sur l'accueil qu'ils avaient reçu là-bas, et avec admiration sur ce qu'ils avaient vu.
Mais le monde officiel restait muet depuis quarante ans, ou ne consentait à prononcer ce nom fatidique: Allemagne, quà ces heures de crise oii les gouvernements font appel à la confiance des peuples, parce qu'ils n'ont pas d'autre ressource pour vivre.
Sur les rapports qu'on entretenait avec le gouvernement allemand, sur la ligne de conduite à laquelle on obéissait dans ces rapports, pas un mot, ou le moins de mots possible. Il y avait bien, à Paris, un ambassadeur d'Allemagne, à Berlin, un ambassadeur de France. Mais on ne parlait d'eux qu'au moment où ils prenaient possession de leurs fonctions, et au moment où ils les quittaient. Ils échangeaient alors, avec les chefs d'Etat « auprès desquels ils étaient accrédites y> les banals discours où se dilue habituellement la courtoisie officielle et internationale. Puis c'était, de nouveau, le silence, à peine troublé à de longues années d'intervalles par quelque retentissante dispute dont le souvenir persistait : l'affaire Schnœbelé, la question marocaine, le voyage de Guillaume II à Tanger, 1 incident des déserteurs de Casablanca, et, enfin, cette extraordinaire visite de M. de Schœn au quai d'Orsay, que personne ne s'expliquait, mais dont tout le monde tirait la même conclusion, sous une forme populaire et expressive : « l'Allemagne se fâche! ^
D'où venait donc cette colère subite? De quels événements mystérieux et compliqués était-elle la résultante? Eh quoi! L'Allemagne avait pris à la
France, autrefois, deux provinces qui étaient bien à la France, et voilà qu'elle menaçait la France, parce que la France, disait-on, voulait s'emparer d'un pays qui n'était à personne, ou qui n'était qu'à un souverain musulman fortement nigritisé! Etait-ce nécessité ou simple fantaisie? Avait-elle le droit pour elle? Le développement légitime de la vaincue d'autrefois gênait-il son propre développement ?
Un simple coup d'œil panoramique sur les événements connus, publics, des quarante dernières années suffisait cependant à laisser entrevoir la solution du problème. En s'élevant un peu au-dessus des frontières, un regard impartial jeté des deux côtés de « la ligne bleue des Vosges y, donnait la clef de bien des énigmes.
Une première période apparaissait neltemenl d'abord. Elle s'étendait, immense, de ce jour tragique 011, dans l'Hôtel du Cygne, en la vieille cité commerçante de Francfort, les plénipotentiaires français avaient échangé avec M. de Bismarck, les signatures qui consacraient la mutilation de la France, jusqu'à la mort, qui semblait ne jamais devoir venir, tant elle avait tardé, du vieil empereur sous lequel s'était réalisée l'unité allemande.
Les premières années de cette première période furent consacrées à la ^ liquidation » du cataclysme.
Dans le saisissement de la défaite, la France ne garda qu"un sentiment : linslinct de vivre. Elle s'efforça de réparer ou de masquer les blessures et les meurtrissures trop apparentes. Deux ans et demi à peine suffirent à payer la rançon que le vainqueur avait posé comme condition à la libération du territoire. Le 15 mars 1873, M. de Gontaut-Biron notre premier ambassadeur auprès de l'Empire allemand, signait à Berlin avec M. de Bismarck, la convention par laquelle l'Allemagne s'engageait à évacuer les quatre départements encore occupés (Ardennes, Vosges, Meurlhe-et-Moselle et Meuse), dans un délai de quatre semaines, à partir du 5 juillet 1873, et l'Assemblée nationale pouvait déclarer que M. Thiers avait bien mérité de la patrie^.
L'œuvre de réorganisation commença aussitôt après, au milieu des luttes intestines, des rivalités de personnes, des querelles de parti, malgré tous les obstacles, en dépit de toutes les méfiances ou des jalousies. Elle fut même si rapide que l'Allemagne s'en émut, ou que ses gouvernants affeclèrent de s'en alarmer. Pour la sonder, et mesurer la force nouvelle de la France, ils eurent recours à la menace quatre ans après la paix de Francfort. Ce fut « l'alerte » de 1875. La France n'eut pas de peine, renversant l'ordre naturel de la preuve, à établir sa bonne foi. Elle trouva même, dans celte épreuve, un ami inattendu, qui se porta fort pour elle : le Isar Alexandre II.
