‹ Le coup d'Etat de Louis BonaparteChapitre 8 sur 15 · LE COVF D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LE COVF D'ÉTAT

toile qui supporte elle-même un matelas. C'est une couche fort simple et fort dure, longtemps enviée par nous comme jamais ne l'a été lit de sybarite, car il va sans dire qu'elle ne nous fut pas accordée. On ne nous livra que la toile, froide, toujours glacée, et traversée, des pieds à la tête, de ces rudes et grossières coutures qui labourent et déchirent les reins. On avait beau épuiser les plus ingénieuses combinaisons : impossible de s'y méuager quelques moments de vrai sommeil. Trop relâchée, elle vous pliait le corps en deux, provoquant tous les malaises, toutes Les tortures de la suffocation ; trop tendue, trop rapprochée des poutres, elle sollicitait incessamment et déracinait les gros clous auxquels on l'attachait, vous précipitant violemment d'une hauteur de sept pieds.

Les hamacs étaient dressés le soir, à 7 heures. Le matin, à 8 heures, on les entassait dans les coffres, parmi les paquets. Cette double opération s'accomplissait dans les plus épaisses ténèbres. Heureux qui pouvait, après les plus fatigantes recherches, retrouver enfin, à tâtons, sa toile et son clou ! Heureux, s'il en était quitte pour une heure d'inéWtables méprises et d'inextricables enchevêtrements ! Et il faut ajouter qu'en raison du défaut d'espace, cent personnes environ se trouvaient chaque jour sans hamacs. Deux divisions, à tour de rôle, étaient chaque soir réduites à se coucher sur les planches humides, n'ayant d'autre oreiller que la lourde chaine de fer dont on se sert pour lever l'ancre ou pour la jeter. ■

XI. — Je VOUS ai dit l'ordinaire du Canada ; c'était aussi celui du Duffuesclin : le pain ou le biscuit des forçats, la ()0urga7ie avariée, et, une seule fois par semaine, un peu de bœuf desséché ou de morue coriace et pourrie ; toujours ces sales et rebutants baquets, contenant, pour dix personnes, des aliments que les plus gloutons de nos animaux domestiques auraient dédaignés. Pendant trois semaines encore, on nous laissa sans cuillers. Comment on parvenait à la prendre, cette exécrable nourriture, dans cette promiscuité hideuse, je ne puis vraiment vous le dire; un dégoût insurmontable m'aveuglait presque, et, pour mon compte, je ne mangeais pas. Evidemment, il y avait là, de la part des hommes qui tenaient la main à cette grande exécution eu masse, qu'on nomme la transportation , il y avait préméditation perverse, intention manifeste d'humilier et d'avilir. Peut-on croire qu'un gouveraement, si prodigue des raillions de la France, ait reculé devant une misérable dépense de quelques francs? On nous privait de cuillers comme on nous privait de lumière, comme on nous interdisait de fumer, sans nécessité, sans motif, pour le seul plaisir d'accroître et de rendre intolérables les tortures d'une si étroite captivité. Un jour pourtant, une grande nouvelle traversa les flots de la rade, franchit le pont où elle réjouit les marins et descendit c^ifin jusqu'à nous. Emues de quelques vers de Pierre Lachambaudie sur tant de souffrances, à chaque instant attisées ou insultées, des dames de Brest voulurent

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nous donner une preuve de sympathie ; elles nous envoyèrent des cuillers. Les savantes instructions du ministre Ducos n'avaient point prévu le cas : on n'arrêta point les cuillers au passage. Elles furent acceptées avec une gratitude dont il faudrait avoir vu l'explosion pour bien comprendre quelles avanies ignobles nous avons endurées !

