MIGUEL
Tout! En peu de mots, je pense!... Tout! Oh ! je voudrais les tenir dans la brousse, vos béguines qui terrorisent les petites filles avec des histoires decroquemitaine !... Oui, les tenir dans la brousse pour leur apprendre !... Enfin, vous savez en gros ce qu'il a fait, le frère de Bernard Prinson!... Eh bien, je suis ce frère! Je suis Michel Prinson! (// se lait, dans Vattente d'un geste de terreur ou de réprobation. Hélène, parfaitement calme, reste les yeux fixés sur lui.) Un assassin ! Pire qu'un assassin!... Que je dise mon nom, au bout du monde, n'importe où, chacun s'écartera comme d'un pestiféré... Vous ne comprenez pas à quel degré je suis tombé...
HÉLÈNE, lentement.
Au contraire, je comprends mieux que personne.
MICHEL
Et vousm'écoutez... sage comme une image ! Je ne vous fais pas horreur?
HÉLÈNE
Nullement! La révolte est, de tous les crimes, celui que j'excuse le plus.
MICHEL, 7'iant.
Je ris parce que vous parlez de crimes avec l'aplomb d'un vieux magistrat... Dites donc, votre penchant pour la révolte, c'est effrayant!... Est-ce qu'au couvent vous aviez la tentation d'égorger les soeurs ?
HÉLÈNE
Oh ! voyons !...
fc,
Alors, qui détestez-vous?
HÉLÈNE
Je ne sais pas : tout le monde.
MICHEL
Vous voulez dire l'organisation de tout le monde : la société... Ce mot vous fait ouvrir de grands yeux ! Parions que vos maîtresses ne s'en servaient pas souvent !
HÉLÈNE
Jamais!... Oui! j'en veux beaucoup à votre société. Je lui dois d'avoir grandi en prison.
MICHEL
Eh bien ! grâce à moi, vous avez le moyen de n'y pas retourner. Je vous livre mon secret, avec tout pouvoir de le crier sur les toits... J'habite l'étranger... je m'appelle Renaud... je
ne communique avec les humains qu'au café ou à la brasserie... encore, pas souvent!... Si une petite fille se met à raconter en France que Michel Prinson n'est pas mort, en quoi cela peut-il troublerma digestion?... Mon frère, lui, ne partage pas cette philosophie... c'est un politicien, donc un trembleur!... Il fait dans sa culotte à l'idée du scandale qu'entraînerait ma résurrection... Si jamais vous avez envie de rendre plus attentifs ceux qui vous ont oubliée dans un pensionnat pendant huit ans, je vous en fournis le moyen... Gentil, pas vrai?,.. Hésiterez-vous encore à m'expliquer pourquoi c'est hier qu'on vous a délivrée de celte longue captivité, hier, et pas il y a deux mois ou dans huit jours?
HÉLÈNE
Moi-même, j'y ai bien réfléchi : je ne découvre pas de motif. Une seule chose m'afrap-
pée, c'est que M. Prinson m'a recommandé, ainsi qu'à sa fille, d'être très gentille et confiante avec vous. Il avait l'air de s'adresser particulièrement à moi.
MICHEL, à lui-même.
Parfait ! parfait !
HÉLÈNE, souriant.
Vous voyez, j'obéis; je suis confiante !
MICHEL
Et gentille ! très gentille. (Un silence.) Vous plaisiez-vous au couvent ?
HÉLÈNE
Non.
MICHEL
Ma question est stupide. Vous avez prononcé le mot : « prison ». A part cela, vos maîtresses devaient être d'assez bonnes personnes?
Oui.
MICHEL
Vous trouviez des camarades pour jouer, rire, au besoin vous disputer.
HÉLÈNE
Pas toujours... Mes camarades avaient des familles... Moi, je vous l'ai dit, j'avais perdu ma mère. Quant à mon père, n'en parlons pas, cela vaut mieux!... Pendant les vacances, je restais seule.
MICHEL
Alors, c'était l'ennui... le sombre ennui!
HÉLÈNE
Oh! très sombre, surtout lorsque j'étais petite... Errer seule pendant six semaines dans l'immense école déserte, me semblait affreux! Ce temps, qui apportait tant de joie aux autres
LE COUP d'aile 1U3
enfants, me faisait pleurer de tristesse... Lorsque je suis devenue plus grande, j'ai appris à vaincre un peu mieux l'ennui, mais je n'en ai pas été plus heureuse.
MICHEL
Quel a été votre nouveau souci ?
HÉLÈNE
Je souffrais d'être élevée par charité.
MICHEL, ironique.
Pour la cliarité qu'on vous faisait I...