De longues années d'isolement suivirenl. Années
1. G. Hanotaux. Histoire de la France contemporaine, t. I, p. 567.
de recueillement aussi. Tandis que le « chancelier de fer ?, anxieux pour l'avenir de l'empire qu'il avait restauré par les violences délibérément déchaînées de la guerre, s'occupait à assurer à son œuvre lappui de forces nouvelles par la conclusion d'alliances et de con ire-alliances savantes, la France travaillait et se repliait sur elle-même. Elle put même offrir au monde étonné, avec l'Exposition de 1878, la preuve de sa vitalité et de sa confiance dans l'avenir. De la République — seule forme de gouvernement que Bismarck lui avait permise, parce qu'il y voyait une garantie de faiblesse — elle avait fait un gouvernement définitif, qu'elle entendait conserver et avec lequel elle espérait bien forger ime France nouvelle, sur les ruines de l'ancienne.
Pour Bismarck, la question franco-allemande était toujours européenne. En Europe, et là seulement, l'Allemagne devait, pour conserver ce qu'elle avait acquis, conserver, avec la suprématie militaire, l'hégémonie politique. Ce vieil Allemand, qui avait réalisé le rêve de tous les Allemands, se satisfaisait des victoires du présent. La France ne devenait une m^enace que dans la mesure où elle menaçait les acquisitions de l'Allemagne, la position européenne de l'Allemagne. La question d'Orient ne lui paraissait pas, en elle-même, valoir les « os d'un grenadier poméranien s. Il n'y voyait qu'mi brandon de discorde à jeter entre les autres nations, un moyen de diviser pour régner. Envisagée sous ce jour, il ne voyait aucun inconvénient à ce que la France, fidèle à sa tradition, continuât à s'en mêler, et lorsque, dans l'été de 1878, le Congrès de Berlin
s'essaya à trouver une solution à l'insoluble problème, les représentants de la nation vaincue ne furent pas, parmi ceux des autres nations, les moins bien traités.
Encore moins, Bismarck s'inquiétait-il des velléités d'expansion coloniale de la France. Tout à la joie d'avoir, le 7 octobre 1879, lié à sa fortune l'Autriche, qu'il avait domptée treize ans plus tôt, il montrait du doigt à la France la route qui devait la mener en Tunisie, dans l'espoir de la brouiller pour longtemps avec l'Italie. Espoir ou calcul que l'avenir devait d'ailleurs largement justifier. Lorsque fut signe, au Bardo, le 12 mai 1881, le traité qui installait le protectorat français dans la Régence, le gouvernement français reçut, sans étonnement. les félicitations de l'Allemagne i.
Un parti sans cesse grandissant, en France même, — le parti colonial — poussait le pays dans cette voie de l'accroissement territorial hors de la vieille Europe. N'oubliez, disait-il, ni les leçons du passé, ni le démembrement de la patrie. Mais détournez vos regards de la frontière des Vosges vers un horizon plus étendu. Recueillez-vons, travaillez. Travaillez d'abord, à l'intérieur, à refaire une France aussi forte que celle de jadis, plus forte même; puis que cette nouvelle France déborde sur ie monde. Vous avez la fortune, l'esprit d'organisation,
1. V. F. Despagnet. La diplomatie de la troisième République et le droit des gens, p. 234. M. G. Hanotaux, dans sa belle Histoire de la France contemporaine (t. IV, p. 387), a résumé magistralement, à ce point de \Tie, les négociations qui s'étaient ébauchées, au sujet de la Tunisie, au Congrès de BerlLa.
58 Le coup DAGADtM
et même ces qualités militaires que la défaite ne vous a pas enlevées. Allez et conquérez tout ce que vous pourrez des portions vacantes du globe. Vous ne compterez encore, dans le monde, que suivant le rôle que vous vous y attribuerez vous-mêmes i. Les opportunistes, Jules Ferry à leur tète, avaient écouté et suivi les conseils de Gambetta, et le pays, dans son immense majorité, les approuvait. Lidée dune revanche immédiate, en Europe, était peu à peu abandonnée 2. Celle de l'expansion gagnait chaque jour du terrain.
Telles furent, après les causes de l'occupation de la Tunisie, les origines de la conquête du Tonkin, qui ne devait se terminer que le 9 juin 1885 par le traité de Tien-Tsin, et dont une des péripéties, la surprise de Lang-Son, devait amener la chute du cabinet Ferry.