Nous étions en rade : on nous refusait, par conséquent, le misérable demi-quart de vin annoncé par l'arrêté Ducos. Autour du cylindre, cerclé de fer, dont je parlais tout à l'heure, et qu'on nomme le charnier, étaient adaptés trois ou quatre tétons de plomb, par lesquels cinq cents bouches aspiraient, toute la journée, une eau croupissante, renouvelée à peine une fois toutes les vingt-quatre heures. Je n'insiste pas sur cette variété de supplice ; vous la concevez, sans doute. Et il fallait bien, pour le coup, vaincre sa répugnance. La faim, on pouvait la surmonter ou, du moins, la tromper avec quelques morceaux de biscuit. Mais comment résister à la soif, — à une soif brûlante et fiévreuse, entretenue par cette boisson rebutante elle-même et par les miasmes d'une atmosphère incessamment viciée ?

XII. — Dans les premiers jours, cependant, on faisait bon marché de ces peines physiques ; des préoccupations morales, bien autrement cruelles, étreignaient les cœurs de tous ces pères de famille, de tous ces fils, de tous ces frères qui, depuis longtemps, ne recevaient aucune communication du dehoi*s. Nous

étions entourés comme d'un cordon sanitaire; les instructions ministérielles prohibaient expressément la moindre relation avec l'équipage, même avec les officiers, même avec le commandant du vaisseau. Nous n'étions plus qu'une ménagerie tenue en respect par le pistolet du gendarme et par les canons de l'arrière et de l'avant. Dans la dernière heure de notre séjour au Canada, nous avions obtenu, par grâce, de pouvoir écrire au préfet maritime de Brest, pour lui demander s'il nous serait enfin permis d'envoyer un adieu aux familles. Le préfet ne nous avait pas répondu encore, et, pourtant, on ne parlait que de lever l'ancre pour Cayenne ! Ce mot terrible de Cayenne était sur toutes les lèvres, sur celles des gendarmes surtout, qui le prononçaient en grimaçant, mais qui, du moins, s'en faisaient un jeu cruel et comme une sorte de vengeance. La nuit, on travaillait, sans répit ni relâche, au-dessus de nos têtes, dans les parties supérieures du vaisseau. On réparait à la hâte jusqu'aux moindres avaries. Si le sommeil eût été possible, le marteau du calfat l'aurait à chaque instant troublé. Aux premières lueurs du jour, nous regardions avec anxiété par les lucarnes, tant il était à craindre qu'un brusque enlèvement ne nous eût lancés déjà dans la haute mer ! Je voulus avoir le cœur net de toutes ces sollicitudes ; je demandai par écrit une entrevue au commandant, et je signai : Un ancien représentant du Peuple.

Le commandant me fit appeler aussitôt, et un gen-

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(larme me conduisit dans son salon. Je dis salon et non sans cause, car je fus ébloui du luxe dont notre gardien en chef était entouré. Deux mois de casemates et de pontons m'avaient, il est vrai, rendu assez peu difficile en fait d'ameublement; j'avais presque oublié comment des hommes qu'on ne traitait point encore comme des bêtes féroces, pouvaient être logés. M. Mallet, c'est le nom du commandant, se promenait avec agitation ; il était en grand uniforme, orné de ses croix et de ses plus brillantes épaulettes, tout reluisant enfin de dorures et de broderies. II me reçut avec une politesse mêlée d'étonnement.

— Comment, monsieur, me dit-il, vous avez été représentant du Peuple, et vous êtes à bord du Dul/uescliîi ?

— Pourquoi pas, monsieur? Vous savez bien qu'aujourd'hui, c'est dans les prisons surtout que l'on trouve les représentants du Peuple, les écrivains et la plupart des citoyens qui, à des titres honorables, ont arraché quelque notoriété à leurs noms.

— A Paris, c'est possible, mais au DugiœscUn

— Ah ! oui, je comprends, au Duguesclin^ vous ne comptiez que sur des forçats.

— Eh bien, oui, franchement, bien que, depuis quelques joui-s, j'aie pu croire autre chose

— Il suffisait, pour vous détromper, de parcourir la liste dressée sur votre pont par vos capitaines d'armes.

— Je ne l'ai pas lue. Elle doit être si informe!

