‹ Le "coup" d'Agadir; origines et dévelopement de la crise de 1911Chapitre 8 sur 66 · V. Bluc Bock, no I, lord Ssilisbury à. sir Edmond Monson · texte numérisé non relu

V. Bluc Bock, no I, lord Ssilisbury à. sir Edmond Monson

également les colonies portugaises. D'après l'opinion la plus généralement accréditée, les deux contractants s'y sont mis d'accord pour un partage de ces colonies, dans l'hypothèse où le gouvernement portugais voudrait les aliéner. Mais l'Angleterre exerce sur le Portugal une sorte de protectorat de fait, qui répond à certains besoins stratégiques et de politique générale, et le gouvernement anglais a indiqué à plusieurs reprises, et nettement, qu'il ne permettrait pas qu'aucune pression fût exercée dans le but d'amener ce petit Etat à aliéner, même à titre onéreux, une partie de son empire colonial 1.

li faut croire, d'ailleurs, que le souverain allemand, en se retournant ainsi brusquement vers l'Angleterre, avait obéi à un de ces mouvements soudains et spontanés dont on le dit coutuniier, plutôt qu'à une pensée mûrement réflécliie. En tout cas, il put s'apercevoir rapidement que sa volte-face n'aurait pas été approuvée par l'opinion de son peuple s'il avait pu la connaître. L'agitation grandissait en effet en Allemagne contre les t agissements « anglais dans l'Afrique du Sud. Puis, dans un an à peine allait s'ouvrir l'Exposition universelle de Paris, et l'industrie et le commerce allemands travaillaient avec entrain à préparer uns participation dont ils attendaient de pacifiques victoires. Les traiisactions de toutes natures entre les

1. Quelques télégrammes de presse ayant annoncé il y a quelque temps qu'il était de nouveau question de la vente d'une ou de plusieurs colonies portugaises, le nouveau gouvernement républicain de Lisbonne a fait démentir énergiquement cette information.

deux pays prenaient des proportions inattendues. Qui pouvait songer à transformer ce courant paisible et civilisateur en une invasion guerrière et dévastatrice?

Guillaume II eut-il vraiment à vaincre un ressentiment pei'sonnel? Fut-il, au contraire, satisfait d'avoir, une fois encore, à diriger son regard vers Paris? C'est son secret. Il est seulement connu aujourd'hui qu'en un an à peine, il fit proposer par deux fois au gouvernement français une nouvelle entente sur le terrain africain, et que sa seconde proposition était, sans ambiguïté, dirigée contre l'Angleterre. Voici succinctement dans quelles conditions.

Au mois de juillet 1899, M. de Bùlow, secrétaire d'Etat à l'Office extérieur, posa nettement au marquis de Noailles la question d'une nouvelle entente africaine à élaborer. L'ambassadeur de France, instruit sans doute par l'expérience, hésita à en écrire à son gouvernement. Mais M. de Bùlow revint à la charge, et M. de Noailles fut obligé de transmettre ces ouvertures à Paris. M. Delcassé, dès qu'il reçut le télégramme de l'ambassadeur, en donna connaissance à M. E. Loubet, Président de la République, puis à M. Waldeck-Rousseau, Président du Conseil. M. Delcassé fut autorisé à répondre brièvement, mais catégoriquement, qu'il était prêt à examiner les propositions que le gouvernement allemand voudrait bien lui soumettre. Le gouvernement allemand trouva-t-il la réponse peu encourageante? Son désir d'entente était-il, au fond, peu sincère? Ici encore, le mystère est difficile à pei*cer. Les suites de ces premières ouvertures n'en

sont pas moins certaines : la conversation tomba ^.

Une deuxième tentative de rapprochement s'ébaucha au cours de l'année 1900, et échoua comme la précédente. Ses origines, son développement, les causes de son échec se perdent dans l'inextricable écheveau des combinaisons diplomatiques et des événements si complexes de cette époque.