Mais le parti colonial français ne bornait pas ses ambitions aux seuls rivages lointains de l'Asie ou à l'Afrique du Nord. Il ne s'était pas effrayé des difficultés avec l'Angleterre, qu'avait soulevées l'expédition de Chine. Il formait encore de grands desseins sur l'Afrique équatoriale. Qu'importe si ces
1. II n'est pas niable que Bismarck ait encouragé jusqu'au bout cette politique d'expansion de la France, et n'ait suscité, comme il sera expliqué plus loin, toutes sortes d'entraves au parti colonial naissant en Allemagne. Il disait: « Nous appartenons à la classe des nations dont le vieux prince de Metternich disait : ce sont des nations rassasiées. » (Discours au Reichstag, 11 janvier 1887.)
2. Sur cette période et l'évolution de Gambetta et de son entourage, v. Mme Juliette Ad.vm, Après l'abandon de. la revanche.
desseins se heurtaient là encore à la politique et aux convoitises traditionnelles de l'Angleterre! Au besoin, il s'appuierait contre elle sur Berlin, oii les ambitions britanniques rencontraient déjà une résistance sourde, mais tenace. Le cabinet anglais avait en effet essayé, par tous les moj'ens en son pouvoir, de s'opposer à l'établissement de l'Allemagne au Cameroun, où des factoreries allemandes avaient été fondées dès 1860 et dont le docteur Nachtigal avait proclamé l'annexion le 15 juillet 1884. Il avait même, quelques mois avant cette annexion, le 26 février, reconnu par traité certaines prétentions portugaises sur le bassin du Congo, et ces prétentions étaient une menace pour la liberté et le développement du commerce de toutes les nations^ et particulièrement des nations nouvelles venues à la vie mondiale.
Ainsi, tout naturellement, Jules Ferry fut amené à accepter l'invitation de l'Allemagne à une conférence oîi serait réglé le statut économique de ces régions à peine connues, mais que tout le monde avait intérêt à conserver ouvertes. C'est dans ces conditions que s'ouvrit, le 15 novembre 1884, pour se terminer le 26 février 1885, cette conférence de Berlin qui devait constater, publiquement, la 'première entente francoallemande sur le terrain africain, donner naissance à bien d'autres projets d'entente avortés ou menés à bieni, et se clôturer par le premier grand acte international relatif à lAfrique.
1. Sur la conférence de Berlin, v. Desp.\gn'ET, loc. cit., p. 248 sqq,. et Livre j.a.u.ne, Affaires du Congo et de l'Afrique-Occidentale, 1885.
6o LE COUP d'agadir
Un parti, toutefois, se posait en adversaire de cette politique d'expansion: c'était le parti radical. Il comptait dans ses rangs des hommes comme MM. Clemenceau, L. Bourgeois, H. Brisson. Pour lui, la France ne devait pas « détourner ses regards de la frontière de l'Est ». Les conquêtes lointaines, il les tenait pour une cause d'affaiblissement en Europe, pour une cause aussi de froissements ou de conflits avec l'Angleterre, dont il proclamait que l'appui, contre l'Allemagne, était la seule garantie de l'existence de la France. Il montrait les conséquences de l'expédition tunisienne : l'Italie accédant, le 20 mai 1882, à l'entente austro-allemande, pour former cette Triple Alliance à laquelle il paraissait impossible, alors, de trouver un contre-poids. Et le parti radical ne craignait pas de tirer les conclusions de ces prémisses: retour aux armements et à l'idée de revanche. La droite, froissée des lois de laïcité, vint à sa rescousse. Sur l'affaire du Tonkin, J. Ferry tomba. Les élections de 1885 amenèrent à la Chambre, à côté de radicaux nombreux, une impressionnante minorité de consei-vateurs. Le boulangisme naquit, imprégnant même ses adversaires de ses tendances nationales. La vision d'une plus grande France disparut. La douleur de la mutilation encore récente se fit de nouveau sentir.
La réponse de l'Allemagne ne se fit pas attendre. M. de Bismarck présenta au Reichstag une loi augmentant, dans des proportions considérables, l'armée allemande, puis comme le Reichstag semblait hésiter, transigeait, déformait le septennat demandé, il prononça sa dissolution, et, bien que les élections du 11 février lui eussent donné la majorité, que le
UN REGARD SUR LE PASSÉ 6l
nouveau Parlement eût voté les crédits, brusquement fit naître le fameux incident Schnœbelé (20 avril 1887). M. Schnœbelé, commissaire spécial de police à la gare de Pagny-sur-Moselle, fut attiré dans un véritable guet-apens. sur le territoire allemand, et emprisonné à Novéant. ^1. de Bismarck mit huit jours à reconnaître que ses agents étaient dans leur tort, et à donner l'ordre de mise en liberté demandé par la France.