Elle ne contient pas un nom, je parie, qui ne soit estropié. J'ai d'ailleurs mes insti'uctions qui me prescrivent de transporter cinq cents hommes, quels qu'ils soient, à Cayenne. Mon affaire est d'obéir et j'obéis.

Mais, si décidé que l'on soit à pratiquer l'obéissance passive, on n'en est pas moins curieux, et M. Mallet m'adressa question sur question ; ce fut à moi de le renseigner sur la qualité des passagers qu'il avait pris à son bord. A chacun des noms déjà populaires ou du. moins connus que je lui citais, il m'interrompait par des exclamations de surprise. Peu à peu, il devint rêveur et la conversation tomba. Telle fut notre première entrevue ; j'emportai toutefois l'assurance que l'ordre précis du départ n'était pas arrivé encore, et M. Mallet me promit qu'avant de lever l'ancre, il aviserait aux moyens de satisfaire à nos réclamations.

A mon retour dans la batterie, j'y trouvai presque une solution. M. l'amiral-préfet avait enfin daigné répondre. Dans sa lettre, adressée aux représentants du Loiret et à moi-même, il annonçait que toutes nos lettres seraient expédiées au ministre de la marine qui se chargerait de les faire parvenir aux familles. Quant aux réponses, il né savait où l'on pouvait les adresser, à moins que ce ne fût à bord du Dugiiesclin. Tranchons le mot, c'était une défaite indécente. A la tournure que prenaient les choses, nous devions être à Cayenne, bien avant qu'une seule de nos paroles

d'adieu fût amvée à nos familles, et Dieu suit à quelle époque et dans quels parages nous serait parvenue l'expression de leurs encouragements ou de leur désespoir ! M. le vice-amiral Leblanc nous reconnaissait enfin comme prisonniers j^olitiques, mais, à la façon dont il exécutait les instructions ministérielles, on voyait que c'était pour lui une très-pauvre recommandation.

XIII. — Dès le lendemain, M. Mallet me fit prier de remonter chez lui. Je le trouvai beaucoup plus expansif que la veille; il ne tint qu'à moi de lui supposer une sympathie réelle pour les souffi'ances que nous avions éprouvées déjà et pour celles qui nous étaient réservées encore. Eh mon Dieu ! il la ressentait, j'en suis sûr, cette sympathie, mais il était, avant tout, un officier de marine, un soldat comme tous les autres, et l'on sait que, si un soldat, sous cet abrutissant régime de compassion, a, par aventure, un bon sentiment, il ne lui est jamais permis d'y conformer sa conduite.

Je le plaignais d'avoir accepté une mission si dure et si dégradante, et, certes, je pouvais me dispenser de le lui dire. Je ne crois pas qu'au fond il se blâmât lui-même; mais, à coup sûr, il comprenait toute son humiliation.

— Quelle corvée ! me disait- il ; ce n'est pas là le métier d'un capitaine de vaisseau. Je voulais d'abord me démettre; mais j'ai quarante-deux ans de service, je ne puis pas les sacrifier.

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Je ne répondis pas, car je suis sans pitié pour de pareilles considérations, si spécieuses qu'elles puissent d'abord paraître. Il y a des houres, dans toutes les carrières, où l'aspect de la Patrie éplorée, souillée de sang et d'opprobre, sous le talon d'un usurpateur, commande l'abnégation absolue, le complet abandon de l'intérêt personnel. A quelque moment qu'elles sonnent, ces heures-là, dans la vieillesse comme dans . les années de jeunesse et de vigueur, i faut immédiatement, spontanément, si l'on ne peut châtier le crime, protester, du moins, et répudier toute solidarité honteuse. Ce sont des hommes honnêtes, dans le sens vulgaire de ce mot, qui font la principale force des parjures et des oppresseurs, avec*ces absurdes composition s, de conscience, que l'on varie selon l'âge, et qui, en définitive, aboutissent à la même lâcheté. C'est en considération d'un long avenir ou d'une carrière déjà remplie que l'on accepte l'ignominieuse connivence et le déshonneur. Je pensais à toi, noble pays de par delà le Rhin, où, depuis le magistrat qui siège sur la soie et le velours, jusqu'au plus chétif des subalternes qui maintiennent l'ordre dans la rue, pas un citoyen ne s'est rencontré qui n'ait hautement refusé son adhésion et son concours au crime d'un prince. Peu importe que ton nom soit un des plus humbles dans la famille des nations. L'histoire, quand elle juge les peuples, ne regarde point à leurs frontières, mais à leurs vertus. Elle ne t'oubliera pas, grand Peuple dont le patriotisme a conquis l'admi-