Réduite à ses grandes lignes, elle semble pouvoir néanmoins se résumer ainsi : la guerre anglo-boer ayant éclaté au commencement du mois d'octobre 1899, Ihostilité de l'opinion allemande contre l'Angleterre s'était exaspérée d'abord à la nouvelle des premières défaites des armées anglaises, puis, plus encore, s'il est possible, à la nouvelle que ces défaites s'étaient, au bout de quelques mois, changées en succès. Journalistes, écrivains allemands demandaient au gouvernement impérial d'inter\'enir pour faire cesser les t horreurs » de cette guerre. Le gouvernement dut céder encore au courant populaire. Mais l'Allemagne ne pouvait intervenir seule, sans paraître justifier le soupçon d'agir par hostilité à l'égard de l'Angleterre. Elle s'adressa donc à la fois à la France et à la Russie, et il sembla im moment qu'on fût sur le point de voir les trois puissances continentales, invoquant, comme le

1. D'après ce qui a été rapporté à l'auteur, du côté allemand, on estima, à Berlin, que la réponse de M. Uelcassé manquait de précision.

A notre connaissance, deux auteurs seulement ont fait allusion à ces curieux pourparlers. Ce sont M. André Mévil (v. plus haut, loc. cit.) et M. le sénateur Gervais, auquel ses études, ses relations personnelles et sa qualité d'ancien rapporteur du budget des Affaires étrangères donnent ime autorité particulière (v. le journal Vinformation du 21 juillet 1911).

f)0 LE COUP D A«ADIR

proposait M. Delcassé, l'article 3 de la Convention de La Haye relatif aux bons offices et à la médiation, faire auprès du cabinet de Londres une démarche qu'on pourrait peut-être croire susceptible de conduire à une paix qui aurait garanti l'existence aux deux républiques boers.

Cette démarche ne fut pas faite. L'intervention à trois resta à l'état de projet. A qui la faute? Il est bien difficile de le deviner, plus difficile encore, ayant trouvé une explication, de l'établir. Le gouvernement allemand exigea-t-il. avant d'intervenir à Londres, que la Russie et la France prissent, au préalable, l'engagement mutuel de se garantir, pour un temps à déterminer, Vintégrité de leurs territoires européens"^ Faut-il croire que les difficultés de l'intervention se précisant à mesure qu'approchait le moment d'agir, les trois Puissances intervenantes sentaient en même temps leur volonté faiblir? Faut-il voir dans la demande préalable de l'Allemagne, à la supposer exacte, un simple procédé pour amener 1" échec de l'entente? Les psychologues de la diplomatie contemporaine ou les historiens de l'avenir ont le champ libre. La seule conclusion qu'il soit permis aujourd'hui de tirer de cette expérience avortée, c'est qu'en 19G0 l'hostilité de l'opinion allemande contre l'Angleterre était encore assez forte pour pousser la chancelkTic impériale dans la voie d'une entente avec la France, mais qu'elle ne l'était pas assez pour contraindi'c cette chancellerie à vouloir les moyens suffisants et nécessaires pour en assurer la conclusion i.

1. M. André Mévil {loc. cit., p. 45 et suiv.) donne des détails intéressants sur ce projet d'intervention à trois

UN BE(.AHD SUB LE PASSÉ ()i

Mais pendant que les chancelleries poursuivaient dans l'ombre et le mys'ère leurs savantes combinaisons, l'opinion allemande manifestait publiquement des sentiments amicaux envers la France. L'Exposition universelle fut un triomphe pour l'industrie allemande. Les Allemands affluèrent à Paris durant tout le temps qu'elle dura, et cette affluencc fut au moins aussi remarquée ([ue l'abstention des Anglais, visiteurs pourtant fidèles de la France.