Mais l'effet qu'avait cherché le chancelier de fer était produit. Surexcitée par une habile campagne de presse, l'opinion allemande manifestait de nouveau sa méfiance contre l'enîiemi héréditaire. Elle crut fermement au danger d'une guerre de revanche. Le vote du septennat fut approuvé par la presque unanimité des Allemands. A la faveur de ce mouvement, Bismarck, enchanté d'avoir trouvé l'introuvable Reichstag, fit même modifier la constitution de l'Empire et porter à cinq ans la durée du mandat législatif qui n'était, jusqu'alors, que de trois. Et lorsque mourut, le 9 mars 1888, le vieil empereur Guillaume lei", la méfiance avait poussé de nouvelles racines si profondes, le gouvernement allemand usait de cette méfiance avec tant de sécurité, que même sous le règne éphémère de Frédéric m, libéral et pacifique (9 mars-15 juin 1888), purent être promulgués les rigoureux rescrits qui fermaient à peu près complètement aux Français, ou simplement aux personnes venues de France, l'entrée des provinces annexées.
Il allait falloir de longues années, la chute de Bismarck, l'essor imprévu de l'activité économique de l'Allemagne, et surtout l'audace et le sens moderne
d'un jeune souverain, pour permettre, comme à Berlin en 1885. de nouvelles tentatives de rapprochement entre les deux nations toujours rivales.
Avec Guillaume II, le terrain où se déploie l'activité de l'Allemagne s'élargit. Le nouvel empire ne se contente plus du champ européen. Sa vue s'étend sur le globe entier. La Weltpolitik, après quelques tâtonnements, s'affirme.
Mais là, une série de mésaventures attendaient l'Allemagne et son nouveau souverain. « Pendant qu'elle était au seizième et jusqu'à la moitié du dix-neuvième siècle, dispersée, à demi paralysée, pendant que la vieille puissance maritime de ses villes de la Hanse sombrait dans l'impuissance et dans le naufrage de la nation germanique, les Hollandais, les Portugais, les Espagnols, les Anglais et les Français lançaient leurs navires sur les mers, conquéraient des terres lointaines, et quand lAllemagne, à la fin du dix-neuvième siècle, au commencement du vingtième, éprouvant le besoin de 1 l'expansion industrielle et économique, a jeté un regard sur le monde, elle a vu le Canada à l'Angleterre, l'Australie à l'Angleterre, le sud de l'Afrique aux Anglais, une partie, une magnifique partie du continent africain à la. France, partout les positions occupées, partout le globe distribué. Et alors, vous
comprenez bien... qu'elle devait veiller avec un soin particulièrement méticuleux à ce qu'une distribution nouvelle du petit nombre de débouchés qui restaient ne fût point opérée » i.
Tout le secret de Ihistoire mystérieuse des rapports franco-allemands depuis vingt-quatre ans est contenu dans cette phrase.
Mais cette histoire elle-même, et la manière dont ce secret fut si jalousement gardé, surtout parce que personne ne s'attacha à le dévoiler, valent quelques pages, sans lesquelles les événements de 1911 s'expliqueraient difficilement.
Ses deux premières années de règne, Guillaume II les consacra à reconnaître le terrain européen, à apprendre l'échiquier diplomatique, sous la direction du chancelier. C'est l'époque de ses voyages, si nombreux, qu'ils lui valurent en Allemagne le sobriquet qui n'était pas sans raillerie, de Meise Kaiser. C'est l'époque aussi de son différend avec Bismarck, que dénoua la démission imposée au fondateur de l'Empire, le 20 mars 1890. Au volontaire chancelier, le jeune empereur donna comme successeur le général Caprivi, véritable ministre d'un monarque absolu, simple intermédiaire des décisions impériales.