C'est probablement parce que je ne pouvais pas en être touchée qu'elle m'était insupportable! J'ai réussi à m'en débarrasser.
MICHEL
Comment ?
HELENE
Lorsqu'avant de m'emmener, M. Prinsoii a voulu payer le prix de ma pension, je lui ai dit froidement : « Non, vous ne devez rien. Je suis d'âge à ne plus recevoir la charité. Depuis deux ans, je surveille les petites en échange de ce qu'on doit pour moil... » C'était la vérité, et je m'étais promis un plaisir énorme, le jour où je la servirais...
MICHEL
A-t-elle fait sensation?
HÉLÈNE
Absolument pas... Votre frère a souri et parlé d'autre chose.
MICHEL
Le mufle!... Ce n'est pas vous faire un compliment, mais je ne puis m'empêcher de cons-
tater que nos caractères sont de même espèce... Pour ne devoir votre pain à personne, vous avez torché des marmots, moi j'ai balayé les rues : deux besognes parentes... Bientôt, vous apprendrez à vos dépens que, lorsqu'on gagne son pain, c'est autre chose qui manque... Il faut conquérir son bonheur pouce par pouce... Quand je suis revenu d'Afrique, j'ai d'abord eu la préoccupation de ne pas mourir de faim, et puis, dame ! il m'a fallu combattre l'ennui, tout comme un enfant perdu dans une grande école déserte !
HÉLÈNE
Je connais une petite fille qui s'est penchée plus d'une fois à la fenêtre du dortoir, avec la tentation de se briser sur le pavé de la cour. Mais on lui faisait une telle peinture des flammes de l'enfer, que, sans y croire beaucoup, elle n'osait pas risquer une éternité de
106 LE cour d'aile
souffrances... Puisque nos caractères se ressemblent tant, vous devez avoir éprouvé la même chose ?
MICHEL, riant.
A peu près !
HÉLÈNE
Alors, à vous aussi, l'enfer donnait à réfléchir?
MICHEL
Oh 1 moi, le diable ne me fait pas peur!... Non! chaque fois que j'ai' été sur le point de me brûler la cervelle, ce qui m'a retenu, c'est une espèce d'espoir... Ne me demandez pas ce que j'attendais... Dans ma bouche, l'idée paraîtrait tout simplement folle... Pourtant elle me décidait à rester... Et alors, n'importe comment, je passais outre... Si je vous disais qu'un soir de Noël où je me sentais particulièrement
abandonné au milieu d'un peuple en fête, j'ai commandé pour mon dîner une omelette au rhum, non que j'aime particulièrement ce plat, mais cette petite flamme qui dansait sous mes yeux... cela vivait... cela tenait compagnie... On est idiot, quelquefois !
HÉLÈNE
Je n'appelle pas cela être idiot !
MICHEL
On ne l'est pas, c'est vrai, du moment que l'on se tire d'affaire 1... Tenez, puisque vous comprenez le charme de cette petite flamme, je vais vous apprendre un autre moyen de se donner des camarades... On imagiïie des personnages et on écrit sous leur dictée. C'est ma grande ressource!... Ces gens-là parlent, agissent, aimentj se brouillent, se raccommodent sous mes yeux. Je m'incendie de leurs passions intenses... Pendant des semaines, je pleure, je
ris, je souffre, j'espère avec eux... C'est plus compliqué, plus ridicule que l'omelette : comme elle, cela tient compagnie...
HÉLÈNE
Si vous écrivez pendant des semaines, à la fin vous devez avoir une vraie comédie ?
MICHEL
Non! je n'aurais ni l'art, ni la patience de venir à bout d'un travail pareil. Michel Prinson, joueur de guitare au clair de lune et montreur de marionnettes ! Cela n'irait guère à mon genre de beauté ! Il s'agit d'une amusette, rien de plus. J'ouvre la porte à des fantômes, et, pour me forcer à les écouter, je note leurs paroles. Peut-être que, sije disciplinais mes bonshommes, si j'essayais de les enfermer dans un drame, j'effaroucherais les derniers amis qui daignent encore me visiter... (Un silence.)
Comment l'idée d'une comédie vous est-elle venue ?
HÉLÈNE, riant.
Au couvent, j'étais actrice ! Ainsi, le jour de Sainte-Sophie, patronne du pensionnat, on a représenté une pièce intitulée le Fils du Prince... Je faisais la sorcière, un rôle horrible qu'on n'avait pas voulu distribuer à une fille de parents riches.
MICHEL
Le Fils du Prince ! Ce doit être une ineptie noire !... Malgré cela, est-ce qu'on applaudissait?
HÉLÈNE
Beaucoup !
