‹ Le coup d'aile; pièce en trois actesChapitre 28 sur 35 · SCENE IX MICHEL, HÉROUARD, BERNARD, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCENE IX MICHEL, HÉROUARD, BERNARD, HÉLÈNE

BERNARD

Gracieux, non!... je le regarde comme un oiseau de mauvais augure, puisqu'il vous apportera le signal du départ.

HÉROUARD

Vraiment! Je puis espérer que ma présence n'a pas été trop importune?

BERNARD, protestant.

Oh! colonel!

HÉROUARD

Dame !... L'hôte inattendu qu'on accepte par devoir...

BERNARD, Interrompant.

C'est très vilain de nous prêter des sentiments pareils... Nous vous regretterons beaucoup... Sachez-le, colonel, votre séjour dans cette maison marquera une date dans ma vie... Jusqu'à ce jour, je me figurais que les vieilles formules du patriotisme ne conviennent plus qu'aux esprits peu cultivés. Ce matin, lorsque je suis sorti pour saluer le drapeau, je faisais une concession aux préjugés de mes électeurs, mais je n'étais pas aussi pénétré de respect que mon attitude l'indiquait. Eh bien ! au moment où le drapeau s'est avancé, j'ai eu l'impression que l'ofîicier, en saluant de l'épée, offrait sa vie et celle de ses soldats et que le drapeau acceptait!... Mieux encore!... Quand le drapeau a passé devant moi pour franchir cette porte, je me suis incliné, oh! cette fois, très sincèrement ému. C'était un prince pénétrant sous mon

toit. Jamais manant n'a reçu avec plus de soumission la visite de son seigneur. Je vous parle comme à un ami, auquel on ne craint point de dévoiler ses petits travers...

HÉROUARD

Ah! monsieur Prinson, j'envie votre éloquence : elle me servirait à vous remercier... Notre métier n'est pas en hausse par le temps qui court. On trouve tout simple que nous allions nous faire casser les os à Madagascar, au Tonkin, au Soudan, pourvu que nous nous laissions traiter d'imbéciles, et de propres à rien. C'est donné!... Mais bah!... des crétins comme nous, il en faut!... J'éprouve, tout de même, un soulagement à rencontrer quelqu'un devant lequel on n'a pas à rougir d'être un de ces crétins-là !... Il existe donc encore un homme de bon sens qui admet qu'un peuple est f... dès qu'il n'honore plus le courage mili-

taire !... Lorsqu'on m'a prévenu que je logerais chez le député Prinson, ma foi, je l'avoue, cela ne m'allait qu'à moitié... Vos discours, arrangés par les journaux, ressemblent si peu à ce que j'entends !... En lisant les comptes rendus de la Chambre, on se demande parfois : « Comment reste-t-il une France?,.. » Et puis on voit que la France reste pourtant debout, et alors on se dit qu'il doit y avoir un correctif. Eh bien ! à présent, je sais qu'il y en a un. Vous êtes de meilleurs bougres que vous n'en avez l'air... Vous aimez la France!... Vous aimez son drapeau !... Vous ne les séparez pas l'un de l'autre... Le drapeau !... Pour comprendre ce qu'il est, il faut avoir entendu siffler les balles... Le prêtre a son Dieu vivant, incarné dans l'hostie... Le drapeau, lui aussi, nous apporte une présence réelle. Lorsqu'il flotte pendant la bataille, c'est la Patrie elle-même qui étend les bras sur le pioupiou qui tombe... Quand vous

vous êtes mis à parler du drapeau comme s'il s'agissait d'une personne, j'ai frémi de la tête aux pieds... C'est une personne !

MICHEL

Je suis ancien soldat, et j'ai fait plus qu'entendre siffler les balles... Regardez !... (Il porte la viain à sa figure.) Oui, vous avez raison : le drapeau est une personne!... Mais cette personne n'est pas la Patrie!... J'ai observé sous le feu de l'ennemi des soldats de la Légion étrangère, ou bien des gens qui vendent leur sang : des nègres, des forbans... Autour de la personne en question, leur courage s'exaspérait follement... lisse faisaient bâcher pour elle... Ce n'était cependant pas leur Patrie!

HÉROUARD

Alors qui y

MICHEL

La gloire!...

HÉROUARD

En quoi peut-elle toucher des nègres qui n'ont même pas de mot pour la désigner, ou des désespérés qui ont perdu jusqu'à leur nom?

MICHEL

Vous aussi, mon colonel, vous avez conduit au feu ces deux espèces de gens. Oui ou non, est-il vrai que le drapeau exalte leur courage ?

HÉROUARD

Oui, c'est vrai !

MICHEL

Comment Texpliquez-vous?...

HÉROUARD

Pour eux le drapeau incarne le régiment. L'esprit de corps, qui est un petit patriotisme, les enflamme. Ils protègent contre l'ennemi l'emblème du régiment avec une passion ana-

logue à celle que développent certains jeux. Lorsque des enfants se disputent un ballon, il y a souvent des bras et des jambes cassés.

MICHKL

J'ai connu des révoltés qui avaient pour le régiment une haine effroyable et qui ne pouvaient pas regarder le drapeau sans pâlir. L'un ne représentait donc pas l'autre... Savez- vous ce qui rend le drapeau sacré aux nègres et aux gens de sac et de corde ?... C'est qu'ils ont appris que tout un peuple attache à la conservation de ce morceau d'étoffe une importance extrême... Que la colère et le mépris attendent ceux qui le laissent prendre... l'admiration et la louange, ceux qui le sauvent... Ah ! ils ne se font pas d'illusions, ces malchanceux... Ils n'espèrent ni honneurs, ni triomphe... Mais ils éprouvent confusément que l'élan d'un peuple entier vers un objet, homme ou chose, constitue

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la vision la plus émouvante qu'il soit donné de contempler... Les objets finissent par s'imprégner du sentiment qu'ils inspirent... J'ai vu, au fond de sanctuaires oii se pressaient des milliers de pèlerins, des vierges de bois, devenues vraiment divines à force d'avoir entendu les ardentes prières et les supplications des foules... Elles guérissaient les infirmes et convertissaient les pécheurs... Le drapeau, lui, est tissé d'héroïsmes, d'enthousiasmes et de fiertés... 11 Hotte tout gontlé d'émotions humaines... Devant lui, les fronts les plus humiliés rayonnent... Il est une beauté!... C'est la gloire !...

HÉROUARD

Une beauté^ c'est certain... On se bat devant lui, comme, sur le terrain, on se battrait devant une femme très belle...

MICHEL

Et si un révolté en arrive à tirer sur lui...

eh bien ! on tue la femme qu'on trouve dans les bras d'un autre... on tue et on adore !...

HÉROUARD

Monsieur Renaud, vous ne ferez pas entrer dans ma caboche de vieille baderne qu'un soldat peut aimer son drapeau et tirer dessus. En outre, cette même caboche confondra toujours la Patrie et la gloire... Malgré cela, vous venez de dire des choses qui m'ont plu... Où avezvous servi ?

MICHEL, farouche.

Cela n'a pas d'intérêt... je suis de ceux qui ont perdu jusqu'à leur nom...

HÉROUAIiD

Je n'insiste pas... {Il lui tend la main.) Une poignée de main tout de même...

MICHEL

Pas cela non plus.

HÉROUARD, cVun tou renseigné.

Ah! ah!... je regrette!... (Jescnne entre la première, bientôt suivie de Clotilde.)

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