Cette aurore du nouveau règne ne fut pas douce aux rapports franco-allemands : rigueurs en Alsace- Lorraine, incidents de frontière menus mais répétés, procès d'espionnage : le régùne bismarckien semblait devoir survivre à Bismarck. A un point de
1. Discours prononcé, le 19 décembre 1911, par M. Jean Jaurès à la Chambre des députés.
v'ue plus général, la politique allemande tendait toujours à l'hégémonie. Tout en se rapprochanl de l'Angleterre, elle continuait son effort des anné : . précédentes pour séparer la Russie de la France, et si son dessein secret était bien d'attirer celle-ci dans son orbite, elle ne voyait que dans la manière forte le moyeu de le réaliser. Son succès fut médiocre. La France persista dans sa réserve. L'Alliance franco-russe se noua discrètement d'abord (1892) pour s'affirmer publiquement quelques années plus tard (1894 et 1897).
Cependant, l'Allemagne avait grandi. Sa population, de 40 805 000 habitants en 1870, était passée à 49 241 000 en 1890 et à 52 001 000 en 1895, tandis que la population de la France restait stationnaire. Son commerce extérieur spécial dépassait déjà depuis quelques années celui de la France. De 7 milliards 473 000 000 marks déjà en 1890, une grave période de crise avait seule pu la maintenir à ce chiffre. L'industrie, la marine m.archande se développaient dans des proportions inattendues. Une seule compagnie de navigation, qui ne transportait en 1882 que 384 000 tonneaux de marchandises, en transportait 389 000 en 1891 et 1363 000 en 1895 M
Elle naissait en même temj)s à la vie coloniale. Dès 1889, l'importance de ses colonies était suffisante pour qu'il fût nécessaire de créer à l'Office extérieur une section spéciale chargée de les administrer-. Elle organisait le Cameroun, étendait
1. V. Lucien Hubert, député : L'effort aUema?id, Paris 1911, Félix Alcan, éditeur.
2. Le crédit nécessité par la création de cette section fut voté par le Reichstag à la fin d'octobre 18S9i
son protectorat de la côte orientale d'Afrique, réglait la question de Samoa. Amenée logiquement ensuite à défendre ce qu'elle acquérait, elle posa les premières assises de sa puissance navale i, premières manifestations aussi de l'activité de son souverain et de la direction qu'il entendait donner à cette activité. Quelques années à peine s'étaient écoulées depuis son avènement qu'il avait trouvé le but nouveau à proposer à son peuple. î Notre avenir est sur l'eau, lui dit-il, en s'adressant au prince Henri de Prusse. »
Ainsi naquit cette politique mondiale autour de laquelle allait pivoter désormais la politique de l'Allemagne. Mais dernière formée parmi les grandes nationalités européennes, l'Allemagne était aussi la dernière venue sur la scène du monde. Deux autres grands peuples, pour des raisons différentes, conquéraient rapidement et sûrement tout ce qui restait vacant à la surface du globe.
La section coloniale était destinée, d'après une note officieuse, à empêcher le gouvernement de l'empire de « s'engager à l'avenir dans des entreprises dont le plan ne reposerait pas sur une connaissance suffisante du pays où l'on irait s'établir ». Cette phrase exprimait la ■défiance personnelle de Bismarck, qui ne se laissa entraîner qu'à regret, comme on le sait, dans la voie des acquisitions territoriales lointaines. Sa disparition et les besoins qu'il n'avait certes pas pré\Tis de l'expansion allemande devaient singulièrement modifier les idées de ses successeurs I
1. Le premier programme naval d'où est sorti la marine allemande contemporaine a été présenté au Reichstag, en même temps que de nouvea\ix crédits militaires, au mois de janvier 1893. L'Assemblée, ayant refusé les crédits, fut dissoute, et un nouveau Reichstag, élu les 15 et 24 juia 1893, les adopta.
66 LE COUP DAGADIR
Tandis que l'Angleterre asseyait et fortifiait son occupation de l'Egypte, se développait au Niger, élargissait son rayon d'action dans l'Afrique du Sud, la France s'emparait du Dahomey, préparait la conquête de Madagascar, jetait dans toute l'Afrique nordoccidentale les bases d'un nouvel empire qui prenait déjà sur la carte la figure d'un énorme prolongement étalé de la métropole. Se heurter à la fois à lune et à l'autre, il n'y fallait pas songer. Ce n'eût pas été seulement exposer le nouvel empire à des périls sur le continent. C'eût été encore compromettre pour toujours ses velléités naissantes d'expansion, en les exposant aux coups des deux seuls pays dont l'expérience coloniale eût fait, s'ils eussent été unis, les seuls maîtres du monde.