L'empereur Guillaume II conçut-il alors le projet de reprendre encore ime fois loeuvre que ia chute de M. Hanotaux avait fait échouer? Cela n'est pas impossible. Les événements de Chine, l'insurrection des Boxers, la nécessité pour les puissances d'envoyer, après s'être mises rapidement d'accord, des troupes jusqu'à Pékin, lui avaient permis de faire jouer à l'Allemagne un rôle prépondérant dans cette intervention. On avait pu voir opérer, côte à côte, des troupes françaises et des troupes allemandes, sous la ï présidence = commune du maréchal de Waldersée.

dans la querelle anglo-boer. L'auteur a manifestement recueilli ces détails de la bouche des personnes les mieux en mesure d'être renseignées. Le défaut de ce récit est pourtant grave : en une pareille matière, on ne peut porter de jugement que sur un dossier diplomatique complet. Or, il n'est au pouvoir de personne de se procurer ni de fournir ce dossier. Il reste néanmoins, du récit de M. A. Mévil, beaucoup de faits acquis ou vraisemblables, parce qu'ils concordent exactement avec d'autres faits ou avec certains mouvements de l'opinion connus ou que tout le monde peut vérifier, comme le voyage à Paris de M. Mouravief, ministre des Affaires étrangères de llussie, en novembre 1899, ou l'hostilité de l'opinion allemande contre l'Angleterre pendant la guerre anglo-boer.

Le 22 août 1900, l'obligation des passeports avait été supprimée en Alsace-Lorraine. L'apaisement semblait définitif entre les deux pays. M. de Munster avait été remplacé à l'ambassade de Paris par le prince Radoliui et celui-ci avait reçu pour instructions de diriger ses efforts, avec prudence et ténacité, dans le sens d'un rapprochement plus intime entre les deux pays. Au cours même de l'hiver 1901-1902, pendant une de ces crises financières qui raréfient le numéraire en Allemagne, la finance française était venue au secours des banques allemandes -. Rien, en apparence au moins, ne paraissait devoir faire obstacle à (une réconciliation durable, qui semblait répondre aussi bien aux vœux de l'empereur qu'à ceux du nouveau chancelier, M. de Biilow 3.

Mais deux faits d'ordre bien différent survin-

1. Le prince Hugo Radolin-Radolinski est né en 1841. Il appartient, comme son nom l'indique, à une famille polonaise. Entré dans la diplomatie en 1865, il fut notamment : conseiller d'ambassade à Constantinople, maréchal de la cour du Kronprinz Frédéric (1884), grand maréchal de la cour pendant le court règne de ce dernier (1888), ambassadeur à Constantinople (1895). C'est de ce dernier poste qu'il vint à Paris. Par sa seconde femme, née d'Oppersdorf, le prince RadolLn était apparenté aux Talleyrand-Périgord et à plusieui-s familles françaises.

2. Les banques françaises avancèrent aux banques allemandes une somme de un milliard deux cent millions, en six tranches de 6 millions chacune. Il est juste d'ajouter que ce ne fut pas là im prêt gratuit. Les établissements français reçurent, sous forme d'intérêts ou de commissions, une large rétribution. M. A. Raffalovitch, dans son excellente Année financière, a exposé le détail de cette gigantesque opération financière.

3. C'est le 15 octobre 1900 que M. de Bûlow succéda au prince de Hohenlohe. Le prince de Biilow est né en 1841. Ancien officier, il entra dans la diplomatie après la guerre franco-allemande. Nommé secrétaire d'Etat à

UN REGARD SUR LE PASSÉ qS

rent précisément en ce même temps, qui devaient une fois encore réduire à néant les espérances allemandes, si tant est que ces espérances aient été sérieuses : l'ouverture de la question marocaine, et la fin du règne plus qu'à moitié séculaire de la reine Victoria, coïncidant avec la fin de la guerre anglo-boer.

C'est M. Delcassé qui devait prendre Tinitiative

d'ouvrir la question marocaine.

» Le Maroc confine à 1 Algérie. La paisible possession f de l'une par la France, et sa sécurité, ne pouvaient être garanties que si l'autre échappait à toute influence étrangère ou hostile. Il fallait donc, pour assurer la prépondérance de l'influence française dans l'empire chérifien, forger d'abord l'instrument qui lierait son sultan à la France, s'entendre ensuite avec les puissances qui avaient des titres à faire valoir, des intérêts importants à sauvegarder dans ce même empire.