ration de tous les hommes libres au petit recoin de l'Allemagne qui s'appelle Hesse-Cassel !

XI V. — Je reviens à M. Mallet, le capitaine de vaisseau quand même, aussi honnête homme, au demeurant, qu'on puisse l'être quand on n'est plus citoyen. C'est pour moi le type complet de l'officier de marine qui se plie, sans murmure ni réplique, devant l'autorité supérieure, comme il exige que l'on se plie sous la sienne, à son bord. La marine des hauts grades n'a point, je suis disposé à le croire, cette corruption turbulente et forcenée des soudards à grosses épaulettes de l'armée de terre, mais ce n'est pas là une garantie. On n'a pas l^oin de compter avec elle ni d'acheter sa complicité pour assurer le succès d'un coup d'Etat. On n'a qu'à le faire, elle l'accepte sans trop le comprendre; ce n'est pas une volonté, c'est un instrument. Ne lui pai-lez pas du paj^s, de la loi, de la dignité du citoyen : c'est pour elle une langue auté-dilu vienne dont elle n'entend pas le premier mot. Le paj-s, c'est le ministre, bleu, blanc, rouge, tricolore, peu lui iraporte; la loi, c'est la consigne ; il n'y a plus de citoyen sous cette épaisse et chronique passivité de soldat. M. Mallet n'était pas insensible, j'en suis sûr, à nos infortunes ; il s'affligeait de nous voir dépérir, sous ses piedâ, de faim, de misère et d'étoufteraent. Mais que voulez- vous? c'étaient les instructions formelles du ministre : il fallait bien qu'il eu fût ainsi! Je suis convaincu, — et il ne me contredira pas lui-même, — que, s'il avait reçu l'ordre de nous faire achever à

coups de fusil et de nous jeter à la mer, il en aurait profondément gémi comme homme, mais, comme capitaine de vaisseau, il aurait aussitôt procédé à l'exécution. Ce n'était pas haine des républicains, assurément; qu'on lui donne plus tard des royalistes, vous verrez ce qu'il en fera !

Quant à lui, personnellement, au Dugnesclin, ce qui le chagrinait, ce n'était pas le crime de Louis Bonaparte, ce n'étaient pas les fureurs et les extravagances officielles, mais le rôle de geôlier, le contact du gendarme. Le reste ne le regardait pas ; il dévorait, je le répète, non pas un remords, mais une humiliation.

Je n'ai rien à dire des autres officiers du Dugncs-' clin. M. Mallet était de beaucoup au-dessus d'eux, non-seulement par le grade, mais par l'intelligence et la distinction des manières. Le capitaine de frégate, commandant le vaisseau en second, s'appelait Picard. Nous n'avons jamais eu avec lui aucune relation personnelle; il veillait sur nous, nuit et jour, grommelant et rôdant avec la grâce d'un brigadier de gendarmerie ou d'un dogue à qui l'on aurait confié un bercail de loups à fçarder. Il y avait encore un lieutenant de vaisseau nommé Forget, le seul que les besoins du service appelassent dans la batterie ; le digne homme se serait fait scrupule de la quitter sans y laisser les plus sinistres rumeurs; il n'est aucun de nous qui, après chacune de ses visites, ne se soit attendu à voir aussitôt lever l'ancre pour Cayenne. Je voudrais bien