L'Allemagne, ou plutôt son souverain, obligé de choisir pour trouver le point d'appui dont il ne pouvait se passer, n'hésita pas longtemps. Avec la France seule il y avait possibilité de s'entendre. Comment la France pouvait-elle hésiter? En prenant la main qu'on lui tendait, elle garantissait d'abord sa sécurité continentale. Elle pouvait ensuite, à l'abri de cette sécurité reconquise, poursuivre sans crainte l'achèvement de son empire colonial. Son ennemie séculaire, à qui elle devait la perte de toutes ses grandes possessions d'autrefois, Indes, Canada, Louisiane, et de ses espérances modernes en Egj^pte, n'était-ce pas l'Angleterre? Et n'était-ce pas aussi l'Angleterre, dont l'écrasante supériorité navale, l'esprit d'entreprise et de lucre gênaient sur tous les points du monde le méthodique et tenace effort des pionniers de l'Allemagne, Partout l'Allemagne la rencontrait, barrant la route: en Chine, vers la-
quelle le jeune empereur ne craignait pas d'allonger son regard i, dans l'Afrique du Sud, au Transvaal, où les Hollandais, ces cousins des Allemands, luttaient contre l'envahissement britannique.
Comment cette union ne se serait-elle pas scellée?
Le passé? Mais la France se recueillait depuis si longtemps que son recueillement s'achevait en renoncement. Puis, pourquoi revenir sur lirrévocable? Ce qui était fait était bien fait et les générations nouvelles ne pouvaient éternellement alourdir leur héritage du passif des générations dautrefois. L'alliance russe? Mais TAllemagne n'avait rien à lui objecter, puisqu'elle n'avait pour but que de garantir un équilibre qui faisait le bonheur de tous, en garantissant la sécurité de chacun, et non de remettre en cause un statut territorial qu'il n'appartenait plus à personne de modifier. Même, le nouvel empereur, Nicolas II, qui succéda, à la fin de 1894, au tsar fondateur de lalliance, n'était-il pas d'humem- si pacifique, qu'il ne pouvait voir, dans le pacte conclu par son père, aucune raison d'hostilité envers l'Allemagne.
Mieux encore! La Russie elle-même ne venait-elle pas d'entreprendre cette poussée vers l'Extrêmc- Uricnt qui était dans sa destmée, ainsi que Bismarck le lui avait si souvent suggéré. L'entente de la France et de l'Allemagne se transformerait ainsi tout naturellement en une triple entente continentale qui mettrait des bornes aux empiétements du
1. Le 1" janvier 1896, Guillaume II remit à M. Jules Herbette, ambassadeur de France, potu" être transmis à M. Félix Faure, un tableau de sa composition représentant la Lutte de la civilisation contre la race jaune.
léopard britannique. L'Europe, la vraie, po urinait coordonner en paix l'œuvre civilisatrice que ses nations isolées n'avaient jusqu'ici qu'ébauchée dans le cliaos.
L'appel fut entendu des deux côtés.
Il n'avait pas de peine à l'être en Allemagne, oîi l'opinion nationale, dans l'inconscience de la force, s'étonnait que la France, en scellant une fois encore, dans la paix et en connaissance de cause, le pacte de démembrement au bas duquel sa main violentée avait mis le paraphe crispé du désespoir, n'eût pas encore estimé à leur prix les avantages d'une réconciliation définitive. Le souverain allemand lui-même n'avait aucune animosité contre la France. Les rigueurs du début de son règne, il les avait trouvées dans rhcritage impérial, et tant que Bismarck était resté au jjouvoir, sa souveraineté avait été ime apparence. Il n'avait jamais, au contraire, laissé échapper une occasion de témoigner aux Français des sentiments amicaux.
L'appel devait être aussi entendu en France. Les événements et les hommes s'unirent pour qu'il le fût,
« La fièvre coloniale » sévissait. La « noble mutilée » se retournait sur son lit devenu trop étroit, courait chercher à des milliers de lieues les lauriers qu'elle ne pouvait plus, au moins pour longtemps, cueillir en Europe. Elle acclamait les soldats de Négrier, du général Doods, de Duchesne... Et pratique, elle acquérait « de la terre i>, plaçait ses capitaux, ouvrait des voies nouvelles à l'activité de ses enfants. Des légions d'explorateurs se levaient sur son sol, les Maistre, les Brazza, les Béhagle, les Dy-
bowski... L'Afrique surtout, le continent noir et mystérieux les attirait. Partout, ils y plantaient le drapeau tricolore: sur le Niger, sur le Congo et ses immenses affluents, et jusque dans cette vallée du Haut-Nil, dans ce Soudan égyptien devant lequel la conquête anglaise avait dû reculer. Une sorte de « folie de l'atlas » régnait. Sur la carte déployée, on traçait des lignes audacieuses; l'une devait joindre le vieux Sénégal de Faidherbe à la jeune colonie d'Obock, l'autre devait assurer la € continuité » de l'empire équatorial et de l'empire occidental africains de la France 1.