La première partie de la tâche fut menée à bien en deux ans par la conclusion des accords franco-marocains des 20 juillet 1901, 20 avril et 7 mai 1902, qui réglèrent la question de la frontière algérienne, laissée en suspens par le traité de 18451.

l'Office extérieur en 1897, il devint, chancelier et conserva ces fonctions jusqu'au mois de juin 1910, date à laquelle il fut remplacé par ]\I. de Bethman-Hollwez. M. de Biilow, qui a épousé la princesse italienne de Camporeale vit depuis lors à l'écart des affaires et séjourne tantôt en Allemagne, tantôt en Italie.

1. Pour ces textes, v. Pierre Albin, Les grands traités politiques, p. 295 et suiv.

9 t LE COIJP D AGADIR

L'entenle avec les puissances intéressées fut singulièrement plus délicate à mener à bien.

Il y avait d/abgrd 1 Italie. Ses intérêts économiques et commerciaux au Maroc se ramenaient, il est vrai, à de modestes proportions. Mais sa position dans la ]\Iédilerranée, les blessures à peine cicatrisées que l'affaire tunisienne avait faites à son amom--propre et à sa situation internationale, commandaient de ne pas risquer un pas eu avant au Maroc sans son assentiment et, si possible, sans sa complicité. Deux accords, négocies par MM. Delcassé et Visconti Venosta, et signés en décembre 1900 et novembre 1902, la rassurèrent sur son avenir. La France s'engageait par l'mi à se désintéresser de la Tripolitaine, lorsque cette province de l'empire turc deviendrait vacante; par l'autre, les deux puissances réglaient à l'avance la question des oasis situées à la frontière, mal délimitée jusque-là, de la Tunisie.

Mais deux puissances encore revendiquaient au ]Maroc, en même temps que la France, une situation privilégiée: IWngleterre et l'Espagne. Ou ne pouvait s'entendre avec Tùne sans s'entendre en même temps avec 1 autre. L'Angleterre, en effet, en raison de ses intérêts stratégiques sur les deux rives du détroit de Gibraltar et sur toute la péninsule ibérique en général, entretenait avec l'Espagne d'intimes relations, qu'ime alliance entre les familles souveraines des deux nations devait consacrer en 1905. Or, les rapports de la France avec chacune d'elles avaient été jusqu'ici caractérisés surtout par la méfiance!

Mais le 22 janvier 1901 la reine Victoria mourut, le 31 mars 1902 un traité solennel rétablit la paix

dans l'Afrique du Sud, et l'un des motifs les plus puissants de l'hostilité européenne contre l'Angleterre disparut du même coup. Edouard VII, dont l'amitié pour la France s'était affirmée même aux jours de malheur, put préparer, avec le concours du Président Loubet et de M. Delcassé, cette réconciliation dont les effets durent encore. Arrêtée dans ses grandes lignes en 1903, lors de la visite du Président de la République à Londres, l'entente franco-anglaise fut signée le 8 avril 1904 1. Elle fui suivie, le 3 octobre de la même année, d'une convention franco-espagnole, demeurée secrète jusqu'^à ëes derniers mois, mais attestée par une déclaration qui ne laissait aucim doute sm- la portée de l'engagement dont elle était l'expression publique ^^^

Les accords franco-anglais et franco-espagnols de 1904 3 sont si connus, ils ont donné lieu, dans ces dernières années à tant de polémiques, qu'il est peutêtre nécessaire, précisément pour les mieux apprécier à leur valeur, de n'en donner qu'une analyse très succincte.

Le premier sest efforcé de liquider, une fois pour toutes, les litiges que la politique d'expansion avait fait naître entre la France et l'Angleterre. Le plus sérieux était né de la question d'Egypte. La solution la plus grave fut donc naturellement le désistement

1. V. André Tardieu : Questions diplomatiques de l'année 1904, p. 27.

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