‹ Le coup d'aile; pièce en trois actesChapitre 14 sur 35 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

BERNARD, MICHEL, CLOTILDE, HÉROUARD, puis CHARLES, puis JEANNE, puis HÉLÈNE

BERNARD, au dchors surlcperroUy appelant. Par ici, mon colonel!...

GLOTiLDE, contre Ici porte, très affairée et sans se retourner, à Michel qui est adossé, les bras croisés^ au vitrage, pas bien loin derrière elle.

Une femme doit-elle dire : « Colonel » ou bien : « Mon Colonel » ?

MICHEL, rudement.

Je n'en sais rien. {Une ombre passe sur le visage de Clotilde, mais elle redevient subitement très souriante et se poste sur le seuil de la porte, pendant que Bernard, au dehors, prodigue au colonel des phrases obligeantes.)

GLOTILDE, d'une voix hospitalière et compatissante.

Colonel, venez 1... Il fait une chaleur dehors ! (Le colonel paraît, en grand uniforme. Il salue d'une façon très militaire, les talons réunis, puis serre la ynain que lui tend Clotilde. —

Bernard entre derrière lui. En même temps, Charles, venu de Vintérieur^ s'arrête auprès de Bernard j attendant des ordres.)

BERNARD, à Charles.

Qu'y a-t-il ?

CHARLES

Monsieur n'a pas sonné ?

BERNARD

C'est juste!... J'oubliais... Indiquez à l'ordonnance du colonel où se trouve l'écurie... [Montrant le perron.) Par là, vite !... {Élevant la voix.) Et recommandez qu'on ait bien soin du cheval !... (Le domestique sort dans le jardin.)

GLOTILDE

Une si jolie bête!... Je la regardais tout à l'heure... Si fine, si... Des yeux de gazelle... Vous saurez, colonel, que j'ai la passion des

choses guerrières. J'ai passé une partie de la nuit à cette fenêtre, avec ma fllle. Nous ne pouvions pas nous arracher au spectacle de la bataille... De quel côté se trouvait votre régiment?

HÉROUARD

Tenez, on voit fort bien d'ici l'endroit que nous avons défendu presque tout le temps. {Il fait un pas vers la galerie vitrée et se trouve devant Michel. Il s'arrête, regarde le visage couturé de Michel et s incline.)

CLOTiLDE, forcée de présenter Michel, avec une répugnance visible.

Monsieur Renaud... {Michel rend au colonel un rapide salut: le colonel fait le geste de lui tendre la main, Clo tilde passe vivement entre les deux hommes et entraîne le colonel juS' qu'à la fenêtre.) Où disiez-vous, mon colonel ?

HEROUARD

De trois à cinq heures du matin, mes tirailleurs ont été déployés derrière la haie de ce parc, à mi-côte, au-dessus de Jossigny... Vous voyez, à gauche delagrande maison blanche!... (La musique militaire, qui depuis un instant ne se faisait plus entendre, éclate, à courte distance, jouant une marche entraînante.)

BERNARD

Par quel hasard un régiment ici ?

HÉROUARD, riant.

Rassurez-vous, monsieur le député, vous n'avez que le colonel à loger. Mais lorsqu'on reçoit le colonel, on donne également l'hospitalité au drapeau. C'est une compagnie du 170'' qui, musique en tête, escorte le drapeau jusqu'à votre maison. Demain, au départ, on viendra le reprendre avec le même cérémonial.

(Jea,nne arrive en courant par la galerie vitrée, et d'un bond, se trouve au milieu de la salle.)

JEANNE, haletante.

On apporte le drapeau... Le brosseur du colonel dit que... {Elle s'aperçoit qu'elle est auprès du colonel lui-ynême et s'arrête confuse.)

KÉROUARD, souriant, s'incline devant elle.

Madame votre mère assure que vous suivez avec ardeur les opérations militaires. Je constate qu'elle n'exagérait pas. Comme officier, permettez-moi de vous féliciter. {Il lui tend la main, elle y met la sienne, et en quittant le colonel, se trouve auprès de son père.)

JEANNE, à Bernard, h ini-voix.

Je ferais peut-être bien d'appeler mademoiselle Froment... Elle regrettait de n'avoir pas assisté au combat de la nuit.

BERNARD

Oui, c'est cela. Va. {Jeanne repart, très vite. — La, musique s'est rapprochée de plus en plus. Elle arrive devant la grille, où elle cesse brusquement de jouer. Jeanne revient, toute rouge et essoufflée, suivie d'Hélène.)

JEANNE, riant et montrant Hélène.

Je Tai rencontrée dans l'escalier. Elle ne comprenait rien à ce vacarme et cherchait une place pour voir prendre la maison d'assaut. (Se dirigeant vers le perron.) Est-ce qu'on peut regarder?...

HÉaOUARD

Cominent donc!... Je suis fier de vous présenter mes hommes... Regardez-moi quelle allure, après huit heures de marche I... [En disant cela, le colonel fait passer Jeanne, puis Hélène, sur le perron. — Clotilde se dispose

à les suivre. Dès qu'elle a jeté un regard au dehors, elle revient en toute hâte vers son mari.)

Il y a foule!... Toute la population est là... Montre-toi... Ce sera d'un excellent effet.

BERNARD

Tout de suite... {Regardant autour de lui.) Un chapeau!... (Très pressé, parcourant la chambre.) Il me faut un chapeau, vite !...

GLOTILDE, cherchant avec lui.

Je n'en vois pas... Qu'est-ce qui t'empêche d'y aller tête nue ? Ce n'est pas un temps à s'enrhumer.

BERNARD, exaspéré.

Au diable les rhumes !... C'est pour saluer le

drapeau!... (Détachant les syllabes.) Sa-lu-er le dra-peau !

MICHEL, allant à lui.

Voici le mien. (Il lui tend son chapeau.)

BERNARD, Is saisU flévreusement.

Ça ne fait rien... Merci!... [Il se couvre et s'élance au dehors. Pendant les répliques précédentes, on entendait confusément divers commandements militaires, les derniers plus distincts : Arme sur l'épaule droite !... Puis un silence, pendant que le capitaine salue de l'épée le drapeau qui fait face a la troupe. Alors, d'une voix nette et forte, retentit le commandement : Au drapeau ! Clairons et tambours battent et sonnent. La musique joue. A la minute même oii la glorieuse fanfare éclate, Bernard apparaît sur le perron... Il écarte les assistants, et, bien a la vue de la foule, on le voit enlever son chapeau d'un

geste large et solennel, et tenir ce chapeau^ le bras tendu h la hauteur de son visage, tout le temps que dure la musique. Elle se tait. Les honneurs so7it rendus. Le portedrapeau, escorté de deux sous-officiers, gravit les marches du perron, /lu moment où il passe h côté de Bernard, celui-ci, d'une voix retentissante, s'écrie : C'est l'orgueil de la France qui entre chez moi ! . . . Bravos de la foule. Cris nombreux de : Vive l'armée !... Vive la France!... Michel, pendant le salut au drapeau, est resté seul, a demi assis sur une table qui occupe le vnilieu de Vappartement, le dos tourné au perfon, les bras croisés, le regard vague. A l'arrivée du porte-drapeau, il sursautey se retourne et se trouve en présence du drapeau... L'officier qui le tient, indécis sur le chemin à prendre et se trouvant encore loin des autres personnages qui se sont attardés à contempler la foule, s'adresse à Michel.)

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