Parallèlement à la rivalité anglo-allemande, se développait la rivalité anglo-française. Comment l'identité de l'adversaire d'aujourd'hui n'eût-elle pas rapproché les ennemis d'hier? Que fallait-il pour opérer le rapprochement?
La volonté réfléchie et le pouvoir de quelques hommes. Or, les fluctuations de la politique voulurent
1. Le ministère des Colonies français fut créé au mois de février 1894. Il est assez piquant de rappeler l'article plein de réserves par lequel le Times accueillit cette création. L'organe de la Cité s'exprimait ainsi : « Tout en envisageant avec sympathie et satisfaction chaque mesure pouvant contribuer au développement des territoires étrangers contigus aux nôtres, soit en Afrique soit ailleurs, et tout en nous félicitant d'un changement d'organisation des départements français qui, en renforçant le système colonial de l'administration, doit, dans notre opinion, rendre i>ossible la solution pacifique des questions qui se posent en dedans et en dehors des sphères d'influence française, nous croyons nécessaire de dire que si la nouvelle administration désire conserver la sympathie de l'Europe civilisée, il faut qu'elle se pénètre de l'idée que le temps des agressions coloniales est passé. »
qu'à ce moment précis, ces hommes prissent, en Allemagne et en France, la direction des affaires. Ce furent le prince C. de Hohenlohe et M. G. Hanotaux, aidés, poussés, chacun dans son pays, par ce qu'on appelait déjà les milieux coloniaux, formés par les explorateurs, les sociétés de géographie et de colonisation. En Allemagne, ces efforts étaient soutenus par les mêmes éléments, auxquels venaient prêter leur concours même des fonctionnaires de la chancellerie, oii le directeur de l'Office colonial lui-même et le docteur Vohsen prêchaient ouvertement l'entente avec la France i.
M. Hanotaux entra au quai d'Orsay, pour la première fois, le 30 mai 1894 2. Elevé à l'école de Gambetta et de Jules Ferry, la politique de recueillement, donc d'expansion, donc anîi-anglaise, était naturellement la sienne. De cette politique à l'entente avec l'Allemagne, il n'y avait que l'épaisseur fragile des circonstances. Les événements se chargèrent d'abattre la mince cloison.
1. Ces deux fonctionnaires firent paitie de la commission qui procéda, à Paris, en 1894, à la délimitation du Congo et du Cameroun, et ne cachèrent pas leurs sentiments.
2. M. Hanotaux fut ministre des Affaires étrangères une première fois du 30 mai 1894 au 2 novembre 1895, ime seconde fois du 30 avril 1896 au 30 juin 189S. Entre ses deux ministèro-î, M. Hanotaiix avait été remplacé par M. Berthelot (2 novembre 1895-29 mars 1896) et par M. Bourgeois (28 mars-30 avril 1896). Le 30 juin 1898, M. Delcassé prit à son tour la direction du Département. Il devait la conserver sept années sans interruption, soit jusqu'au 6 juin 1905. Ces dates ont imo importance capiUile, comme on va le voir, dans l'histoire de la politique extérieure de la France.
M. Gabriel Hanotaux est né le 19 novembre 1853, h Beaurevoir, dans l'Aisne. Après avoir traversé le cabinet
UN REGABD SUK LE PASSE 7I
Ce fut d'abord, après un essai malheureux d'intervention parallèle à propos du traité anglo-congolais du 12 mai 1894, et au commencement de 1895, la guerre lointaine qui mit aux prises la Chine et le Japon et révéla au monde étonné la naissance d'une nouvelle et puissante nation. L'énorme Empire céleste abattu, le Japon exigea le prix de sa victoire: c'était la liberté d'étendre son protectorat sur la Corée et la pleine souveraineté de la presqu'île du Liao-Toung, qui commande le Pé-Tchi-Li. Mais c'était aussi la curée ouverte, le démembrement du colosse informe qui commençait, une hégémonie qui se préparait à exclure de l'Extrême-Orient ceux qui ne s'entendaient pas avec elle, La Russie était menacée dans sa poussée vers le Pacifique, l'Allemagne pouvait craindre pour la « porte ouverte s, la France s'inquiétait de la sécurité de ses possessions indo-chinoises.