MICHEL, les yeux brillants.
Hein ! quand vous acheviez vos tirades, et qu'un tonnerre d'applaudissements éclatait
dans la salle... Ne sentiez-vous pas un petit pincement là?... ([/ joorte la main a son cœur.)
HÉLÈNE
Aucun tonnerre n'éclatait pour moi... On n'applaudit pas les personnages exécrés.
MICHEL
Tant pis!... Vous perdiez l'occasion de faire connaissance avec la seule chose qui vaille la peine qu'on meure pour elle.
HÉLÈNE
Quelle chose?... Vous en parlez comme si vous la connaissiez beaucoup?
michi-:l
Mieux que connaître !... Je. l'ai touchée... vraiment touchée !... C'était au retour de ma première campagne en Afrique... Dans les journaux, les revues, on ne craignait pas d'im-
primer que j'avais le génie de la guerre... Sans argent, presque désavoué par mes chefs, avec des troupes à demi sauvages, j'avais découvert un monde nouveau... J'arrivais précédé d'une réputation de bravoure folle!... Pour me souhaiter la bienvenue, la Société de Géographie, d'accord avec le Gouvernement, avait organisé une réception grandiose dans la salle des fêtes du Trocadéro. Le Président de la République était venu, et, autour de lui, des ministres, des généraux, des savants, des artistes... tout ce qui comptait dans le pays. Lorsque je suis entré, s'est fait un religieux silence... Ils voulaient voir !... Et, tout à coup, ils ont vu sur l'estrade
un jpune homa>e pâle, ayant au front la cicatrice qui est encore là... {Il montre une raze blcinche qui havre son sourcil.) Seulement, elle était fraîche... elle brillait comme une cocarde rouge.-. Alors, de cette fournaise, où les fièvres brûlaient vers moi, s'est exhalé un mu-
gissement formidable : mon nom ! Sur ces milliers de bouches, rien que mon nom!... A ce moment, j'étais loin de la terre ! Un aigle des grands sommets, l'aigle porteur de la foudre, avait fondu sur moi et m'emportait d'un prodigieux coup d'aile si haut que, sous mes yeux, la foule s'enfonçait dans un abîme d'où sortait toujours un nom : le mien ! {Hélène fond en larmes.) Eh bien ! quoi ! vous pleurez ?
HÉLÈNE
Vous avez été cela, vous !...
MICHEL
Oui, tel que vous me voyez... Et l'âme que j'avais ce jour-là, malgré ma déchéance, je la retrouve en moi.
HÉLÈNE, sanglotant.
Je le sens bien 1... C'est ce qui me fait pleurer !
MICHEL
Vraiment !
Je viens de comprendre à quel point vous êtes à plaindre.
MICHEL
Le diable m'emporte si je pensais qu'une créature s'attendrirait encore sur mon compte ! . . .
HÉLÈNE
Oh ! croyez-le !
MICHEL
Je puis donc, avant de mourir, partager l'émotion d'une autre personne!... être, pendantune minute, d'accord avec quelqu'un!... et cela, parce qu'il y a longtenips, j'ai touché à cette chose incomparable dont nous parlions !
HÉLÈNE
Au moins, dites-moi son nom, à cette chose ?
MICHEL
Mais la gloire, petite cruche !...
HÉLÈNE
La gloire!... Je me la représentais comme ayant existé à des époques fabuleuses... au temps de César et d'Alexandre... Quant à m'imaginer qu'on la rencontrait dans la vie !... C'est la première fois que j'y pense!...
A votre âge, j'étais déjà lancé à sa poursuite. C'est elle que je voyais briller au bout de mes longues randonnées en pays sauvage, et, le jour où un imprudent est venu se placer entre elle et moi, je l'ai écrasé!... Oui, c'est pour avoir voulu être trop grand que je suis tombé
LE COUP d'aile il5
si bas... Mais rien ne prouve que je ne rebondirai pas très haut... Tenez, ma petite, vous demandiez pourquoi je ne me suis pas fait sauter la cervelle... Uniquement parce que j'ai entrepris de transformer mon ignominie en gloire. (Montrant le bord de la mer, caché pour les spectateurs.) Voyez ces gens à nos pieds... si bas qu'ils ont l'air gros comme des rats... Ce sont des ramasseurs démoules, chercheurs d'épaves, mangeurs de poissons pourris ! Eh bien, en apparence, ils sont encore plus près que moi de la gloire. Malgré cela, je Taurai ! [Voyant son frère quivient d'entrer dans la galerie vitrée et Vexamine, aiiisi que sa compagne, avecunevive curiosité.) Voici mon illustre frère.