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parler aussi du frère d'un ancien représentant de la Montagne, exilé aujourd'hui comme la plupart de ses collègues et qui avait parmi nous de nombreux compagnons de lutte. Malheureusement, je ne suis pas même sûr d'avoir entrevu la ligure de M. de Flotte, tant il mit d'affectation à ne nous donner aucun signe de sympathie. Nous n'avons jamais demandé le nom des autres, que nous pouvions parfois apercevoir traînant sur le pont leur oisiveté comme les officiers de l'armée de terre sur les places publiques et dans les cafés. Vous savez sans doute quelle vie somptueuse, toute pleine de raffinements et de recherches, mènent les officiers de marine à bord de nos vaisseaux. Chacun de leurs repas est un festin, presque une débauche, contraste odieux avec la nourriture grossière et à peine suffisante des matelots. Vis-à-vis de nous, ce contraste atteignait les dernières limites du scandale ; mais j'ose affirmer que les officiers du Dugucsclin ne l'ont pas même compris.

Je serai juste, cependant, et je ferai une exception pour un jeune officier du Canada^ qui, au moment où nous sortions de la frégate à demi sombrée, s'approcha de nous et nous demanda, d'une voix émue, à quel sort nous nous croyions réservés. Nous lui répondîmes : '* A Cayenne, selon toute apparence ; mais si nous ne sommes point transportés ni détenus indéfiniment, nous ne subirons pas cet indigne régime; nous prendrons le chemin de l'exil. 75 — Et vous ferez bien, répliqua-t-il ; à voir tout ce qui se passe, on ne

peut vraiment pas s'enorgueillir d'être Français. — II s'éloigna, nous laissant cette parole sympathique avec le regret de ne pouvoir joindre son nom au bon souvenir qui nous en est resté.

XV. — A notre seconde entrevue, M. Mallet était muni de complets renseignements. Le ministre avait parlé ; nous allions bien décidément à Cayenne. Les instructions entraient dans les plus minutieux détails ; elles réglaient notre régime dans les rades, en plein Océan, par delà les mers d'Europe; elles indiquaient jusqu'aux moindres lieux d'étape ou de station. C'était, du reste, jusqu'au bout la même dureté sauvage ; jusqu^au bout les détenus devaient séjourner dans l'humidité noire, dans les pestilentiels immondices de la batterie étouffante. Il était, non pas recommandé, mais enjoint aux autorités maritimes de ne faire aucune concession sur le traitement ou la nourriture, ni de détendre, en quoi que ce fût, cette insultante et brutale surveillance. — '' Quand partons-nous? demandai-je au commandant. " — "A la première heure, demain peut-être. J'attends M. Marc Dufraisse, M. Greppo et dix autres représentants, envoyés comme vous à Cayenne. Nous prendrons le large aussitôt après leur embarquement. " En attendant que nos baraques fussent prêtes dans la colonie lointaine, on avait ordre de nous déposer, d'abord aux Saintes, dans nos Antilles, puis, en face même de Cayenne, aux îles du Salut La cargaison était partagée en trois catégories : la première devait camper

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dans l'iatérieur des teiTes ; la seconde était reléguée dans ces mêmes îles du Salut ; la troisième, la plus maltraitée, on la destinait à subir indéfiniment, sur le Duguesclin, entre les deux pénitenciei-s de terre, les infernales tortures des pontons. " Tout cela est fort nettement arrêté, reprit le commandant ; vous ne serez pas trop mal aux Saintes, mais je ne sais trop si vous aurez de l'eau à boire dans les ra\nnes calcinées des îles du Salut. Je vous plains d'avoir à y demeurer. " Le commandant était bien bon d'ajourner ainsi sa compassion et de la remettre à deux mille lieues de Brest. 11 n'y avait pas non plus de l'eau à boire sur son bord. Ce n'était pas de l'eau, cette pourriture du cbamier î

Les prisonniers accueillirent presque tous avec fermeté cette suprême confidence. Nous écrivîmes nos dernières lettres. Devant l'expatriation violente, on prit ses dispositions comme devant la mort, t^n notaire fut autorisé à venir, dans la batterie même, recevoir des testaments, des procurations, des actes de dépôt. L'autorité maritime avait grand soin de nous rappeler à chaque instant, à tout propos, notre destination. En attestant l'identité de ces clients in extreillis f le commissaire ne manquait jamais d'écrire en regard de chaque nom : Déporté à Cayennc!