Ce qui devait arriver arriva. Les trois cabinets de Saint-Pétersbourg, Paris et Berlin s'entendirent pour faire lâcher prise aux armées japonaises, qui durent évacuer les provinces chinoises. Le traité de Shimonoseki (3 juillet 1895) fut déchiré. Le
de Jules Ferry, Q fut nommé conseiller à l'ambassade de Vienne. Elu député de l'Aisne en 1886, il fut battu aux élections générales de 1889 et rentra dans la diplomatie. Il était directeur des consulats et des affaires commerciales au quai d'Orsay lorsque lui fut offert, pour la première lois, le portefeuille des Affaires étrangères. Auteur d'un grand nombre d'ouvrages historiques : les Villes retrouvées, 1880, Etudes historiques sur le seizième et le dix-sepiitme siècle en Frane, 1886, Histoire du cardinal de Eichelieu, Histoire de la France contemporaine, il recueillit, le l^r avril 1897, la succession de Challemel-Lacour à l'Académie française.
Japon dut se contenter d'une indemnité en argent. Mais déçu, humilié, il se jeta dans les bras de l'Angleterre, et l'entente, puis l'alliance qu'il conclut avec elle lui permit de préparer l'éclatante revanche qu'il prit dix ans plus tard sur l'une des trois puissances intervenantes i.
Cette action commune de la France et de l'Allemagne, même s'exerçant aussi loin, n'eut pas, il faut le reconnaître, l'approbation unanime de l'opinion française. Dès le 10 juin, c'est-à-dire au moment où l'escadre de l'amiral Beaumont reçut l'ordre de croiser, avec les escadres allemande et russe, dans les mers de Chine, en face du Japon, M. Millerand, développant à la Chambre des députés une interpellation qu'il avait déposée, exprima très nettement la crainte que les décisions prises par le gouvernement, en déterminant dans le pays des manifestations dont il serait impossible de se rendre maître, ne fournissent à « l'agitation nationaliste t des prétextes pour agir sur l'opinion.
L'intervention franco-germano-russe était encore soulignée par la participation de l'escadre française aux fêtes d'inauguration du canal de Kiel, qui furent données à peu près à la même époque 2. M. Millerand ne manqua pas de le remarquer.
1. L'alliance anglo-japonaise fut signée en 1902 et renouvelée en 1905, puis en 1911.
2. Les fêtes de l'inauguration du canal de Kiel commencèrent le 19 juin à Hambourg. Cinquante-trois navires de guerre représentant les différentes nations maritimes d'Europe ainsi que les Etats-Unis y prirent part. L'escadre française était composée des cuirassés Hoche et Dwpuy-dc-Lôme, sous le commandement du contreamiral Ménard. Elle quitta les eaux allemandes immédiatement après le dîner offert par l'empereur Guillaume
La réponse de M. Hanotaux fut caractéristique. Le ministre insista avec éloquence sur l'obligation qui s'imposait à la France de reprendre sa place dans le concert des puissances, afin de prouver ï la nécessité de son existence et de sa force pour l'équilibre de l'Europe et du monde ^ ». Xe sauvegardait-il pas deux fois les intérêts de la France, en s'assurant pour eux un point d'appui nouveau et puissant en Extrême-Orient, et en apportant à son tour son concours effectif à lalliée de la France, la Russie? Le plaidoyer de M. Hanotaux entraîna l'opinion de la Chambre et l'opinion publique ellemême l'approuva en somme sans trop de révolte. De savoir la Russie aux côtés de la France soit à Kiel, soit en Chine, elle s'en trouvait presque apaisée. Etonnée d'abord, elle avait fini par accepter une interprétation pacifique de l'alliance franco-russe.
« Ce qu'il y a de plus heureux, concluait un article qvii traduisait manifestement la pensée gouvernementale, c'est qu'après tout l'empereur Nicolas et la France, en scellant ainsi publiquement dans les eaux de Kiel leur accord, ont trouvé le plus sûr moyen de travailler à la consolidation de la paix. Ce n'est pas le moindre des titres de l'alliance franco-russe au respect et à la bienveillance des amis sincères de la concorde européenne et du repos du monde 2. »
Cette politique de concorde et d'apaisement sur \û
le 21 au soir. Après le dîner, l'emperour avait tenu cercle sur la terrasse du Niohé, et s'était entretenu longuement avec l'amiral Ménard.