XVL — Deux semaines s'écoulèrent ainsi, puis trois, puis un mois entier. Les représentants proscrits n'arrivaient pas. Le DugucscliUj battu par les vents i\\n s'engouffrent dans la rade, tournait et retournait

sur lui-même, toujours retenu par son ancre, comme, avant la course, un cheval de race par son frein. La misère atteignit ces dernières limites, après lesquelles il n'y a plus que la mort par le dégoût excessif et l'épuisement. Décidément, l'épreuve était trop dure, même pour les plus robustes constitutions. On ne se défendait plus contre l'insuffisance et la systématique saleté de la nourriture, contre la privation absolue de sommeil, contre cette atmosphère lourde et crasse que formaient tant d'exhalaisons ou d'émanations méphitiques. Des deux côtés, à la poulaine, deux grands trous, donnant sur la mer, avaient remplacé le hideux baquet du Canada et des casemates. Quand le vent appuyait sur les flancs du navire, c'étaient comme deux cratères d'où les miasmes sortaient par effluves, empestant jusqu'aux moindres recoins du cachot. Les sabords demeuraient toujours inexorablement fermés ; les malaises de la suffocation montaient des poumons au cerveau, et y excitaient des commencements de délire; tous étouffaient, quelques-uns tombèrent évanouis et comme foudroyés. On les traînait à l'arrière du bâtiment, dans un réduit que, par dérision, sans doute, on appelait l'infirmerie. Jeté sur un des quatre lits sans draps que l'on y avait dressés, le malade gisait et râlait jusqu'à ce qu'il reprît ses sens. Après quoi, il fallait se lever et rentrer dans l'incessante géhenne. Car, je le répète, pour cinq cents malades, il n'y avait que quatre lits ! On ne procédait pas autrement au XII™<^ ou au XIII™e siècle. Au plus fort

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de la question, quand le patient fermait les yenx et perdait le sentiment de la douleur, on le détachait un instant du chevalet, on relâchait les cordes qui pénétraient dans les chairs. Et puis, quand la force de souffrir, quand la conscience de la torture lui était revenue, on le rendait aux griffes d'airain et les coins de fer résonnaient encore sous le marteau.

Les plus simples médicaments étaient refusés, cela va sans dire ; nous ne manquions pourtant pas de chirurgiens : il y en avait quatre, autant que de lits, — quatre beaux messieurs, qui venaient, une fois par iour, le teint frais et rosé, le regard distrait, la main blanche et dédaigneuse, prêter une oreille impatiente à des doléances dont pas une, je l'affirme, n'est arrivée jusqu'à leur cœur. Je voudrais me rappeler leurs noms et les consigner ici à titre de châtiment, mais je n'ai retenu que celui de leur chef, M. Chéreau. 11 V en avait un, pourtant, tout blond et tout fade, lequel, à défaut de soins et de remèdes, se mêlait de nous administrer d'absurdes diatribes contre la République et les Républicains. Il outrageait un jour Camille Duteil, ce savant de premier ordre, si bon, si modeste, si dévoué à la sainte cause des peuples, donl il a été, dans le Var, le plus intrépide tenant. Je m'empressai de proclamer bien haut ma sympathit pour ce doux et fier caractère ; un mot suffit, le peti détracteur se tut, et, depuis lo»s, du moins en ma pré sence, il fut beaucoup plus réservé.

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